‹ Variétés orientales historiques, géographiques, scientifiquesChapitre 62 sur 86 · UN LIVRE DABD-EL-KADER · texte numérisé non relu

UN LIVRE DABD-EL-KADER

preuves dans les différents combats qu'il a provoqués ou soutenus de 1832 à 1847, époque de sa reddition , il y avait en lui une intelligence stratégique et une promptitude d'esprit peu communes % une perspicacité infiniment délicate et une constance ferme jusque dans les revers. Les derniers efforts d'Abd-el-Kader, réduit à chercher asile au sein du territoire jaloux des Marocains, donnent la mesure de ce dont il était capable , même aux prises avce l'adversité. Traqué comme une bête fauve et manquant de tout , n'ayant plus d'autre empire que le désert, plus d'abri que sous sa tente, plus de sûreté que sur son cheval, Témir invaincu maintenait encore en armes 80,000 vainqueurs redoutant ses surprises.

Cependant la fortune ne devait point lui être propice ; et, après quelques succès assombris par de nombreux revers, il n'était réservé à ce dernier Commandeur des croyants que la triste alternative de se livrer aux Français, ses plus anciens, ennemis, ou de se constituer prisonnier du Maroc. Chacun sait quel fut son choix et la promesse qu'il reçut d'obtenir sa délivrance, comme prix de sa résignation à la fatalité qui l'écrasait. Cette

' Je De puis me ranger de Topinion de M. ReDan , qui veut qu'Âbd-el-Kader soit un savant, et « nullement un soldat. » (Voy. l'article sur i*Histoire du peuple d'Israël qu'il a publié dans ia Revue des Deux-Mondes. Les campagnes de Témir en Algérie et sa résistance aussi habile qu'énergique en maintes circonstances me semblent prouver le contraire avec la plus entière évidence* D'ailleurs, nos généraux d'Afrique qui l'ont combattu sont unanimes, je crois, pour reconnaître sa valeur militaire.

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promesse tardant à être accomplie, il fut transféré au château d'Amboise, où on le maintint prisonnier jus^ qu'en 1852, époque de sa libération.

Pour rémir, les heures de captivité furent des heures de méditation : il les employa à réfléchir sur Tensemble des connaissances humaines , et à s'initier à nos sciences et à nos arts , en tant du moins que la seule connaissance de sa lan^e maternelle suffisait pour une pareille entreprise. Retiré à Brousse depuis près de six ans, libre et bénissant notre générosité tardive, il put, sous le beau ciel d'Orient, rendre en style clair, réflé* chi , souvent original , des pensées pour lesquelles le cœur du captif n'eût pas trouvé d'expressions. Il com* posa un livre qu'il intitula î Rappel à l'intelligent , avis à rindifférent. C'est à ce lîVre encore inédit , et dont nous avons sous les yeuï Une traduction due i notre savant orientaliste M. Gustave Dugat', que nous avons consacré les lignes de cet article^

L'ouvrage est divisé en deux partieâ. Dans l'une, l'auteur s'occupe de Texcellence de la prophétie, de la science et de la raison; dans Tautre, il passe en revue l'histoire des principales nations qui ont successivement signalé leur existence sur la terre.

Nous nous attacherons surtout à la premièt'e de ces deux parties, à celle où l'esprit de l'émir nous apparaît aussi grand , je me trompe , plus grand , plus profond môme que nous n'avions pu le concevoir ; à cette par-

> Considérations philosophiques, religieuses et historiques^ par rémir Abd-el-Kader, traduites par Gustave Dugat. Paris, 1 8 58, in^*.

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tie qui nous présente enfin le dernier héros du désert tout à la fois philosophe et serviteur fidèle d'Allah , le Dieu unique. Dans cette première partie, au lieu d'être, comme dans la suivante, perpétuellement en butte à l'insuffisance des sciences et de l'érudition orientales, l'émir se trouve livré à son propre génie , à ses seules inspirations. Aussi y laisse-t-il apparaître parfois cette éminente supériorité d'intuition, seule capable de dévoiler successivement les grandes vérités réservées aux hommes qui auront écouté cette parole sans cesse retentissante en nous , parole que Jésus a inscrite sur les feuillets de son Évangile , comme le mot d'ordre des générations futures : « Cherchez et vous trouverez. »

En général, le livre d'Abd-el-Rader est à nos yeux un miroir fidèle dans lequel se reflète tout entière l'âme du héros africain devenu homme de méditation.

La naïveté avec laquelle il exprime ses pensées , la simplicité qu'il met à les développer, la sincérité dont il fait preuve en cherchant à les examiner sous toutes les faces, et, peut-être plus encore, l'indépendance de quelques-unes de ses appréciations, contribuent à sceller son livre d'un cachet singulier de vérité et de franchise qui plaît tout d'abord, qui attache bientôt après, qui doit enthousiasmer sous la tente,

Abd-el-Kader s'est fait une idée assez élevée du rôle et de l'avenir de la science : il a pressenti la valeur et la puissance du rationalisme. On voit qu'il ne manquerait ni de force ni d'élan, s'il eût possédé une méthode pour f e diriger dans ses recherches ; mais cette méthode lui manque. De ce défaut de guide intérieur, et

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de cette absence de toute critique, résulte cette variabilité intellectuelle qui se manifeste dans tout le cours de son livre. Tantôt imbu des préjugés inhérents à sa race, préjugés qu'entretiennent et perpétuent les vieilles légendes çt les pratiques de Tislam, l'émir se perd en de vains raisonnements et s'égare dans un labyrinthe de syllogismes dont il a grand'peine à sortir; tantôt, au contraire, recouvrant le sentiment de sa supériorité intellectuelle , il repousse avec fierté toute idée préconçue , et s'érige en juge du vrai et du faux : « Sachez, dit-il , que l'homme intelligent doit considé- « rer la parole et non la personne qui l'a dite. Car, si « cette parole est une vérité , il doit l'accueillir, celui « qui l'a dite fût-il réputé grave ou frivole. L'or s'ex- « trait du sable, le narcisse de l'oignon, la thériaque des « serpents et la rose de$ épii^es.» Et plus loin il ajoute; « Tel est le vain sentiment de la plupart des hommes; « ils acceptent une parole attribuée à quelqu'up pour « lequel ils sont prévenus, et ils la repoussent si elle est <( de quelqu'un en qui ils n'ont pas pas foi. Ils jugent « toujours de la vérité par les hommes, et jamais des « hommes par la vérité. C'est là le pire de l'ignorance « et du pial. »

Ces maximes sont le point d.e départ de l'émir^ C'est par elles que commence son livre; il semble que ce doive être par elles qu'il se résume. En l'entendant dire, dans cette même préfs^ce, que «s'asservir à un « autre, adopter sa croyance et ses paroles, c'est là le « propre des ignorants » , on ne peut s'empêcher tout d'abord de préjuger, dans le descendant du grand pro-

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