‹ Variétes philosophiques [microform]Chapitre 41 sur 41 · VARIÉTÉS PHILO8OPHI0LE · texte numérisé non relu

VARIÉTÉS PHILO8OPHI0LE

pril humain ; car, Fesprit étant lui-même le moule de tout ce qui existe, il n^esl rien qu'il ne soit capable de contenir, d'embrasser, il n*est aucune question qui ne soit justiciable de son tribunal. Où sont donc les écueils auxquels ont échoué de si nombreuses et de si puissantes tentatives ? Je crois pouvoir signaler les principaux.

H6. On compare souvent Fensemble des connaissances humaines à un édifice. C'est efectivement un édifice, et il est formé en outre de plusieurs étages, superposés dans un ordre logique qu'il n'est pas possible d'intervertir. Or, les philosophes avaient à peine jeté les premiers fondements de la science, qu'ils entreprenaient d'en élever les combles.Cependant,s'il.nous eût paru absurde qu'on eût voulu construire la mécanique, la physique et la chimie avant d'avoir fondé les mathématiques, et ériger la physiologie avant d'avoir constitué toutes ces connaissances fondamentales, devons-nous juger avec moins de sévérité la prétention d'édifier les sciences morales avant d'avoir solidement établi tous les degrés intermédiaires de la physique inorganique et de la physique des corps vivants ?

Cependant, ce grand travail préliminaire a été fort avancé par les découvertes faites depuis un siècle, et bien qu'il doive se poursuivre encore, il peut offrir déjà de nombreux et solides points d'appui aux connaissances de Tordre supérieur destinées à former le couronnement de l'œuvre. Une nouvelle situation est donc faite à la philosophie ; mais elle montre trop peu d'empressement à en profiter. D'une part, les philosophes littérateurs continuent de suivre les errements des anciens, comme si la Physique et rHistoire naturelle n'avaient pas fait un pas depuis A ristotè

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et Platon. S'exagérant la merveilleuse puissance de la Logique, dont il est juste dédire qu'eux seuls ont approfondi les secrets, ils semblent chercher dans cet instrument lui-même les matériaux qu'il est seulement destiné à mettre en œuvre. Ils s'évertuent donc à travailler dans le vide, bâtissant, démolissant et reconstruisant sans cesse les mêmes systèmes de chimères. Que dis-je? la plupart d'entre eux semblent même ne pas se douter qu'une dépendance, qu'une connexion quelconque rattache l'objet de leurs investigations aux connaissances déjà constituées I D'un autre côté, les adeptes de la philosophie scientifique ou positive ne se montrent guère plus sages ni plus heureux. Sans doute, ceux-ci professent les principes d'une méthode beaucoup plus sûre ; mais, habitués jusqu'ici à n'appliquer les procédés analytiques qu'aux faits de l'ordre matériel, c'est-à-dire à des faits susceptibles d'être appréciés par les sens, ils se trouvent tout déroutés en présence des phénomènes de la nature intangible^. Alors, comme s'ils ne pouvaient se résoudre à confesser leur inexpérience en face de ces problèmes nouveaux, ils prennent le parti de les déclarer « extra-scientifiques », c'est-à-dire nuls et non avenus, et ils n'hésitent pas à demander Tordre du jour pur et simple sur tout un monde de questions qui ont eu jusqu'ici le privilège de passionner les plus fortes intelligences et de tenir en suspens la conscience de l'humanité entière.

Je le répète, par les progrès immenses qu'elle a effectués dans l'exploration de la matière, la science certaine se trouve portée dès à présent sur lesconfins du monde moral ; l'abîme qui la séparait de cette région mystérieuse est maintenant comblé, et elle na plus qu'un pas à faire en avant pour entrer dans ce champ de merveilleuses découvertes dont elle se croyait à jamais exclue. Que les savants

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se décident donc à allaquer les problèmes qu'ils onl maintenant devant eux j car ces problèmes, tout étranges et tout inabordables qu'ils semblent au premier abord, ne sont en réalité que la continuation naturelle et non interrompue des derniers problèmes résolus, et leurs solutions, préparées d*avance par toutes les solutions antérieures, sont destinées à former avec celles-ci une grande et unique chaîne de vérités.

Oui, que les savants cessent de s'obstiner à n'ouvrir les yeux que sur une des deux grandes faces de la nature ; que leur programme, jusqu'ici incomplet de moitié, s'étende, pour être rempli, sur le cadre tout entier de la science intégrale ; que dans chacun des casiers de celle-ci une vérilé positive,une vérité réelle et féconde, prenne la place de l'erreur usurpatrice, et alors le dogmatisme et la superstition, privés de leur dernier refuge,seront bien forcés de disparaître. Mais, tant qu'on se contentera d'attaquer le faux sans produire le vrai, de récuser les questions qu'on ne peut résoudre, de nier les difficultés qu'on ne peut vaincre, de condamner les besoins qu'on ne peut satisfaire, et de se retrancher dans un système de stériles diatribes où éclate Fimpuissance, le dogmatisme et la superstition continueront à vivre et à fleurir, car la masse des esprits aimera toujours mieux être trompée par l'illusion que d'être désespérée par le néant.

il7. Un résultat sans doute bien affligeant ! Cependant, vous Tavouerai-je? le résultat contraire m'attristerait encore plus.

Ne nous y trompons pas, et surtout ne vous y trompez pas, vous, Monsieur, dont la haute influence entraine une si grave responsabilité: la superstition n'est pas seulement

DIBU, LES MIRACLES ET LA SCIENCE

dans la religion, la superstition est encore à la base de la société civile, comme elle fut toujours et comme elle est encore à la base de nos États civilisés.

En effet, Monsieur, osons-nous demander ce que c'est que la morale courante, la morale reconnue, devant laquelle M. Renan s'est incliné avec le respect qu'il professe d^accorder exclusivement aux choses marquées du sceau de raulorilé scientifique. Oui, nous devons le reconnaître et le confesser ouvertement, cette Morale est encore une superstition, c'est-à-dire une foi qui n'est pas raisonnée, une aveugle routine, aveuglément acceptée, aveuglément transmise. Est-il donc un seul de nos préceptes moraux les plus incontestés qui ne fût contestable ? En est-il un seul que M. Renan fût capable d'étayer d'une démonstration scientifique*?

Or, qu'il y songe, cette supersiition morale, qui est le ciment de notre société, tire elle-même toute sa force de la superstition religieuse. M. Renan, il est vrai, nie avec énergie cette filiation et cette dépendance ; vaines négations, vains eff'ortsîll en est réduit à nous citer, pour preuve, le serment, consacré, nous dit-il, par les lois civiles indépendantes et purgées de tout dogmatisme religieux. Oui, M. Renan veut que le serment soit honoré par l'État, et cela après avoir mis au rebut, « parmi Jes fables les plus absurdes », la croyance à l'immortalité et à l'existence dans l'univers « d'une volonté supérieure à celle de l'homme » ! Comment ce critique si sagace n'a-t-il donc pas vu que, s'il pouvait réussir à nous convaincre, le ser-

1. Tout est préjugé dans notre morale positive. Supprimez en le préjugé, n'en conservez que ce qui est vérité scientifiquement démontrable par les lumières de la science actuelle,et il ne restera plus rien, pas même le peu d'instinct moral qui existe chez les animaux; car, ce peu là, la critique l'aura dissous et anéanti comme tout le reste. (N. de la 2» édition.}

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ment cesserait, dès cet inslant, d'avoir pour nous aucune valeur,aucune signification, et ne serait plus qu'un contre sens ou une dérisoire simagrée ?

H 8. Je le répèle avec la certitude de ne pouvoir être réfu * lé, l'enseignement moral sur lequel reposent toutes les lois de notre civilisation, n'est fondé ni sur la démonstration, ni sur l'évidence ; il n'a donc jusqu'ici aucune sanction rationnelle; et, mise à part la sanction factice, précaire, toujours révocable, qu'il puise dans les conventions et les habitudes, il n'a, dans la conscience humaine , d'autre poinl d'appui que fautorilé de la doctrine théologique dont il dérive. De là je conclus que, si les attaques purement négatives que l'éminent professeur du Collège de France dirige avec tant d'ardeur contre le dogmatisme religieux, parvenaient à ruiner cette puissance dans le cœur des hommes, M. Renan aurait ruiné du même coup le prestige de la morale et rompu le lien des sociétés.

Cependant, à côté de cet écueil, il s'en trouve un autre que je ne me dissimule pas davantage. Si le dogmatisme cl la superslilion théologiques sont Fappui qui maintient debout la société, ils sont en même temps une barrière qui arrête sa marche en avant, et cette barrière, qui ne veut plus reculer, doit être brisée, sinon tout viendra se briser contre elle. En effet, monsieur, convenez-en, entreprendre d'enraciner dans le cœur des hommes et dans les entrailles de nos institutions terrestres le respect du bon sens, du droit, de la liberté, de la dignité, les principes de la solidarité et de la réciprocité universelles, tant que la conscience populaire continue à livrer le gouvernement des cieux à des principes tout différents... c'est une chimère !

Les esprits qui, dominés par l'instinct de conservation,

DIED, LES MIRACLES ET LA SCIENCE

ont pris parmi nous la tâche de léguer intactes à l'avenir les choses du passé, et de les défendre contre toute influence modificatrice, ont bien compris qu'une logique inexorable enchaîne toutes les questions qui agitent l'humanité à une question radicale et suprême ; et alors, avec le sens pratique le plus clairvoyant, ils ont fait des murailles de l'Église un rempart à leur société. Partisans du progrès, cessons de faire preuve d'une moindre intelligence pour les intérêts d'une cause meilleure, et, en face de la devise de nos antagonistes, écrivons sur notre drapeau :

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