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LA HORDE

Dans le sourire matinal, alors que l'haleine du fleuve et de la Savane était régénératrice et voluptueuse, les tisons du premier repas s'éteignaient aux bordures de la caverne des hommes. L'Arbre-Sépulcre (1), jusqu'à cent coudées, haussait ses arceaux pleins de squelettes pâles, de trépassés troglodytes. Aux chocs ralentis de la brise, l'ossuaire aérien élevait des cantiques soupirants, des euphonies syllabiques, et un vieillard, accroupi sur les

(1) C'est-à-dire un arbre choisi par les nomades

pour y suspendre les squelettes de leurs morts.

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talons, de ses yeux presbytes discernait tels crânes apparus dans les ombres ramusculaires, reconstruisait telles annales de chasseur glorieux, de compagnon de jeunesse dévoré par le néant.

La horde de Pzànns, éparse, subissait le charme de l'heure. Les enfants bondissaient par la savane jusqu'aux frontières des eaux; parmi les saules, mystérieuse, quelque jeune femme mi-nue renouvelait sa fraîcheur et ses parures, nouait les vagues fauves de ses cheveux; les mâles s'attardaient en projets de chasse ou de labeur, presque tous puissants de masse et de muscle, de crânes longs et développés en énergies combatives. Dans les godets de silex, des guerriers broyaient et mêlaient le minium rouge aux moelles d'unis et se peignaient le visage et la poitrine au fin pinceau de fibre; paraboles gauches, réticules entrecroisés, représentations vagues de formes de nature, maillons, filets rayonnants. Certains

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aux genoux, au col, au front, aux pieds s'accrochaient la bijouterie barbare, les pendeloques de canines trouées à la naissance (dents de lion, de loup, d'ours, d'aurochs, d'élaphe), les vertèbres de poissons, les fluorines aux feux d'améthyste, les cailloux gravés, et la frêle joaillerie marine : cyprea lurida, littorines, patelles.

La horde figurait une humanité déjà encline à l'idéal, industrieuse et artiste, chasseresse mais non belliqueuse, qui acceptait le mystère des choses sans avoir encore subi de culte, à peine en proie à de très vagues symbolismes. Fils de la grende race dolichocéphale dominatrice de l'Europe quaternaire, vivant en paix de horde en horde, étrangers aux dépressions de l'esclavage, une noblesse âpre, une gran deur et une bonté qui ne se retrouveront plus pendant la néolithique (i) les caractérisait.

(4) Deuxième grande période de l'âge de pierre, surnommée aussi l'âge de la pierre polie.

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Leurs terroirs étaient larges, abondants en nourriture, tellement que nul instinct d'appropriation directe, nulle basse ruse, n'avait pu naître. Les conducteurs de tribu, sans pouvoir effectif, librement élus et suivis par leur sagesse et leur expérience, n'avaient point intronisé de despotisme. Les seules querelles d'amour et d'émulation rougissaient la terre, parfois, de sang d'homme versé par l'homme...

Après le repas et les toilettes débuta le labeur des femmes et celui des mâles qui no devaient point se mêler à la chasse de ce jour. Ah! depuis les silex de Thenay (i), depuis l'Anthropopithèque taciturne, alors qu'allait paraître le Chelléen ancestral au sein de la faune, que de frontières franchies dans l'uni-

(t) Les premiers, les plus grossiers vestiges de l'industrie humaine, attribués à une sorte d'homme-singe, ou anthropopithèque, précurseur de notre ancêtre de l'époque Chelléenne.

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vers cérébral : division du travail, tradition des outillages, souveraineté de la nature, organisation multipliant les forces humaines, ébauches artistiques!...

De la fine aiguille à chas, plusieurs cousaient ies fourrures au préalable percées de petits trous à l'aide d'un poinçon de pierre. D'autres, au lissoir et au grattoir, raclaient les peaux fraîches. Quelques-uns, sur des établis en plein air, de pierre ou de bois, martelaient, affilaient les haches, les couteaux, les scies, les burins. La taille, à petits éclats, faite avec une adresse et une patience merveilleuses, laissait lentement apparaître les lames et les pointes, et très rarement l'artisan faillait à découvrir les directions favorables à la percussion, familier avec la matière, doué de la divination acquise à de longues pratiques. Besogne plus délicate encore, certains découpaient les pointes, le3 hameçons, les harpons d'os et de corne, ceuxlà armés d'outils ficus et précis, tels que l'ha*

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manité ne les pourra dépasser qu'en allant de la pierre au métal.

Entre toutes, l'aiguille exprimait une industrie ingénieuse : esquilles arrondies aux dentelures d'un silex à coches, polissage et épointage au grès fin, cnas creusé à la pointe tournante, avec des lenteurs calculées, avec milie périls de brisure.

Tandis que débutaient les travaux, un groupe de chasseurs s'était réuni auprès de la caverne.

Sur le plus haut roc, un jeune homme aux prunelles aiguës monta explorer les perspectives. A sa gauche, sous des lueurs d'améthyste ternie, vague et molle, la forêt coupait le fleuve et l'horizon. En face, les vais, les cirques lents des steppes, à peine des collines légères et douces, des oasis pareilles à des nénuphars sur un marécage, le miroir sinueux des eaux fécondes. Arrière, perdus dans le poudroiement des lueurs et des pâleurs de la nue, le pays des montagnes; partout des profils râpe-

tissés de bêtes pâturant sur la plaine : le chasseur compta une horde de chevaux, un troupeau d'urus. D'une voix retentissante, il les dénonça à ses compagnons, traçant du doigt les aires de chasse. A sa parole, tous allèrent quérir des armes : l'arc, le harpon, la sagaie, la massue; puis, au moment du départ, le vieillard conducteur, après un coup d'œil circulaire, s'écria :

— Vamireh !

Alors parut, sur le seuil des grottes, le jeune homme vainqueur du Felis Spelaea. Il hésita entre l'envie de poursuivre la préparation du manteau taillé dans la peau du monstre, commencée la veille, et l'envie de suivre la chasse. La jeunesse l'emporta, l'appel de la vallée rajeunie, les exclamations de ses compagnons. Il rentra dans la caverne, reparut bientôt armé de l'arc et de la massue, et la troupe se mit en marche vers le nord. D'abord remuants, leurs cervelles de barbares surexcitées delà marche

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et du beau matin, ils devenaient plus silencieux à mesure. Bientôt, du haut d'une colline, le troupeau d'urus leur apparut. Les grands herbivores s'espaçaient en triangle, sur un Dourtour de deux mille coudées, au nombre de plusieurs centaines. Les taureaux aux flancs léonins, au crâne opiniâtre, généralement rouges de pelage, circulaient à pas lourds parmi les femelles et les jeunes mâles. Toute la multitude réalisait une splendeur de vies lentes, de majesté pacifique et de force sociale

A la voix du conducteur (le taureau colosse debout à l'angle le plus aigu du triangle) les autres mâles se grouperaient pour la bataille. Une intelligence sauvage, l'intelligence atrophiée chez leurs frères d'Asie par une servitude déjà longue, les rendait aptes à des tactiques, à des spontanéités.

Les chasseurs s'arrêtèrent. Cachés par un mamelon, ils discutaient le plan d'attaque. La contexlure du terrain et la disposition des bètes

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laissaient place à deux alternatives : les aborder d'ensemble à la droite et à la gauche, en profitant de la série des mamelons transverses^ ou contourner la plaine et surgir de là-bas, à deux lieues, d'un massif de figuiers sauvages. Après quelques minutes, la majorité préféra la première méthode, car l'autre, pour plus productive en cas de succès, évidemment se présentait moins sûre, quelque panique pouvant écarter les urus avant qu'on atteignît l'embuscade.

La troupe se divisa en deux tronçons, l'une guidée par le vieillard muni du bâton de commandement à sculptures, l'autre sous la conduite d'un colosse d'âge mûr.

De part et d'autre, la marche fut organisée dans les règles, les accidents du terrain utilisés avec sagesse et la horde du vieillard, en avance légère, approchait, allait atteindre à portée de trait, lorsque le grand urus conducteur parut concevoir de l'inquiétude. Relevant sa tête

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rouge constellée de lunes blanches, il renifla l'horizon, il se tint en arrêt dans une scrutation profonde. Puis sa voix s'éleva, belle et grave comme celle des lions. Les herbivores éparpillés tressaillirent et se concentrèrent. Une minute de doute, une secousse de l'échiné, enfin la conviction de l'ennemi approchant, de l'implacable ennemi vertical si connu des bêtes, et, le signal de la fuite, le départ brusque de l'énorme caravane s'accélérant en un trot dont palpita la grande vallée.

Renonçant à la ruse, les Troglodytes gravirent la chaîne des mamelons qui les dérobait. Les plus agiles parurent à la cime; plus de dix portées d'arc les séparaient des retardataire* du troupeau d'unis. Les bêtes allaient, rapides, non encore encombrées de nouveaunés; mais dès les premiers bonds des chasseurs, il fut. hors de doute que l'expédition allait aboutir. Les plus ardents, vrais barbares de race victorieuse, sans calcul, engageaient

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une lutte d'émulation, insensibles aux paroles des guides. En peu de minutes, trois d'entre eux atteignirent à moins d'une portée et les flèches sifflèrent, un taureau trébucha, un autre gronda formidablement :

— Ehô t Ehô !

D'autres flèches planèrent, un des taureaux s'abattit, puis une femelle ; cinq chasseurs se trouvèrent dans l'aire du tir. Alors, se sacrifiant, deux des bovidés mâles firent halte. Frappant le sol une minute, leurs grands yeux troubles fixés dans le vide, nobles protecteurs de la race, enfin ils s'élancèrent. Des flèches encore, des blessures profondes, mais les bêtes belliqueuses y parurent insensibles, plus proches toujours, plus farouches. Sûrs de leurs jarrets, la plupart des chasseurs se bornèrent à s'éparpiller , mais deux jeunes hommes, s'entre-regardant, mus d'un orgueil de puissance et d'adresse, attendirent immobiles, l'un la lance-sagaie et l'autre la massue

au poing. Curieux alors, dans une palpitation de drame, les autres firent demi-cercle.

Le premier taureau, cornes basses, à vitesse terrible, fondit droit sur ie plus haut des jeunes hommes. Celui-ci, d'un écart svelte, s'effaça, plongea sa lance aux flancs de la bête. Sanglante, elle faillit s'écrouler, mais elle revint de biais, moins vite et plus sournoise. Elle ne manqua pas moins le but et, de nouveau, l'arme lui descendit aux entrailles, plus pénétrante, plus cruelle. Chancelant, agenouillé, l'unis parut vaincu, en posture pour recevoir le coup suprême. Mais, à l'instant où se relevait la lance, il rebondit, sa corne gauche enleva l'homme Porté sur la convexité du croissant, nullement sur la pointe, le guerrier se dégagea en temps, et son troisième coup, décisif, en plein cœur, lui assura la victoire.

— Thérann a tué le grand unis ! gronda-t-il.

A côté, la lutte était d'autre mesure. Au rao-

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ment où Thérann anéantissait son adversaire, l'autre taureau fondait sur le chasseur à massue. Planté de jace, téméraire, l'homme abattit son arme et crut fracasser le crâne de la bête. Mais, détourné, glissant de biais, par un détour de la tête cornue, le coup ne porta qu'à demi et le taureau projeté en foudre, à dix coudées entraînait le nomade. Piétiné, labouré, réduit à l'impuissance, les entrailles du misérable saillirent, on ouït le craquement de ses os. Puis le sang s'élança, des blessures incurables trouèrent la poitrine, et dans l'effarement des chasseurs, c'est à peine si quelques flèches bondirent des arcs, envoyées par les meilleurs archers. Puis, comme le taureau s'acharnait sur le corps du vaincu, beaucoup s'élancèrent avec de grandes clameurs. La bête monstrueuse ne les attendit pas. Sûre> peut-être, de mourir, mais désireuse de tomber en guerrière, elle marcha orgueilleusement contre les assaillants. Des nuées de dards

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s'enfoncèrent dans ses beaux flancs, sans briser sa vitesse et, soudain, elle atteignit un nouvel antagoniste, un vieillard tardif à la retraite, et le renversa. Baissant les cornes, elle se disposait à l'enlever. Un coup de sagaie à l'épaule sauva l'homme et le souple profil de Thérann s'interposa.

— Thérann ! Thérann 1 crièrent les chasseurs.

Thérann évita la charge de l'unis, mais son deuxième coup, mal porté, se faussa sur une omoplate. A son tour, il glissait sur la savane, à son tour il voyait s'abaisser les cornes pointues et véloces et tous le croyaient perdu. Mais voilà que surgit, agile comme le saumon à l'ascension des fleuves, la massue haute, Vamireh. Il n'eut que le temps d'enlever Thérann et de le jeter au hasard tandis que les Troglodytes criaient :

— Vamireh est fort comme le mammouth!

D'un signe, Vamireh écarta tout secours,

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puis, posté à six coudées du taureau, il lui parla :

— Retourne là-bas, brave... si digne de vivre et de créer la grande race des urus, si digne de pâturer longtemps encore les bonnes herbes de la plaine ! . . .

Immobile, le bovidé regardait le chasseur de ses larges prunelles bleuâtres et une pitié miséricordieuse chuchotait, dans l'âme de Vamireh, le regret de la bête grandiose sacrifiée à la fatalité des luttes. Cependant, pénible, sans élan désormais, ses artères taries, le taureau baissait encore les cornes pour la défense, attendait l'attaque de l'homme. Et Vamireh poursuivit :

— Non, brave... Vamireh ne frappera pas le grand, Urus vaincu... Vamireh regrette que la plaine soit privée du brave qui aurait protégé sa race contre le Lion et le Léopard...

Croulé sur ses genoux, l'unis semblait écouter le chasseur, dans un rêve vaste et

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vague. Puis, sa tête oscilla, un écho faible de rugissement frémit dans sa gorge, il s'étala, ses paupières se raidirent, et son dernier souffle s'exhala sur les gramens.

Ainsi finit la chasse, dans une mélancolie grave, et les cinq unis qui gisaient éparpillés dans la plaine coûtaient la vie à un fils des hommes, car il se trouva que Wmhâb, fils de Djeb, venait de restituer son être aux choses. Et les guerriers Pzànns encore une fois connurent la force et le courage de l'urus, mais toutefois, dans un sentiment de sagesse indéfinie, ils en ressentirent plus de douleur que de colère. Associés aux dernières paroles de Vamireh, ils savaient que l'existence de l'herbivore est nécessaire à celle des hommes et c'est dans ce sentiment profond que, bien des mille ans avant la domestication de la bête, ils avaient appris à user modérément de toute vie, sauf celle des carnassiers et des parasites, et à se montrer magnanimes envers les

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mâles puissants, afin que les hordes d'élaphes, les troupeaux de bovidés et les caravanes de chevaux fussent fortifiés contre les grands fauves. »

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