LE FEU
L'île brûlait. Le vent poussait la flamme de telle sorte que l'on pouvait camper sans péril à la pointe où se trouvait l'abri d'Elem. Tous les Tardigrades s'y massèrent, y installant leurs blessés. La jeune fille, émue du courage de ces pauvres hommes et des services qu'ils avaient rendus à Vamireh, avait vaincu ses dégoûts et aidé à panser les blessures. Sur les tristes mufles appesantis de lassitude une expression de joie courait, comme des rides sur un étang, au passade de Vamireh ou de
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sa compagne. La plupart s'étaient endormis dans leur attitude favorite, et à travers le lourd sommeil, ils restaient vivre le cauchemar de la lutte, poussaient des cris, aboyaient sourdement, levaient d'entre leurs bras des faces frénétiques, avançaient des mâchoires lourdes.
Vamireh avait retrouvé l'oriental captif Après des efforts persévérants mais inutiles pour rompre ses liens, l'homme avait atteint en roulant le bord du fleuve dans l'intention de s'y jeter et de gagner l'autre rive. Il avait alors hésité devant la violence du courant et avait voulu au moins ronger les courroies qui serraient ses jambes. Mais ce travail n'avait pu aboutir avant l'arrivée du Pzânn.
Des flammes montaient, trouaient la nuit. Des vols d'oiseaux nichant aux hautes branches traversaient la lueur, les étoiles disparaissaient derrière les volutes de fumée qui, éclairées d'en dessous, apparaissaient blanches, om-
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brées comme des nues, pleines de trous de perspective, profonds comme des abîmes. Sous Je vent, cela prenait un fil, s'allongeait eD écheveaux ondulés, s'abaissait, palpitait en choses vivantes, ou, aux phases d'extinction, faisait naître le brusque effroi d'une chute de grosses roches, d'une pluie de cendres épaisses, d'une condensation solide de la ténèbre. Dardantes, les langues pourpres reprenaient vite, tout altières de vaincre ; elles emportaient dans leurs torsions les crépitements des libres sèches, les explosions des sèves surchauffées et, à leur sommet, les étincelles retombaient abondantes et languissantes un peu, ainsi qu'une bave en gouttelettes, une rosée de colère meurtrie et s'apaisant. Au miroir de l'onde, tout se conjuguait : les symétriques de la flamme onduieuse, les fumées et la montée des braises fictives joignant la chute des réelles.
Lorsque la furie légère des gaz en ignition
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quittait un massii, emportant les étoffes fines de la vapeur, les arborescences se dessinaient en grimoires pâles avivés à des souffles inconnus, grésillants à tout ressaut de la brise, et comme traversés d'ondulations alternativement lumineuses et obscures. Aux profondeurs touffues, l'incendie couvait, bas, lent et lourd sous d'âpres flocons de fumée humide, puis criait, éclatait, s'élançait, mordait les branches minces et les feuilles racornies, flambait sur les herbes séchées, frôlait longtemps les gros arbres, et brusque, se dispersait en gerbes détonantes où ses forces semblaient mortes.
De leur campement, derrière les massifs, les Asiatiques regardaient brûler l'île. Leur situation n'était guère brillante. Ils avaient vainement essayé de mener le chien à une troisième attaque. Leurs armes étaient perdues, sauf celles du blessé qu'il fallait réserver pour des défenses ultimes. Inquiets, en outre,
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du sort de leur frère disparu, et avec la perspective d'être abandonnés par le chien, les jeunes voyaient l'anéantissement proche et regrettaient de ne pas s'être confiés à la sagesse du chef. Lui, fataliste, plein de résignation, ne disait rien, courbé vers le feu, sa figure très grave tendue par des tristesses. Humbles, les autres lui parlèrent, disant leur désarroi, la nécessité de s'entendre avec l'ennemi. Il les écouta, longtemps silencieux, puis : « Jeunes hommes, la sagesse du conseil, transmise du père au fils, veut que la paix soit proposée au début de la guerre, alors que l'armée est forte, que les destins sont inconnus et qu'il n'en peut résulter d'humiliation. Mais elle enseigne qu'il faut mourir à l'heure de la défaite, et ne point s'exposer aux sarcasmes du vainqueur. A l'heure de la paix vous vouliez la guerre, à l'heure de la guerre vous voulez la paix. Il se peut que notre ennemi, chez qui tout annonce la sagesse avec le
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courage, préfère la certitude d'une entente aux hasards derniers d'un combat. Le feu l'obligera peut-être à quitter l'île et, s'il doit parler, il parlera alors. Sinon il faudra nous préparer à la victoire, à la mort ou à la fuite. »
L'aube, lilas très pâle, teignait l'Est. Le feu plus ardent et comme craintif du jour où ses splendeurs seraient noyées, bondissait aux cimes en flambées plus hautes, mugissait ainsi que les troupeaux du buffle assaillis par les fauves, ou crépitait, sec et cruel, en petits chocs, en petits cris, pareils aux nuées bruissantes de la sauterelle destructrice des gramens, aux légions acides de la fourmi en marche sur les villages. Ses hélices claires de reptile embrassaient les grands troncs, atteignaient les feuilles recroquevillées d'abord, dévorées ensuite et qui tout incandescentes ballottaient à la brise matinale, en papillons de lumière, en essaims de guêpes folles.
Il faisait très chaud; inquiets au travers du
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sommeil, les Tardi grades reculaient davantage vers la pointe extrême de l'îlot. Vamireh, rêveur, contemplait l'incendie. Il avait assuré son canot, ses armes ; Elem dormait dans
l'abri. Le petit singe se tenait accroché à des branches, éveillé comme son maître et tout épouvanté de la lueur et du bruit.
Pourtant, à la défaite des grosses branches fouillées par le feu, les flammèches devenaient plus massives. Elles décrivaient des courbes étroites, avivées au vent de leur chute, palpitantes ainsi que des étoiles, et, tant qu'elles n'étaient pas tombées on les eût cru souples et vaporeuses, mais elles frappaient le sol, très rudes et pétillantes, avec des jets colères d'étincelles.
Le Pzânn avait délié les pieds de l'Oriental et interrompu le sommeil d'Elem afin qu'elle pût lui servir d'interprète :
— Demande à ton frère, dit-il à la jeune fille, s'il ne croit pas l'heure venue de faire la paix.
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— La mort, dit l'Asiatique, ne saurait m'effrayer I
— Je sais que tu es brave, fit Vamireh ; mais celui-là n'est pas un lâche qui se sauve en sauvant ses frères !
— Les miens ne sont pas vaincus !
— Non, dit le Pzànn, mais ils ne sont plus que deux et la bête a appris à nous craindre !
Il vint une longue pause durant laquelle l'Oriental réfléchissait.
L'aube montait d'un degré, la fine teinte de lapis passait à la turquoise, un demi jour aqueux régnait où l'horizon du fleuve était dévoilé. Partout les arbres, le ciel, les rives basses parurent d'une fraîcheur extrême en regard de la sécheresse vibrante du feu. Le Pzànn envia de reprendre son voyage à la face verte de l'onde, de remonter le fleuve géant avec ses forêts, ses roches, les embouchures larges des rivières, le mugissement des cas-
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cades, la voix mince des cascatelles, le ruissellement fouetteur des rapides, l'ombre des passes encaissées ou semées d'îlots, la clarté des chenaux vastes... Cependant les flammes achevaient la cuisson féroce, pâlies dans la lumière naissante, convulsionnées en grosses langues ou épandues en tissus délicats accrochés aux rets grêles des ramilles.
Loin, aux profondeurs sylvestres, on entendait l'aboi des chiens en chasse et cela tira l'Oriental de sa méditation. Il vit que Vamireh aussi se rendait compte de l'absence de la bête et de la facilité d'un coup de force dans le camp ennemi.
— Que veux-tu de moi? demanda- t-il au Pzânn.
— Que tu parles à tes frères, répondit celui-ci.
L'Oriental se leva, suivi de Vamireh et d'Elem et marchant jusqu'au rivage de l'île, il lança le cri d'appel des tribus :
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— Ré-ha ! Ré-ha !
Le chef brachycéphale sortit aussitôt du couvert accompagné du jeune homme valide :
— Notre frère est-il captif de 1' « Homme des contrées inconnues? »
— Il est captif.
— Vient-il nous demander aide ou vengeance ?
— Non, 1' « Homme de l'amont du fleuve » demande la paix.
— Qu'il délie donc tes mains, car le conseil veut que tu parles de ces choses en homme libre.
L'Oriental transmit à Yamireh le désir du vieillard. Le Pzânn hésita une minute dans la crainte d une perfidie, puis, sans mot dire, il défit les liens. Le captif ne bougea point, très grave, élevant seulement ses bras audessus de sa tète.
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