‹ VarimehChapitre 20 sur 20 · RETOUR · texte numérisé non relu

RETOUR

Par les défilés des îles, sous l'ombre des arbres et par les vastes chenaux clairs, le petit canot allait remontant le courant gonflé par les averses. Elem et le petit singe y jouaient ou y dormaient tandis que Vamireh ramait au long du jour.

La paix a été conclue avec les Orientaux. Le chien a regagné les savanes arides à l'orée des forêts ; le pauvre homme tardigrade a pu achever son lamentable exode vers le Grand Lac. Les Asiatiques se sont ouvert la veine du bras et leur sang a été mêlé au sang de Va-

256 VAMIREH

mireh. Au nom des tribus sacrées le vieillard a répudié toute guerre et Vamireh a parlé de la paix au nom des grands nomades occidentaux. Au printemps de l'année prochaine, à la troisième lune après l'équinoxe, les Pzânns enverront trente chasseurs choisis parmi les plus intrépides, avec Vamireh pour chef, et ces hommes viendront chercher un nombre égal de leurs alliés conduits par le sage vieillard.

Que le vent soulevât l'onde en vagues écailleuses, ou que la pluie la criblât de trous , et la couvrît de petites bulles sautantes, toujours le canot marchait vers le Nord, depuis l'aube jusqu'au crépuscule. Le bramement des cerfs, le barrit du mammouth, la voix grondante des lions saluaient au passage la petite barque frêle et l'homme ennemi. Elle allait, ils allaient, par les défilés des îles, sous l'ombre des arbres, par les vastes chenaux clairs.

Et Vamireh songeait aux « mangeurs de vers », à leur profonde tristesse quand vint le

VAMIREH 257

moment de la séparation, aux mufles lourds, au vague aboi de leurs rires et de leurs pleurs, à la gratitude infinie de leurs prunelles, et comme ils étaient restés longtemps près de lui avant de pouvoir se résoudre à partir. Du haut d'une petite éminence il avait salué leur départ d'un cri d'amitié et ils y avaient répondu par leur humble mélopée de marche. Pertinaces dans l'union fraternelle qui seule les maintenait debout devant les grands fauves et l'anthropoïde, ils emportaient leurs blessés.

Par les défilés des îles, par les vastes chenaux clairs, les semaines s'ajoutèrent aux semaines, parfois le soleil versait sa douceur ardente, ou se levaient les quasi bises, l'âpre fouet de l'hiver, ou s'abattaient les rafales éperdues. Il fallait s'abriter dans les havres, dans les cavernes propices et perdre des jours entiers jusqu'à l'éclaircie.

Mais Vamireh avait la poitrine gonflée d'un gros orgueil, car il avait vaincu les embûches

258 VAMIREH

de la nature, l'agression des bêtes féroces et l'attaque ingénieuse de l'homme. Il réentendait, aux brasiers du soir, Tâh, le vieillard de cent-vingt hivers contant l'écroulement des montagnes, la déchirure du sol, l'abîme buvant les grands lacs. Il se voyait plus grand que Harm. L'histoire de son voyage, aux soirs tièdes, murmurée par les centenaires ferait tressaillir le cœur des jeunes : les pièges du fleuve, la perversité des reptiles, la férocité des fauves, l'Homme des Arbres, la Contrée nouvelle, les Hommes trapus, Elem, les Mangeurs de Vers. Et ils diraient, les vieillards, qu'il faut un vouloir invincible pour vaincre la nostalgie, l'effroi des longues solitudes !

Encore les sourires du ciel et les rudes averses, le Meuve vert ou limoneux, le courant plus raide, les rapides et les cascades et toujours la barque, alerte au retour avec Elem joueuse u endormie et Vamireh tournant la rame

VA.MIREH 259

On sentait les pluies proches, les pluies sans fin. La tribu, réfugiée aux grottes du haut pays, ne quitterait pas les Savanes de « l'Orient méridional » avant le milieu de l'automne et Vamireh retrouverait Zom et Namir ses ascendants, ses vaillants frères et sa jeune sœur aux bonds de chevrette. Humble, devant les vieux, il leur présenterait l'épouse lointaine.

Par les défilés des îles, sous l'ombre des arbres et par les vastes chenaux clairs, au déclin de la Magdeleine, lorsque le pôle du Septentrion gravitait vers la brillante du Cygne...

Page 1