L IDYLLE NAISSANTE
Aux jours de fuite fiévreux où le géant blond, de grand matin, la tirait de son sommeil, aux alertes nocturnes, au frémissement des chasses, l'idylle naquit dans Elem. Toutle rêve, à travers les prunelles sombres, revêtait le décor sylvestre et Vamireh s'y mouvant, tandis que les steppes natives, les tribus pastorales se fondaient, se perdaient au confus horizon du souvenir.
Mais plus fort grandissait l'instinct des résistances dernières, la crainte de ses flancs
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féconds, la volonté de l'abri, d'un sort moins inquiet, et tandis que s'ébauchait leur union dans l'habitude, dans la contagion des corps, ils semblaient plus loin l'un de l'autre, farouches et concentrés. Parfois, cependant, les heures captivantes, du midi pour la chair, du crépuscule pour la pensée, rompaientle charme d'indifférence. Alors la fille brune, attiédie du contact chaud de l'air, ou bercée à la vague rumeur du rêve, distendait l'âpre vouloir, abandonnait ses yeux aux yeux de l'Homme, livrait un peu d'intimité. Quelque fauve rugissant, l'éclat des foudres, les subites craintes nocturnes la jetaient aussi contre lui.
Parfois il obtenait qu'elle chantât les mélopées qui dans sa tribu accompagnent le travail. Il l'écoutait, suivait la mesure, se faisait à la musique de la langue inconnue, tout charmé dans sa candeur de sauvage. Comme un enfant qui balbutie, il reprenait le chant, se ployait aux articulations mystérieuses. Car c'était lui
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qui apprenait le dialecte étranger, habile déjà à désigner des objets, à vocaliser des mouvements. De son côté, elle s'intéressait aux armes, aux sagaies dont il employait plusieurs espèces, celles à bases fendues pour recevoir la hampe, celles à pointes s'enfonçant dans un trou de la hampe, aux harpons plats ou à baguettes, aux poignards, aux râcloirs ; mais elle se passionnait surtout pour la fine aiguille à chas et le fil tiré des tendons du renne, choses inconnues dans sa tribu où, bien qu'on sût l'art d'entrelacer des fibres végétales, on employait encore uniquement le poinçon. Elle ne béait pas moins à la sculpture et à la gravure, effarée de la patience, de la sûreté des coches, de la vérité des analyses. Curieuse, elle écoutait Vamireh, essayant d'expliquer le mode de vie des Pzânns ; elle suivait la pantomime de l'homme indiquant des dimensions, mimant des cérémonies, décrivant la demeure Une fois, elle s'informa du sort de la femme :
après des efforts, elle comprit la répartition en familles, sous la direction des vieillards. Elle s'en étonna, car elle relevait encore des tribus monogames, aux unions périodiques avec des tribus amies, les enfants élevés par les mères, les pères réciproquement gardiens chastes des épouses et protecteurs vigilants des petits. L'enlèvement des filles était la coutume, aussi la colère des Orientaux ne provenait-elle pas du rapt d'Elem, mais de ce que Vamireh eût commis ce rapt sans alliance préalable, et, plus encore, de l'horreur mâle d'une race lointaine.
Pourtant ils se comprenaient peu, tout détail impossible. Les longues heures s'écoulaient à la marche, à la chasse, à la cuisine. Ils se frôlaient, ils agissaient en commun, tels deux enfants lâchés par les vastes forêts. Elle avait des soumissions pour toutes les nécessités stratégiques, humble presque à se laisser guider, mais se réservant à chaque halte dans
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une attitude faite de crainte et de coquetterie. Lui gardait on ne sait quelle douceur digne, triste parfois, brusque avec les choses, froissant les branches d'arbre, et courant sus aux loups et aux panthères, mais sans violence pour elle. Lorsqu'un passage périlleux s'offrait et qu'il la prenait dans ses bras, l'étreinte submergeait son cœur d'un flot de passion, mais il gardait l'humilité du lion devant sa femelle, une noblesse de haut barbare. Là-bas, d'ailleurs, aux Grottes, des épreuves précédaient les épousailles, une déjà exquise compréhension des transes fécondes de l'amour, chagrins et joies, fièvres vaincues, luttes intimes destinées à devenir les grandes batailles de la future humanité. Vamireh acceptait l'épreuve qui devait grandir l'espèce, la séduction lente, les félicités prises à mesure, sans trop grossiers triomphes, et par là surtout les générations sorties de lui seraient glorieuses à travers les Temps,