SORT DE LA LOGIQUE
H 5. La posi tion de la science dans la question religieuse étant l'un des points principaux de ce débat, permettez. Monsieur, que je termine ma longue lettre par un mot sur ce sujet.
Pour obtenir la satisfaction de ses légitimes besoins, l'animal est tenu de conformer son activité aux rapports naturels établis entre lui et le monde ambiant. Mais, tandis que les espèces inférieures, dirigées par une sorte de savoir inné, se placent spontanément dans ces conditions, l'homme, faiblement éclairé par l'instinct et d'une organisation d'autant plus exigeante qu'elle est plus riche, ne peut atteindre le même résultat que par un long et laborieux apprentissage, que par un immense travail préparatoire. Ainsi, avant de pouvoir adapter sa conduite aux lois de la nature, c'est-à-dire avant de pouvoir réaliser pleinement son état normal, son état de bonheur, il doit découvrir ces lois, les préciser, les formuler, les systématiser; il faut, en un mot, qu'il constitue la science pure. Mais ce n'est pas tout : pour tirer de ces notions préalables les conséquences pratiques qui en sont le fruit, il lui reste
(1) Epigraphe d^ Eleclro-dynamisme vital {lvo\. in -8», Paris, 1855), empruntée ù mon père.
ëocore à créer un ensemble de procédés artificiels appropriés à cette fin : il doit faire la science appliquée.
Or, dès le principe, Thomme se trouva, à tort ou à raison, profondément imbu de la croyance en son immortalité et en l'existence de volontés surhumaines ayant pouvoir et mission d'influer sur ses destinées, non seulement durant la courte période de « cette vie », mais pendant la durée indéterminée d'une vie future. On comprend dès lors que sa préoccupation la plus vive et la plus constante ait été de connaître et de déterminer sa véritable condition vis-à-vis de ces puissances supérieures et vis-à-vis du mvstérieux avenir qui l'attendait, afin de se mettre à même de régler ses actions en conséquence.
Ainsi se présente la question religieuse dans ses termes primitifs et les plus simples, sous le double aspect de l'intérêt spéculatif et de l'intérêt pratique, et tel est le problème capital dans lequel l'importance de la science dut se concentrer presque en entier. Quels prodigieux efforts Tesprit humain n'a-t-il pas faits pour le résoudre ! Mais, ici comme partout, et bien plus qu'ailleurs, l'observation ne fournissait d'abord que des données insuffisantes. Cependant la société humaine avait un besoin urgent à satisfaire : elle ne pouvait se passer d'une foi, car elle ne pouvait se passer d'une règle de conduite, car, en un mot, elle ne pouvait se passer de vivre ; et cette foi, renonçant à obtenir de l'expérience et du raisonnement une base de certitude, se donna pour base l'hypothèse. Une religion conjecturale fut donc constituée, et ses enseignements imprimèrent leur type à tous les autres ens.ignemenls, à toutes les opinions, à toutes les mœurs, à toutes les pratiques, à toutes les institutions, à l'orgauisation sociale tout entière.
Mais, tandis que la science positive, entièrement formée
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de vérités démontrables, possède une vie propre et indestructible, au contraire une doctrine qui est un amas d'hypothèses et de prescriptions arbitraires ou empiriques, a une existence purement factice et précaire. Par conséquent» le système religieux, et avec lui le système social dont il est 1 âme, étant formés de ces éléments sans cohésion et sans consistance, l'intervention d'une force étrangère pouvait seule empêcher leur dissolution. La démonstration refusant son appui, on s'appuya donc sur V Autorité ; l'axiome et le théorème faisant défaut, on mit à leur place le dogme. Bientôt la masse dos esprits, façonnée à donner son adhésion implicite à tout ce qui lui était affirmé comme certain, apprit à se passer de convictions raisonnées, et dès lors toutes les croyances, aveugles et passives, devinrent des superstitions.
Cependant l'esprit philosophique ou scientifique, c'està-dire l'esprit d'examen critique, l'esprit de recherche expérimentale et rationnelle, ne tarda pas à combattre le dogmatisme sur ses domaines ; après une lutte longue et acharnée, la science règne aujourd'hui sans partage et sans conteste sur toutes les provinces de la physique générale, et Ton sait à quel point son heureuse influence les a fécondées. Mais jusqu'ici la philosophie positive a vainement tenté de pousser plus loin ses conquêtes, et son obscur adversaire, fortement retranché dans l'ordre moral, brave tous les assauts et semble devoir rester le maître de ce dernier joyau de sa couronne, qui en est en même temps le plus beau, le plus précieux.
Est-ce à dire que la vérité soit scindée en deux parts, dont l'une, et celle précisément qui nous intéresse et nous importe le plus, serait de sa nature inaccessible à l'intelligence ? Non, l'échec de la philosophie n'atteste aucune incapacité radicale, aucune incompétence naturelle de l'es-
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