‹ VarimehChapitre 8 sur 20 · NUIT SOUS LES BRANCHES · texte numérisé non relu

NUIT SOUS LES BRANCHES

Encore la nuit ! La vie vaste et minuscule, le mystère des forces, des lieues de forêts, le heurt des molécules et des êtres, le tâtonnement intarissable de la terre, le dressement des organismes immobiles, aux veines froides, frissonnants aux passages frôleurs de l'air, le rôdement des faims et des angoisses et des amours, et un astre d'ambre pâle rôdant par les solitudes du firmament.

Entre des blocs moussus, Vamireh a construit l'abrLprovisoire, couvert et fermé de grosses branches entrelacées de lianes. La for-

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teresse est solide et quelque fauve qui tenterait de la vicier, Vamireh aurait le temps de l'atteindre mortellement, par les interstices, de sa pointe de sagaie imbibée d'un poison subtil et emmanchée dans une hampe de frêne. Vers le milieu de la nuit, un grattement éveilla le nomade et il regarda. Des loups rôdent auprès de l'abri, une panthère passe dans les constellations de l'ombre et du rayon. Cependant des soupirs rauques s'élèvent. Vamireh aperçoit la silhouette d'un grand tigre qui dévore, vivante encore, une antilope.

— Elem ! murmure-t-il.

La férocité de la nuit entre très douce à son âme. Le mot qu'il a prononcé c'est le nom de sa compagne, le nom obtenu à la halte du milieu du jour, tandis qu'il la pressait de questions gesticulées. C'est la troisième nuit qu'ils passent en forêt, sans que le nomade sache s'il est poursuivi ou non. La fuite a été rude, le ûeuve plein de trahisons, la forêt d'embûches,

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mais il a tout surmonté. A cette heure les péripéties reviennent par son crâne, mêlées au nom de sa compagne.

— Elem !... Vamireh est le maître d'EIcm!

Il la contemple, endormie. Par les ajours de l'abri, c'était un flottement d'ondes pâles entrelacées de ténèbres sur le visage de la vierge. Vamireh palpita devant le profil indéfini, reconstruisit les traits pâles. A mesure qu'il a fui, à mesure qu'il a lutté pour elle et contre elle, qu'il a accumulé les labeurs pour la ravir, elle lui est devenue plus précieuse. Le grandissement de sa tendresse a coïncidé avec des pitiés subtiles, des délicatesses de sentiments naguère inconnues. S'il est âprement décidé à pousser au bout l'aventure, s'il veut Elem malgré elle, comme malgré tous les périls, en revanche il se sent plein de miséricorde et de patience. Seule l'imminence d'un péril, la peur de la perdre ou de mourir pourrait le porter à la brutalité du Troglodyte... Puis, il a d'elle un

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peu de frayeur religieuse. Elle l'effare de son silence, de ses yeux larges et immobiles durant des heures, de son mystérieux prosternement devant le soleil du soir et le soleil du matin et des paroles qu'elle dit alors, lentes, monotones et chanteuses...

Des branches craquent, un pas lourd s'entend dans la clairière, les loups s'effacent. Sous les ramures, appuyé sur les colonnes rondes de ses jambes, ses défenses blanches étincelantes aux gouttes de rayons, c'est le colosse quaternaire, le grand mammouth au déclin. Quelque inquiétude l'agite ou la fièvre printanière, un désir de se rafraîchir aux ondes du fleuve. Il avance souverainement et le tigre même recule, emportant sa proie. Vamireh, frémissant, admire la bête énorme. Il a pour elle le respect inculqué par les vieillards, il la sait vaillante et pacifique, il connaît l'histoire mélancolique de sa décadence.

— Llô ! Llô !

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Elle avance encore, sa large tête se profile plus clairement dans la demi-ombre. Vamireh distingue sa crinière et son pelage, sa trompe sombre balancée synchroniquement, ses flancs énormes. Elle rase l'abri, elle s'éloigne et s'efface dans la direction du fleuve et Vamireh s'accroupit, songe qu'il peut prendre une heure de sommeil encore et ferme les prunelles. Il s'affaisse, les idées s'enrêvent puis s'éloignent et sa respiration égale mavque le repos.

Alors, les yeux noirs de sa compagne s'ouvrent. Elle écoute la forêt, elle soupire. Un songe de délivrance la hante. Si elle osait, pendant qu'il dort, défaire les branchages de l'abri et s'enfuir vers le couchant, vers les contrées de sa tribu ? Mais Vamireh, sans doute, l'entendrait, s'éveillerait et elle tremble à la pensée de son cri de colère. Cependant, un sourire monte sur sa lèvre, la moquerie féminine, et elle ne se sent pas uniquement une

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vaincue. Elle Ta vu embarrassé et timide, elle a fait reculer le désir du barbare. Tout cela, elle le comprend presque aussi bien que les filles de l'homme qui vivront dans les lointains de l'avenir, elle en a la science confuse à la fois et subtile. Par là sa irayeur se mêle d'indulgence, sans que pourtant elle puisse oubliei ceux avec qui a poussé son enfance, les êtres de sa race et sa famille et les jeunes mâles qui parlent sa langue. Ah! si elle osait ! Mais plus encore que de la colère de Vamireh, elle a épouvante des embuscades féroces qui l'entourent, de la grande forêt Carnivore, elle se figure sa débilité sans la massue et la sagaie du ravisseur.

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