MISSIONS D'AMÉRIQUE
ÉTATS-CWIS.
Diocèse âe f^incenneg.
Le diocèse de Vincennes embrasse dans ses limites un» vaste contrée qui garde encore aujourd'iuii le nom d'Indiana , comme im dernier souvenir de son ancienne population. Là , sur la rive méridionale du lac Michigan , entre rOliio et la rivière des Illinois , s'étaient établies , plus nombreuses peut-être et plus pressées que partout ailleurs,, les tribus de cette race rouge qui , venue de l'Asie pio* \c détroit de Behring et les îles Aleutiennes ^ à une époque immémoriale , peupla le continent américain (1). Lorsque les Missionnaires catholiques visitèrent, il y a plus d'un siècle, ces terres ignorées, ils y plantèrent la croix, et réunirent à la « Grande - Prière » une multitude docile , qu'ils initiaient avec une sage lenteur aux bienfaits de la civilisation européenne. Plus tard, l'a fQuence brusque et désordonnée des colons, qui en quarante ans se multiplièrent jusqu'à sept cent mille , inquiéta les peuplades primitives : plusieurs se retirèrent, cherchant des solitudes plus paisibles et un sol moins partagé. Toutefois, en 1835, les Kicknpous, les Miamis et les Potowattomies demeuraient maîtres des forêts de leurs aieux , et leurs wigwams sécn-
(i) C'est ce qui rcstili»; des plus récentes investigations de la science, et notamment aes travaux de INI. de P.irnyev.
laircs rcslaicni debout auprès des nouveaux villages des blancs (1).
Mais déjà le gouvernement des Etats-Unis avait arrêté le dessein de former, à l'ouest de FArkansas et du Missouri, un district exclusivement indien , oij seraient rassemblés les débris de nations sauvages épars sur l'immense territoire de rUnion. Alors commença une série de migrations volontaires ou forcées qui, dus la fin de 1836, avaient réuni dans le district légal les Kickapous, les Miamis et deux bandes de Potowatlomies. La troisième bande, presque toute chrétienne , ailacliée aux lieux où elle avait reçu lEvangile , effrayée par la perspective d'un séjour lointain et peut-être inaccessible aux secours de la Religion , avait sollicité pour elle une exception à la mesure générale ; et , dans l'attente d'une décision favorable, ces Sauvages, qui n'en avaient guère plus que le nom, se maintenaient tranquilles à une extrémité du diocèse de Vincennes, administrée depuis quelque temps parle Révérend M. Dcsseliies (2).
Ils le perdirent à la fin de 1837. M. Petit, jeune homme de vingt-six ans, naguère avocat au barreau de Remies , pais voué au service de Dieu dans les missions d'Amérique , fut envoyé parmi eux. Vers la même époque, ils allaient recevoir du gouvernement fédéral Tordre définitif de suivre leurs compatriotes émigrés. Après quelques mois de bonheur dans cette chrétienté patriarcale, M. Petit en dut voir consommer la ruine. Il eut à recevoir les adieux , à consoler les douleurs, à calmer les premiers murmures de
(i) Voyez, au :\" LV des Annnies, page i38, une lettre du P. Petit, tic la Compagnie tic Jésus, qui en i835 visita les Miamis flans l'Iiidiaiia.
(2) Vovcz deux lettres, de Mgr. lEvcqiie de Vincennes^ N* XLIV, page 3î8, et du P. Van-Ouickcmboi-nc , K« LV, page !?C).
XcsW. Il voulut plus; il accompagna , durant un voyage de cinq cents milles, ses Licn-aimés Potowattomies, pour soutenir leur résignation parle renouvellement du saint Sacrifice, pour assister les maliUcs, et bénir la dépouille des morts qu'ils semaient en grand nombre sur leur chemin. Il ne les quitta qu'au terme, en les remettant aux soins des RR. PP. Jésuites dont les établissements s'élèvent au centre du territoire indien (1). Son œuvre éiait accomplie ; la faligue avait épuisé ses forces ; il mourut au retour. , Tels sont les faits développés dans les lettres qui vont suivre. La correspondance de fomillc du Missionnaire fera connaître quelques-uns des traits édifiants de sa courte vie; «a lettre à TEvêquc de Vincennes racontera la douloureuse émigration dont il fut la dernière victime. Il nous semble que plus d'un genre d'instruction ressortira de ces récits. — Quoi de plus exemplaire pour la piété que cet amour inGni de Dieu et des hommes qui embrasait le cœur du nouvel apôtre, et qui, détruisant en lui tout ce qu il y avait de luimôme , faisait dire par ses disciples surpris : « Celui-ci n'est « point une robe noire étrangère ; c'est une peau rouge c comme nous! » Quoi de plus émouvant que ces mœms dignes du Cénacle, et que cette longanimité des martyrs chez ceux dont les pères s'.breuvaient du sang de leurs ennemis ! —Et n'est-ce pas aussi un beau spectacle pour la Ft)i que cette puissance immortelle de l'Eglise , qui , en ces jours mêmes d'égoisme et d'inditîerence , va cher.her un jeune homme élevé dans les habitudes délicates et studieuses de nos cités; le transporte , comme l'Ange porta
•(i)Nons insérerons Haus un prochain Numéro les lettres des RR. PP. heljres de la Compagnie tle Jésus, dont les missions, eta- Wies au diocèse de St-Louis, s'éleudeat dans toute la contrée des Saunages.
3S2 ïïabacuc auprès do Daniel dans la fosse aux lions , cl k donne pour consolaieur ù un vieux peuple sauvage perdu ;iu fond des dcseris du Nouveau-Monde ; les fait se comprendre et s'aimer, et l'un par l'autre soutient et sanctifie le troupeau et le pasteur? On raconte qu'une tribu païenne , pressée par les colons d'Europe de leur céder ses terres , répondait : « Dirons-nous aux ossements de nos pères : « Levez-vous, et suivez-nous sous un ciel étranger? «Et en effet, leurs fétiches immobiles ne marchaient pas avec eux» Ainsi n'en a-t-il pas été des Potowattomies : leur Prêtre accompagnait leurs pas, et avec lui Dieu qui descend à la voix du Prêtre. Au lieu de leur séjour futur , ce Dieu miséricordieux descendra encore sur les autels que d'autres Missionnaires y ont dressé. Et ce peuple , assisté sans interruption à ti.i vers toutes les vicissitudes de son orageuse existence, sera un témoin de plus pour attester la charité imiverselle , la catholicité , la divinité de lu sainte Egliso romaine.
Mxlraît de la correspondance de M. Petit, mîssîotV' naire du diocèse de Fincennes , avec sa famille.
M. Benjamln-Marie Petit naquit à Rennes le 8 avril 1811.' Il fut de bonne heure , par sa piété et par sa charité . la joie et la consolation d'une mère chrétienne. Après de brillantes études au collège de Rennes , il suivit les cours de la faculté de droit ; et depuis quelques années il avait pris place au barreau, lorsque à la (in de 1 8 35 il se sentit appelé au ministère apostolique. Mgr. Brûlé, évoque de Via* «ennes , qui se trouvait à Rennes , sa ville natale , accueillit •ette vocation naissante, qui fut dès lors une des plus viières espérances de son clersé futur.
En attendant le moment du drpart , M. Petit se rcudit au séminaire de St-Sulpice , oii il resta jus(iu'à la fin de mai 1836. Dans les premiers jours de juin il s'embm'quait pour New- York , d'oîi il devait être dirigé sur Viucennes. Ce fut là qu'il continua ses études thcologiques. Il était diacre loi'sque, au mois d'octobre 1837 , mie circonstauce imprévue hâta son ordination. Voici ce qu'il écrivait à sa mère, à la date du i5 octobre :
« Je suis prêtre , el cette main qui vous écrit a porté ce malin Jésus-Christ ! Comment exprimer tout ce que je voudrais vous dire, et comment ne pas vouloir dire pourtant quelque chose de ce que nulle langue ne peut rendre ? Ma main est consacrée àDieu ; ma voix a maintenant un pouvoir auquel Dieu lui-même est docile. Comme ce matin , à ma première Messe , ma voix tremblait , lorsque , arrivé à l'endroit du Metnento , j'avais àA'ous rappeler tous à mon Dieu ! mon Dieu ! et demain encore , et après-demain , et tous les jours de ma vie jusqu'au dernier jour !... Quand je pense (jue dans deux jours je partirai d'ici tout seul , allant à près de trois cents milles répandre parmi des peuples que je ne connais point , mais auxquels Dieu m'envoie , des sacrements , des grâces ratifiées au ciel , je tremble h la vue de mon néant. Quand je me vois d'avance voyager en compagnie de mon Dieu reposant sur ma poitrine uuit et jour , comme il nous arrive souvent ici , portant sur mon cheval les instruments du grand Sacrifice , m'arrêtant de temps à autre au fond du bois , et faisant de la chaumière d'un obscur catholique le palais du Roi du ciel ; combien je me sens plus pénétré de cette pensée de saint Paul , que Dieu aime , pour faire de grandes choses , à se servir de ce qui n'est rien : Ea qwe lion sunt / — Oh ! alors je m'abandonne volontiers , €l je dois le dire , à cette heure si importante de ma vie^ Je
n'ai rien encore ressenti de pénible ; tout a été le doux entraînement de la volonté de Dieu, qui ordonne et exécute lui-même par sa grâce. Oh ! comme je me fie avec délices en lui ! Pilez beaucoup pot ; moi ; voici le temps! J'étais diacre depuis le 24 septembre, lorsqu'un soir arrive une lettre cachetée de noir , annonçant que M. Desscilles , depuis sept ans missionnaire chez les ludiens , était mort. Il avait averti à temps, à Chicago et à iogansport , ses deux plus proches voisins ; mais l'un était très-mal , et l'autie , au iit depuis plusieurs semaines, était trop épuisé pour pouvoir se transporter à soixante-quinze milles. M. Desscilles eut à mourir tout seul : oh ! Marie l'aura assisté! C'est là sans doute une des plus rudes épreuves des î\IJssionnaires ; mais comme ils ne s'exposeni à ce danger que pour l'amour de Dieu , lui , si bon , ne les laisse pas sans secours à la mort ; et s'il les prive de 4'assistance d'un Prêtre , c'est assurément pour embellir ieur couronne des mérites d'un dernier sacrifice. Je pense Jbien qu'il n'accorde celte faveur qu'à ceux qui sont ses saints amis. — Des le premier moment. Monseigneur résolut de m'envoyer à la résidence du défunt pour régler les .alîaii'es ; mais je devais faire ce voyage comme diacre , loi'sque arriva de Logansport une lettre de M. François , exprimant la douleur de se voir réduit par la maladie à refuser son ministère à ceux qui mouraient dans sa congrégation. Je me trouvai tout ému à la lecture de cette lettre, ^lonseigneur préparait l'ordination d'un Prêtre irlandais pour la semaine suivante; il m'avait dit plusieurs fois en me parlant de mon voyage : « Il faudrait être prêtre ; » mais il savait que je désirais du temps , et lui - même en désirait pour moi. Toutefois je me sentis entraîné à lui dire qu'en l'état présent des choses je n'aurais pas d'objections i faire à mon ordination , s'il le jugeait convenable. Mes paroles se rencontraient avec ses intentions : dès lors mon
ordination fut (lôoidoc. Prêlrc hier , j'ai dit ma première Messe ajijourd'liui , et dans deux jours je vais à Soulhl^end consoler un peuple d'Indiens , qui ont adressé à Monseigneur une touchaïKc pétilion pour un nouveau Prêtre. En même temps j'assisterai le pauvre M. François à Logansport. Je ne m'elTrayc point , parce que j'espère en celui dont je suis le miin'slrc ; mais priez : je serai là , à soixante-quinze milles du Piètre le plus proche , abandonné à moi-même , mais appuyé sur le bras fort de mon Dieu. — Cebeau jourje le iinirai en vous disant que le sentiment dominant en moi est une joie profonde , sous le poids des nouvelles obligations contractées. Jo ne sais si j'en dois avoir quelque hujuiétude , mais je me trouve le cœur si léger , si heureux , si content , que j'en suis tout étonné. Aller de Messe en Messe jusqu'au ciel !,.. Vous le savez, souvent je d sais que j'étais né heureux : eh bien ! encore à présent je puis le dire , et Dieu dans ma première mission m'a traité en enfant gâté. J'avais toujours désiré une mission sauvage , nous n'en avons qu'une dans l'Indiana , et c'est moi que les Potowattomies appellent leur Père lu rohe 710 ire. »
Quelques jours après , M. Petit partait pour Southbend , où il resta jusqu'aux premiers jours de septembre 1838 , partageant son temps entre les Sauvages et les Américains catlioliques répandus dans les environs. Mais c'était surtout au milieu des Sauvages, dont il aimait la franchise et la simplicité , c'était surtout à Chichipé-Outipé , village indien , qu'il se plaisait à porter la parole de l'Evangile. Laissons-le parler du premier séjour qu'il y fit.
« Je suis resté vingt-un jours au milieu d'eux ; voici la , vie qu'alors nous avons menée. Au soleil levant la première cloche sonnait ; et vous auriez vu les Sauvages arriver le long des sentiers de la forêt, et sur le bord des lacs.
( n y en a quatre contigus , et l'église est bâtie sur un coteau an bord du plus grand. ) Quand ils étaient arrivés , sonnait la deuxième clocbe ; puis , en attendant que les retardataires fussent rassemblés , le catéchiste faisait une répétition vive et animée du sermon de la veille ; on récitait ensuite une leçon de catéchisme , et la prière du matin ; je disais la Messe au milieu des cantiques , et je prêchais ensuite , interprété par une respectable demoiselle de soi, iante et douze ans , française , qui s'est consacrée en qualité d'interprète à l'œuvre des missions ; puis ils terminaient par un Pater et un Ave , chantaient : Je mets ma confiance , Vierge , en votre secours , et sortaient de la chapelle. C'était alors le temps de confesser pour moi jusqu'au soir , quelquefois même après souper. Au coucher du soleil ils se réunissaient de nouveau pour le catéehisme , que suivaient une exhortation , la prière du soir , le cantique à la Vierge ; et je leur donnais ma bénédiction, — la bénédiction du pauvre Benjamin ! — Mais Dieu a fait en moi de grandes choses : Fecît mîhi magna quipotens est I Beaucoup avaient la sainte habitude de la communion fréquente ; et , prives qu'ils en étaient depuis la mort de M. Desseilles, ils avaient pratiqué la communion spirituelle avec toute l'ardeur d'un pieux, désir. J'ai baptisé dix-huit adultes, et bénit neuf mariages. Le prosélytisme de ces bonnes gens est admirable : ils quittent leurs maisons , et s'en vont au loin chez ceux qui désirent se faire chrétiens , pour kur enseigner ce qu'il faut savoir. Chacun des nouveaux baptisés , qui n'élaient pas habitants du village, emmenait avec soi quelques jeunes gens qui savaient lire , et qui l'accompagnaient uniquement pour lui apprendre les prières et le Catéchisme. Si maintenant je vous disais comme ils se sont attachés à moi pendant ce peu de temps ! « Nous étions « orphelins , me disaient-ils , et comme dans la nuit ; mais « VOUS êtes apparu parmi nous comme une grande clarté ,
« et nous vivons. Vous êtes à la place de noire Père qui a est mort, et nous ne ferons rien sans votre avis. — « Je ne liens pas le cœur des autres dans ma main, disait, « les yeux gros de larmes, un vieil homme en me serrant « la main; mais jamais le mien n'oubliera ce que vous nous « avez dit. Pendant que vous étiez au milieu de nous , si « nous avions un chagrin, nous venions à vous, et vous nous « consoliez ; à qui irons-nous quand vous serez parti ? » Lorsque , passant près d'un wigwam , je soulevais la natte qui sert de porle , et que j'avançais la tête poui" leur dire : «Bonjour , mes enfants ! » si vous aviez vu leur franc sourire, en me répondant : « Bonjour , mon Père ! » si vous les a\\ez entendus me demander avec mie simplicité d'enfant la permission d'aller à leur chasse d'automne, et, quand ils avaient reçu ma bénédiction et le petit papier où je leur indiquais les jours de maigre et de jeûne , prendre congé de moi d'un air si filial et si simple ; si vous aviez vu leur cœiu' gros , quand leur cercle en silence s'agenouilla autour de moi au moment où je partis ; vous comprendriez pourquoi , en leur faisant ce premier adieu , je retrouvai dans mon cœur quelque chose du sentiment que je connus pour la première fois lorsque je quittai Rennes : je quittais encore ce jour-là ma famille. »
Souvent le jeune Missionnaire retournait à son village indien; il s'y trouvait au commencement de l'année 1838. Il écrivait ce qui suit :
« Me voici à Chichipé-Outipé , au sein de mon église incbenne. Comme je les aime mes enfants , et comme je me plais au milieu d'eux ! Cette mission est laborieuse , mais que de consolations! Je ne le répéterai pas , c'est toujours la même merveille, un incroyable mouvement de conversions parmi ces pauvres infidèles. 'Il y a maintenant mille à douze «ents chrétiens; et puis une ferveur , une simplicité adini-
rable et touchante! — Céiall le dernier jour de Tannée 1S37; je dormais sur ma natte , lorsque vers minuit je fus réveillé en suisaut par une décharge de mousqucierie. On n'est pas longtemps ù se lover, quand on dort habille sur des nattes : je courus à ma porte que l'on agitait , et j'ouvris. Ma chambre se remplit au même instant d'une troupe d'Indiens , hommes , femmes , enfants, qui venaient me souhaiter la bonne année ; ils se mirent tous à genoux autour de moi , et je les bénis; puis tous en souriant vinrent me donner la main : c'était une véritable fête de famille. Je leur adressai une courte allocution sur l'année qui s'en allait et sur celle qui venait de commencer , et je les menai tous à la chapelle , où nous fîmes une comte prière. Puis ils me demandèrent la permission d'aller faiie la même politesse aux chefs , ce que je leur accordai sans peine , vous devez le penser. Oh! je les aime tendrement! Si vous voyiez, quand j'entre dans une cabane, les peiits enfants qui m'entourent et montent sur mes genoux ; les père et mère et les aînés de la famille qui se recueillent, font pieusement le signe de la croix , et puis avec un sourire confiant viennent me presser la main , vous ne pourriez vous défendre de les aimer comme moi. Quand on les visite le soir dans leurs cabanes, on les trouve la tète penchée sur le feu, chantant des cantiques ou récitant le Catéchisme à la lueur de leur brasier. Leur zèle est surprenant : j'ai dans ce moment-ci des chrétiens de trois semaines qui ont appris prières , catéchisme et cantiques, dans un espace de temps inconcevablement court. Je commence à parler un peu leur langue , à découvrir quehjue chose de ce qu'ils me disent. S'il me fallait vous donner tous les détails qui peuvent intéresser , je n'en finirais point. Je suis vraiment trop heureux. Ne me souhaitez rien de mieux : mais que Dieu nous protège ! Cette mission est menacée d'une prochaine destruction; le gouvernement veut transporter les Indiens de l'autre
côté du Mlssissipi. Je vis entre la crainte et rospérance ; mais je remots mon espérance et ma crainte aux mains du Seigneur! »
(4 avril 1838.) « Maintenant mon lieu de résidence clicne, c'est le village de mes Indiens. L5,j'ai une vaste habitalion bâtie d*ai bros entiers posés les uns sur les autres ; on voit en plus d'un endroit le jour à travers les murailles; ma cheminée serait assez large pour loger un quart de corde de bois ; je ne marche point sur dos tapis , mais sur des planches, qui n'éteint p:is fixées s'ébranlent sous le pied, comme les touches d'un piano sons les doigts du musicien. La nuit on y jette une natte avec deux couvertures, une dessus, l'autre dessous, et je dors aussi bien sur ce lit indigent qaa sur la couche la plus somptueuse qui soit au monde. J'ai dû la semaine dernière aller à la rivière des Dindeg, pour prêcher sur la tombe d'un pauvie caiholiciue mort sans avoir vu un Prêtre depuis vingt ans au moins. Il n'y avait en ce lieu que deux familles catholiques , tout le reste était protestant : b réunion était nombreuse; les ministres méthodistes s'y étaient rendus. Obligé de prrcher en anglais , j'avais peur de me déconcerter, mais Dieu prend pitié de nous ; et j'ai plus d'une fois éprouvé relFci de l:i promesse de Jésus-Christ: « Ne « vous inquiétez p;is ; je vous meiirai dans la bouche ce « que vous aui'oz à dire. » Je me mis à genoux au coin d'ime vaste chambre remplie de bmcs, adressai à Dieu une courte prière, récilai un Jre Maria; et puis ayant fait le signe de la croix, je parlai pendant une heure enviion tout à fait à mon aise. Céîail la voix du défunt qui justifiait la Foi qu'il avait professée durant sa vie, : condimination de luiterprétation piivée; insiiimion divine de l'autorité; mission non interroaipue dans 1 Eglise catholique; unité de doctriue; enfin , réponse aux nombreuses calomnies qu'on répand coDlre nous. La vie nomade d'un Missionnaire est loiue
faite pour le dégager des affections terrestres: c'est en vivant ainsi, toujours errant d'un lieu à l'autre, que Ton se sent en tene de passage; jamais je n'eus plus de liberté de cœur. Je crois pouvoir le dire avec vérité , je désire mourir , s'il plait au Seigneur , sans pourtant éprouver de fatigue de la vie. 11 me semble qu'au milieu de ces travaux ma santé s'a!iermit : eh bien! peut-être quarante ans de mission, et puis le ciel! peut-être pas quarante jours, et puis le ciel ! je veux bien l'un ou l'autre, peu m'importe, pourvu
que je sois bien avec mon Dieu J'ai maintenant la
triste perspective de ma mission indienne bientôt détruite , et c'est connue un fond noir au tableau de ma vie présente: je commence cependant à me trouver plsis soumis. Un voyage à Washington-, de pressantes réclainaiions auprès élu Président ont été sans effet. Mes pauvres Indiens n'ont plus qu'une chance : réussiront-ils? Dieu le sait. Pour moi, j'aurai à essuyer leurs larmes quand ils iront en l'exil ; j'aurai à détruire l'autel et l'église , à mettre en terre la croix qui s'élève sur leurs tonibes , pour épargner à ces choses saintes d'hérétiques profanations ; et puis il faudra leur dire adieu pour ne les plus revoir, eux que j'aime et qui m'aiment tant ! Et ces âmes chrétiennes iront se dessécher sans le secours de ces Sacrements dont ils approchaient avec tant d'amour, et languir sous un ciel inconnu, où moi leur père je ne pourrai probablement pas les suivre. — Oh ! je ferai tout ce qui dépendra de moi pour ne pas les abandonner. S'ils partent, je désii^e les accompagner au moins jusqu'aux missions des Jésuites sur leRlississipi. Elles ne sont pas encore en activité; et d'ici à ce too'ps mes chrétiens , mes enfants mourront en grand nombre, sans Prêtre pour les absoudre (1). Dieu seul connaît toutes les souffrances de mon
(i) On Tprra plus loin qiie les craintes de M. Petit ne se réalisèrent pas.
cœur; fly a trois mois que je demando à connaître et à faire en tout ceci sa juste et miséricordieuse volonté. »
(31 mai 1838). « Je suis resté plus longtemps que de coutume sans vous écrire ; mais c'était le temps de Pâques,
et le pauvre Missionnaire était accablé d'ouvrage J'ai
d'abord fait faire les pâques à Bertrand dans le Micliigan , puis à Southbend ; apr^s quoi je suis parti pour Chicbipé- Outipé, où pendant cinq semaines j'ai confessé du matin au soir, sans autre repos que deux visites ;\ des malades éloignés h peu piès de quarante milles l'un de l'autre. De là il a fallu porter les consolations de mon ministère chez le chef Pokagon , à soixante milles de Chichipc-Oiitipé, dans le Michigan. Vous croyez peut-être que les Missioiaiaires sont des saints; mais je vous avouerai que, tout ce temps-là, je ns pouvais presque prier Dieu. Les confessions finies et le bréviaire dit, je tombais endoi-nii sur ma natte. Ce que j'ai de bon, c'est que mon s»mineil est toujours celui d'un enfant , calme , réparateur et non intenompu. 11 est vrai , et cette pensée me console, la fatigue du jour était toute pour la gloire du bon Maître auquel je me donne tout entier; il veut bien la pi-eudre comme une continuelle prière; elle serait, pour qui saurait bien l'offrir , un sacrifice continuel. Il y a pourtant bien des moments encore oi>, malgré la sécheresse d'àme que donne la fatigue , le cœur se trouve gonflé de joie et les yeux mouillés de douces larmes : c'est si beau de se sentir dans un monde où l'on n'a rien à faire que travailler pour Dieu! — Merci , merci , mon Dieu ! »
(9 juillet 1838.) «Tant que les Sauvages re sterontdans rindiana, je serai, je crois, leur Missionnaire. Dieu, par ime grâce qu'il accorde à leur piété bien plus qu'à ma misère , m'a donné de pouvoir aujourd'hui me passer d'interprète pour la confession et pour les conversations ordinaires : je suis tout étonné de m'entendi'e parler sauvage
avec eux; quoique le loisir m'ait manqué de travailler à Tctude de leur langue, ils m'entendent et me comprennent bien. Oii ! c'est maintenant surtout que je commence, dans (Cl cpancliement immédiat , à voir toute la beauté de ces âmes licuvcs. Leur aiîadiemcnt pour moi, et le mien pour eux, sont bien plus forts aujourd'hui que jamais; et ccpen- Juiit les jours arrivent,' où j'ai la crainte de voir détruire celle mission. De temps en temps une lueur d'espoir rend à mon cœur une sérénité passagère; pourtant je remets tout à Dieu , il sait mieux que nous ce qui convient. J'éprouve un allachement singulier pour tout ce qui louche aux Sauvages : quand je voyage dans le bois , si j'aperçois une cabane indienne, un campement nicnle abandonné , je sens comme une palpitalion de plaisir ; si j'aperçois quelques Indiens en marche sur mon chemin, toute ma fatigue est oubliée; et quand leur sourire m'accueille de loin ( car ils me connaissent tous ou presque tous maintenant , et même ceux qui ne sont pas baptisés m'appellent leur Père), c'est comme le rafraîchissement d'un accueil de famille. Lorsque je suis en mission chez les blancs, mes Potowaltomiescompteui péniblement les joursde mon ah* sence, el moi aussi je regarde toujours comme un jour de fêle le jour de mon arrivée à Chichipi-Oiillpé. Que de joie, que de poignées de main , que de bénéciiclions avant el après la prière du soir ! et puis ([uand la nuit vient, ils uc peuvent plus quitter mon w igwam ; c'est comme s'ils étaient cloués là. — Ah ! si j'étais libre! lorsqu'ils s'en iraient au Mississipi, ils n'y iraient pas sans Piélre !.... J'ai eu le bonheur de baptiser parmi eux depuis Pâques cent deux infidèles , et j'ai compté quatre cent ircnie-qnatrc communions. Il y a bien aussi quelques Protesta nis en vo;c de conversion', mais le nombre en est petit : j'ai si peu de tcir.ps, et tant d'occupation chez les Sauvage: , et mes coi^grcgtaions de blancs
sont i.i Icin de me donner le môme côutentemeni que me» I»;iuYrcs peaux rouges!»
A quelque temps de là, le gouvernement américain s'eniparait de la maison où logeait M. Petit à Chichipé- Outipé , et de Téglise où ses Indiens se réunissaient pour la prière.
« Un matin, écrivait-il à la date du 14 septembre, j'y dis la Messe, puis on dégarnit ma chère église de tous ses ornements, et je rassemblai mes enfants à l'heure du départ. Je leur parlai encore une fois : je pleurais , mes auditeurs sanglolaient ; c'était à fendre rànie. Nous ^ mission qui mourait, nous priâmes pour le succès des autres missions , et nous chanlânjes tous ensemble : « Je mets ma « confiance, Vierge, en votre secours. » Celui qui entonna VA\t h voix éloulTee par un sanglot , et quelques voix seulement arrivèrent jusqu'à la fin. Je partis. Il est triste , je; I vous assure, pour un Missionnaire de voir une œuvre si jeune et si vigoureuse expirer entre ses bras. Quclijiics jouis après j'appris que les Indiens, malgré leurs dispositions paisibles , avaient été surpris et faits prisonniers de guerre : sous le prétexte d'un conseil à te lir , on les réunit , ttla force militaire s'en empara au nombre de huit cents. •Le gouvernement me faisait inviter en même temps à les accompagner au pays qu'il leur destine , la séparation de .leur Prêtre étant un des motifs qui empêchaient les Indiens ,de consentir à leur exil. Je répondis que, soumis à mon Evéque, je ne pouvais rien faire sans sa permission : il me jl'avait refusée , pour écarter tout soupçon de connivence de Jautorité ecclésiastique aux rigoureuses mesures du pouvoir civil. — La Providence ordouue admiraljlement toutes choses. Elle voulut que Monseigneur eût en ce temps même a consacrer l'église de Logansport. La cérémonie était fixée ^u 9 septembre, et le -'' les Indiens devaient camper suç
^504 -Seur rpnle d'exil à \m quart dt; liouc d(^ Logansport. Un malin, le 5 septciiibie, Monseigneur, revenant de Chicago , enU'c dans ma cliauibro à Soutlibcnd : « Mon fils , « dans, une Jie^re nous paitons pour Logansport ; » et il me prodigua tontes les consobtions qui sont dans ràinc d'un père. J'étais ti'anquille comme un homme qui ne remue pas sous un poids qui l'écraset Nous partons ; nous appre- (■.40ns en roule que les Indiens , poussés la baionnette aux i j»cins, comptaient dans leurs rangs un g;-and nombre de ma- I Iwdes; que plusieurs, entassés dans des wagons de transport, étaient morts de chaleur et de soif : ces nouvelles étaient , autant de glaives qui perçaient mon cœur. Enfin , le 7 au iinatin. Monseigneur me donna la permission de suivre les i.émigranls, à condition de revenir au premier ordre, ou dès . 4ju'un autre Missionnaire serait venu me remplacer. J'allai voir mes enfants. Je ne croyais pas d'abord pouvoir entrer au CiVîip sans autorisation : ils sortirent tous, venant à moi pour avoir ma bénédiction ; les Américains , rangés en haie , étaient dans le plus grand étonnement. «Cet homme, di- « sait le général, a plus de pouvoir ici que moi. » Il me fut permis d'aller et de venir partout. Le sourire reparut parmi la désolation de l'exil ; nous nous retrouvions en famille. . Le dimanche , 9 septembre , Monseigneur consacra l'église de Logansport; j'officiai au camp : après midi Monseigneur y vint, et confirma une vingtaine de mes bons Sauvagesv ^Cette journée a été un beau triomphe pour la Foi catholique ; toute la ville était au camp , étonnée des Indiens et édifiée de leur piété. Les journaux américains en ont parlé, «t partout on a lu avec émotion l'admirable scène de cette congrégation réunie sur des nattes devant un autel improvisé sous un grand arbre (1). Le lendemain je partis pour
{t) Mgr. Brute a retracé lui-raême quelques souvenirs de cettç
sjik-f'diGfnîicf mon petit bJigtig'c ù= Soiuhbend, et ••uljout'tl'liiii me voilà en roule pour ;iller, à (]u;it récents milles do l'nutrc côté du Mississipi, établir pi iini mes Sauvages une naission plus durable ([u'ensuitc je dois laisser aux mains des Pères Jésuites. Priez beaucoup pour que, dans cette course
•«nichante journée, dans une lettre en date du 9 septembre, adres» sce à l'édiieur des Annales.
« On invita M. Petit à leur dire la Messe le dimanche, au milieu du camp, sous une grande tenture, qui, suspendue à un arbre élevé, ombrageait l'autel.... Après midi, je me rendis moi-même parmi nos bons Sauvages. Une foule de personnes de la ville, câihobques et protestants, s'était portée sur les lieux, et ne se lassait pas d'admirer la piété , le recueillement et la résignation de ces ▼rais clirétiens. Quand j'approchai , M. Petit vint le premier demander à genoux la bénédiction; puis tous la reçurent, prosternés sur le chemin qui conduisait à la tente. Ensuite ils se rangèrent sans tumulte dans leur ordre habituel ; et, les uns par cœur, les autres avec des livres, ils chaulèrent les Vêpres» l'hymne et le Magnificat en langue oltawas. Je dis l'oraison, et prononçai le discours qu'un jeune interprète traduisait avec beaucoup d'intelligence et de piété : d'abord les caractères de l'Eglise, l'ordre qu'elle établit par toute la terre, cette autorité si éclatante et si paternelle , si bien faite pour la simplicité de ces pauvres enfants des forêts , si préférable pour eux aux égarements sans fin du protestantisme : eu second lieu, le sacrement de Confirmation» le divin Esprit, troisième personne de la très-sainte Trinité, descendant sur eux avec l'abondance de ses grâces , et leur apportant cette force plus qu'humaine qui les assisterait dans leurs peines présentes et leurs dangers futurs. Ils entonnèrent le Veni Creator cti ottawas ; et après le premier verset je procédai à l'administration du sacrement. Les confirmés furent au nombre de vingt / préparés de la veille. Combien nous regrettâmes que beaucoup demeurassent privés de la même grâce , à cause de ce brusque enlèvement ! Je terminai en donnant la bénédiction ; et pendant qu'on récitait le chapelet en commun , je suivis M. Petit dans les tentes des malades : l'un d'eux reçut l'Extrême-Onclion , ud autre le Baptême ; ils moururent cette nuit. » '
lointaine , le Bon Dieu me soutienne et ne permette pas que je heurte le pied contre la pierre. »
Lt.M. Petit arriva le 16 novembre au lieu que le gouvern'cment destinait aux Indiens sur le bord de la rivière des Osagcs, à soixante milles de Westport, le dernier village de létat du Missouri. II eut la consolation d'y trouver un confrère, le Père Hoëken, qui attendait les Sauvages et qui en l^rit aussitôt la conduite. La fatigue et la fièvre avaient considérablement affaibli le jeune Missionnaire ; et pendant les six semaines qu'il st^ourna dans cette contrée, il eut à jsouffrir d'une cruelle maladie, couché à terre sur une natte, sans auti'e abri qu'une tente, environné sans doute des soins du bon Père Hoëken, qui joint au titre de Prêtre celui de médecin , mais qui manquait dans ce désert des moyens matériels les plus indispensables. Enfin il n'était pas encore réUibli , lorsqu'il crut devoir reprendre la route de Vinccnnes le 2 janvier 1839. Voici la dernière lettre qu'il écrivait de Saint-Louis à son Evêque, à la date du 18 janvier , trois semaines avant sa mort.
« Monseigneur , votre lettre vénérée du 6 novembre dernier m'est parvenue le 23 décembre suivant. Le Bon Dieu m'ayant délivré de la fièvre trois jours auparavant, la solennité du rappel que vous m'adressiez et la circonstance du départ de MM. Vabret et De la Hélandière ne nous laissèrent pus de doute, au Père Hoëken et à moi : le jour du départ fut fixé au 2 janvier après les fêtes , et je tâchai d« an'y préparer de mon mieux par le repos et un léger exercice...— Après' une course à cheval de cent cinquante milles , je me suis trouvé dans l'impossibilité de continuer îiinsi ma route : ma faiblesse augmentait chaque jour^ .Tétais accompagné d'un Indien qui retourne à Logansport. Il renvoya son cheval en arrière, et le mien fut conduit en laisse par le slage (la voilure publique) où nous prîmes
place. Arrivés assez péniblement à Jefferson-City , nous ^ séjournâmes un jour ; puis un wagon découvert nous con-' duisit , avec la pluie et par des chemins affreux , jusqu'à' Sl-Louis. Le Boa Dieu a permis que je fisse un tel voyago' avec trois plaies vives , restes de celles qui m'ont couvert tout le corps durant ma longue maladie chez les SauvagesJ Je suis arrivé épuise de forces et souffrant beaucoup ; j'ai été accueilli comme un frère par les Jésuites , et soumis' immédiatement au traitement médical dont j'avais besoin.: J'éprouve déjà, après trois jours, un mieux que la Providence augmentera , je l'espère , de manière à me permellre de profiter procliainemcnt d'un steamhool (bateau à vapeur ) dès que le départ des glaces aura rouvert la navigation de Wabash , pour aller me jeter à vos pieds , et accomplir ainsi la condition d'obéissance sous laquelle vous m'aviez permis ce voyage si fertile en bénédictions , pourvu (\nQ j'aie su mettre à profit les grâces de mon Dieu. L'Indien, porteur de cette lettre, est un de mes enfants; il a été rempli de tendres attentions pour moi sur la route. Accueilli ici comme un frère et un fils , il trouvera, sans nul doute, le même accueil auprès de votre paternité. J'ai reçu la visite de MMgrs. Rosati et Loras, qui, sachant que je me trouvais dans rimpossibililé d'aller leur présenter mef? hommages, n'ont pas dédaigné de visiter eux mêmes votre pauvre Prêtre. J'ai honte de toutes ces visites, moi... On me consulte sur les missions , et je m'effraye de la responsabilité de mes paroles ; j'aimerais tant à me taire , quand je crains que l'on n'attache quelque importance à mes réponses. »
Monseigneur Brute espérait donc presser bientôt entre ses bras li; Missionnaire de retour , quand, le 16 février, \X reçut à Vincennes la lettre suivante écrite de St-Louis , par le Père rectear du collège de la C">rnpagaie de Jésus.
« Quelle grande perle votre diocèse vient de faire en la personne de M. Petit !... Il ariiva à St-Louis le 15 janvier ,
j-éduitpar la fièvre à un état pitoyable Onze plaies en dif-
ierentes parties du corps , le teint de la jaunisse , une extrême débilité. Dieu lui a donné sans doute des forces que son corps ne possédait plus , pour qu'il eût la consolation de venir ici finir ses jours au milieu de ses confrères , et pour que nous eussions le bonheur de nous édifier de ses vertus. Quelle patience, quelle résignation ! quelle vive jgratitude pour ceux qui le servaient ! mais surtout quelle piété tendre envers la Mère du Sauveur ! La veille de la Purification il me fit demander la permission de célébrer la sainte Messe en l'honneur de cette Mère de bonté , qui jlavait protégé dès sa plus tendre jeunesse , et qu'il n'avait jamais cessé de chérir. Son désir était si grand , que , malgré mes inquiétudes à cause de sa grande faiblesse , je lui accordai sa demande. Je fis donc dresser un autel dans la chambi-e voisine de la sienne , on y fit du feu de bon matin , et il y dit sa dernière Messe , assisté d'un des nôtres. A dater de ce moment il souffrit moins , dormit d'un sommeil profond pendant trois nuits , et se sentit fort soulagé. Mais le 6 , les symptômes de la maladie furent tels, qu'ils ne laissèrent plus d'espoir. Le 8 , M. Petit reçut les sacrements des mourants avec une piété angélique. Le 10, vers le soir, on vint me dire qu'il approcliait de sa fin : je courus à son lit; en me voyant, il leva la tête et l'inclina pour me saluer avec un doux sourire sur ses lèvres mourantes. Je ; lui demandai s'il souffrait beaucoup ; il me répondit seulement en jetant un regard expressif sur le crucifix, qui pendait à côté de son lit. « Vous voulez dire , repris-je « aussitôt, qu'il a souffert davantage pour vous! — Oh! « oui ! » fut sa réponse. J'approchai le crucifix de ses lèvres ; il l'embrassa deux fois avec tendresse. Je le disposai <Iç nouveau ù recevoir l'absolution, que je lui donnai. A dix
399' licores dn soir DU me rappela, il était à l'agouio; nous rc'Citiîmes les prières des agonisants qu'il suivit, les yeux consuimnient fixés sur nous. Il expira douce moût vingt minutes avant minuit , à lage de vingt -sept ans et dix mois. Suivant l'usage de notre société , je fis revêtir son corps des ornements sacerdotaux. Le 11 , à cinq lleu^es du soir, toute la connnunauté s'assembla d;uis la cliapelle pour y réciter l'ofTicedes morts. Le 12, se firent les obsèques solennelles : nos Pères , les Prêtres de la cathédrale , les deux Evêques y assistaient. Je chantai la Messe; Mgr. Loras fit l'absoute. Un grand nombre de catholiques à cheval et en voilure accompagnèrent le coips au cimetière. — Je finis, Monseigneur, en priant le Père des miséricordes d'éprouver Votre Grandeur d'une autre manière qu'en enlevant à ■votre diocèse des hommes aussi utiles que celui dont nous déplorons la mort ; tout en nous consolant par la pensée des mérites de sa vie. »
^ Une dernière lettre de l'Evêque de Vincennes , du Père auquel venait d'être ravi ce fils bien-aimé, clora le récit qu'on vient de lire.
« Tous étaient consternés ; nos Protestants eux-mêmes , les juges, les avocats l'aimaient autant qu'ils l'estimaient. Le 14 février, nous avons commencé à prier pour notre jeune ami; mais j'ai remis au dimanche d'annoncer la Messe pontificale poui- le lundi, à laquelle la paroisse eetière se rendit. Un grand nombre de nos frères séparés vinrent aussi à celte triste cérémonie. Cinq Prêtres y assistaient. Je célébrai à neuf heures l'office divin, je fis l'absoute et pjjrlai pendimt quelque temps ; mais il n'en était pas besoin, les larmes de tous étaient plus éloquentes. Je rappelai la mort de ces trois Missionnaires perdus en seize mois : ah ! qui viendra les remplacer dans ce pauvre diocèse si éprouvé dans ses premières années ?. . . . Quels jours pleins de mériter
qué"ceuX' écoulés depuis novembre 1835, poiir ce jèufiô avocat mort le héros de nos missions , digne en tout des Missionnaires primitifs , des Pères Brebcuf , Jogues et La!-' leniant ! car le voilà devenu comme le martyr de la charité^'* par ses dernier efforts pour ses chers Indiens. Courage ! songeons à le bien suivre , et que celte mort si précieuse devant Dieu engage d'autres Prêtres à venir nous aider dans un pays où il fait si bon pour le travail , et planter avec nous les racines de ces Eglises si intéressantes dont il s'agit d'assurer l'avenir au Seigneur ! »
Lettre de M, Petit, missionnaire apostolique , à Mgr. Brute , évéque de Vincennes.
Osage-RiTcr, Imliana-Country , i3 noTembre i838.
«Monseigneur,
,., -„ ^ /<Ji""
« Suivant la promesse que vous exigeâtes de moi lorsque
je reçus à Logansport voire bénédiction d'adieu, je dois' rendre compte à Votre Grandeur de notre long et pénible voyage. — Le jour où vous partîtes vous-même pour Bards-^ town , où vous appelait la consécration d'un nouvel Evéque pour noire Amérique, je pris le chemin de Southbend, où je, devais prendre le petit bagage qui m'était nécessaire. Pendant qu'à lliôtel j'attendais la voilure publique, un voyageur s'avança vers moi et me présenta une esquisse au crayon qui me semblait bonne, et qui représentait la cérémonie de la, confirmation au camp, l'autel au pied du gros aibre, les; tentures de toile , Monseigneur , M. Muller et moi , notre jeune interprète et tous les Indiens avec leur tenue si grave,' si pieuse, si solennelle. On m'adressa plusieurs questions sur leur langage, leurs habitudes, leurs traditions. — Je partis. Le
1 1 j'arrivai à Soiuhbcnd, vers midi; tout aussitôt je commençai mes prrparaiifs de voyage, et je consacrai une partie do masoîrOcà confesser quoLinos malados qui me firent demander : parmi eux se trouvait la vieille mère du Loup noir (Muckahtumouag), un des chefs. La pauvre femme avait été si effrayée de la décharge de mousqueterie ordonnée par le général Tipton , lorsqu'il fit prisonnier les Sauvages réunis en conseil , qu'elle s'enfonça dans les bois et y resta cachée pendant six jours, sans prendre de nourriture; i\ la fin elle trouva un faisan moi-t, et le mangea. Elle s'était fait une énorme blessure au pied, et ne pouvait plus marcher. Heureusement un Sauvage qui clîcrchait des clievaux, ayant aperçu du mouvement dans les branches , courut de ce côté, trouva la pauvre fugitive, la mit sur son cheval, et la transporta en sûreté jusqu'à la maison d'un Français près de Scuthl)end, où je la confessai. Le lendemain matin je repartis pour Logansport : je comptais rejoindre l'émigration au moins à Lafayette ; mais on pressait tellement la marche, que je ne revis mes Indiens qu'à Danvil'e. — H? marclîaient sur la rive droite de la rivière, et la ligne des stages suivait continuellement la gauche : j'essavi:; plusieurs fois de louer une voiture particulière pour me transporter moi et mon bagage à Banville, ce fut en vain. Enfin il fallut aller jusqu'à Pei-ysville, où laissant mon bagage derrière moi , je profitai de l'obligeance d'un catholique , M. Young, • qui m'offrit un de ses chevaux , et m'accompagna jusqu'à Banville avec quelques autres personnes conduites par la curiosité.
«C'était le dimanche, 16 septembre. A. peine fus-je arrive qu'un colonel se présenta pour chercher une place favorable au campement ; et peu après je vis mes pauvres chrétiens , marchant en ligne, entourés de soldais qui hâtaient leur marche, par un soleil brûlant, à fheure de midi, au Diilieu des nuages de poussi' je. Ensuite venaient les voilures
de transport , où se trouvaient entassés pôle-mêle les nombreux malades , les enfants et les femmes, trop faibles pour marcher. Ils campèrent à un demi-mille de la ville , et peu après je me rendis parmj eux. Je trouvai le camp tel que TOUS l'aviez vu, Monseigneur , à Logansport, mie scène de désolation, des malades et des mourants de tous côtés. Presque tous les enfants, exténués de chaleur, étaient tombés dans un état complet de langueur et de dépérissement; j'en baptisai quelques-uns nouveau-nés , heureux chrétiens , qui du premier pas passèrent de la terre d'exil au séjour des cieux. Le général, auquel je me présentai, m'exprima sa satisfaction de me voir ; et , par une condescendance que je n'attendais pas , il se leva de sa chaise , la seule qui fût là, et me l'offrit. Cette nuit fiit la première que je passai sous la tente; le lendemain de bonne heure on entassa les Indiens dans les voitures de transport, et l'on monta à cheval. Au moment du départ, le juge Polke, conducteur en chef, vint me présenter un cheval que le gouvernement louait d'un Indien pour mon usage le long de la route ; l'Indien en même temps s'approcha de moi et me dit : « Mon Père , moi je te le * donne tout sellé et tout bridé.» — Nous partîmes pom- un prochain campement où l'on devait accorder quelques jours de repos; on relâcha, sur ma parole, les six chefs qui avaient loujoiu's été traités eu prisonniers de guerre , et on leur rendit l'espèce de liberté dont jouissait le reste de la tribu, — L'ordi'e de la marche était celui-ci : le drapeau des Etals- Unis porté par un dragon, puis un des principaux officiers, puis les voitures de bagage du quartier-général, puis la voilure qui tout le temps du voyage est restée à l'usage des chefs indiens ; puis un ou deux chefs à cheval ouvraient une ligne de 250 ou 300 chevaux montés par des hommes, des femmes , des enfants, se suivant un à un, à la manière des Sauvages ; sur les flancs de la ligne se tenaient • de distance en distance des dragons et des volontaires qui
pressaient les traîneurs , souvent avec des gestes Lien durs et des paroles bien amères. Après celle cavalerie , \euait une file de quarante voitures de transport remplies de bagages et d'Indiens. Les malades y étaient étendus, cahotés rudement , sous une toile qui, loin de leur épargner la poussière et la chaleur, ne faisait que les priver d'air ; car ils étaient comme ensevelis sous cette toile brûlante : plusieurs sont morts ainsi. — Nous campâmes à six milles seulement de Danvillc : là j'eus deux jours de suite le bonheur de célébrer la sainte Messe au milieu de mes bons enfants sauvages ; j'administrai plusieurs mourants, et baptisai quelques enfants encore ; et lorsque nous quittâmes ce camp , après deux jours , nous laissâmes derrière nous six tombes à l'ombre delà croix. Là, le général congédia sa petite armée et nous quitta lui-même: il avait annoncé l'inteniion de le faire, aussitôt après ma venue.
«Nous nous trouvâmes bientôt dans les grandes prairies de rillinois, depuis un camp jusqu'à l'autre, sous un soleil dévorant et sans aucun abri. Elles sont vastes comme l'Océan, et l'œil se fatigue en vain à y chercher un aibre; on n'y renr contre pas une goutte d'eau : c'était un véritable supphcc pour nos pauvres malades, dont quelques-uns mouraient chaque jour d'épuisement et de fatigue. Bientôt nous recommençâmes lu prière du soir en commun , et les Américains attirés par la curiosité étaient étonnés de trouver tant de piété au milieu de tant d'épreuves. Notre exercice du soir consistait en un chapitre du Catéchisme, la prière, et le Cimtitjue : Je ynets ma confiance, que j'entonnais en indien et qui était répété par toute l'assistance avec l'élan que ces nouveaux chrétiens portent dans tous leurs actes de religion. — Souvent pendant la nuit entière, autour d'un feu ardent , devant une tente oii brûlait une chandelle solitaire, quinze ou vingt Indiens chantaient des cantiques et récitaient le chapelet : un de leurs amis mort était
AOi clcndu dans la tonte ; ils lui rendaient ainsi les derniers devoirs religieux : le lendemain matin on creusa il la tombe ; la fainille triste , mais sans larmes , restait là après le dépait gênerai ; le Prêtre, 1 etole au cou , récitait les prières , bénissait la tombe et jetait la première peli-Je de terre sur le grossier cercueil; on comblait la fosse, et une petite croix y était plantée. Les simples curieux, pour qui tout est spectacle au fond de ces déserts, émus , malgré leurs préjugés, par ces pauvres mais toujours imposantes solennités de la mort , finissaient par lever leur chapeau , et le sourire du mépris se changeait en une sorte d'étoimement grave et religieux. Le dimanche matin , lorsque le manque d'eau potable (plus d une fois nos chevaux refusèrent de boire Teau «pi nous restait) ou qucLpje autre motif rxous contraignait de continuer la marche , on m'-^ccordait un délai de deux heures. Les Indiens assistaient au saùit Sacrifice , pendant lequel ils étonnaient les oreilles des spectateurs par le chant de leurs cantiques, dont quelques-uns, pour moi du moins, ont une bien douce harmonie. Je préchais brièvement sur l'Evangile du jour, leur recommandais de réciter le chapelet le long de la route, puis je ployais ma chapelle, on abattait les tentes , et Ton montait à cheval. Plus ordinairement on ne marchait pas le dimanche , alors la Messe était précédée de la prière du mai'n et du catéchisme, suivie du chapelet. L'après-midi on se réunissait de nouveau pour le catéchisme; les Vêpres se chantaient en indien, le chapelet suivait, puis la prière du soir et un petit sermon qu'une ou deux fois je me suis permis de prononcer sans interprète , au grand contentement de mes auditeurs.
« Je n'ai eu qu'à m'applaudir, sur la route, des attentions des catholiques. Lorsque nous campions près d'une ville où il s'en trouvait quelques-uns, ils venaient mo voir au camp, m'invitaient à déjciîner pour le lendemain avant le di':part, cl faisaient enfin de loiu' mieux pour mo
tcmoigucr leur joie de voir un Prêtre. La Gèvre m ayant repiis en route à quelques journées de la rivière des Illinois, un vieux Français vint au camp et me fit promettre, à force d'instances, d'aller prendre quelques jours de repos chez lui ; le lendemain matin il me présenta sa femme : il avait amené sa voiture pour m'emmener; mais la crainte de me trouver encore en arrière de 1 émigration , et dans les didicullés pour rejoindre, me fit répondre par un refus définitif. Nous étions à peine arrivés à Naplet, où nous ti-aversâmcs riUinois , qu'un Protestant marié à une Française catholique de Vincennes , sachant qu'un Prêtre malade se trouvait avec les émigrants qui devaient stationner là deux jours, vint m'offrir sa maison; j'acceptai, et, grâce aux soins dont on m'entoura, ma fièvre fut coupée. Je pris la voiture publique à Naples et partis en avant pour Quincy , afin d'achever de me remettre par quelques jours de repos en cette ville. J'y trouvai un Prêtre allemand, M. Bricksweide , et une congrégiUion aîîcmande, qui me reçurent avec un empressement inimaginable. Je fus accueilli de môme par quelques catholiques américains , cl par plusieurs des Prolestants les plus riches de la ville, qui m'ofl'rirent l'hospitalité. Lorsque les Indiens arrivèrent à Quincy, les habitants , qui comparaient cette émigration avec les précédentes , ne pouvaient s'empêcher d'exprimer leur surprise de la modestie de nos chrétiens , de leur tranquillité et de leur bonne tenue. Une dame cathofique, accompagnée de son amie protestante, lit un signe de croix comme signe de fraternité religieuse ; aussitôt les femmes indiennes vinrent avec cordiaUté lui serrer la main , ce que les Sauvages ne manquent jamais de Taire quand ils rencontrent des cathofiques. La dame protestante voulut en faire autant, et essayer un signe de croix; mais , trahie par son défaut d'habitude , elle n'en put venir à bout; tout aussitôt une Indienne, cjui savait quelques mots d'anglais, s'avança vers elle et lui dit : Yqu 7Wtîiin(/: <iYo\iS,
«■ ivous n'êtes rien ; » c'était la vérité. — Un jour le juge Piolke, notre principal officier, introdarsit auprès de moi un de ses amis, ministre bapliste. J'étais dans ma tente, environné d'Indiens comme de coutume : il voulut donner la iminaux Indiens; et je leur dis de venir, qu'il se disait leur ami. Alors comme il fallait faire sensation , ce ministre, avec vM enthousiasme de commande dont ses pareils ne sont jamais dopom-vus, s'écria : a Ob ! ils sont les os de mes os; « la chair de ma chair; je sens véritablement Là (mettant « la main sur son cœur) que j'aime le genre humain. Jeune « homme, que Dieu bénisse vos travaux parmi eux , rendez- « les meilleurs qu'ils ne sont. «Quand il fut parti, je dis à mes Indiens que c'était un ministre protestant ; à quoi tous ceux qui lui avaient donné la main répondirent par une grimace. « Un soir à la nuit tombante j'iittendais dans ma tente l'heure de la prière du soir, lorsque deux jeunes gens se présentèrent à moi: c'étaient des compatriotes nouvellement '"Venus de France , et qui par la mégarde d'un capitaine de steamboot , au lieu d'aller à la Nouvelle - Orléans , avaient été conduits à Indépendance ; ils se rendaient à leur destination. Ces messieurs parlaient et entendaient fort peu l'anglais , ce qui rendait leur position difficile sur cette terre éloignée. En passant.le long du chemin , ils avaient aperçu nos tentes et nos feux : « C'est peut-être une foire , » s'éudent-ils dit; et, curieux comme des Français, ils étaient venus voir. Pm"s fort, suppris d'entendre quelques métis s'en* tretenir en français , ils s'étaient adressés à eux , et apprenant qu'il y avaitlà un Prêtre de France, ils se firent amener à' moi. Je les reçus de mon mieux; nous parlâmes delà patrie; je les invitai à souper, ensuite ils assistèrent avec beaucoup d'édification à la prière publique. Ils s'en allèrent coucher à peu de distance ; ils étaient un peu effrayés de l'état du pays, qui était tout en armes. La majorité des Protestants du pays avait résolu d'exterminer ou d'expulser.
cki moLns un sectaire appelé Monnon et ses adlirrents , qui refusaient de sesoumeltie à la taxe et aux cbargos piil>Ii(ines. A un demi-mille environ de notre camp, mes deux Français arrivèrent à la lisière d'une prairie eu feu , et virent un . grand nombre d'horames battant la terre avec des perches et courant çà et là au milieu des flammes , pour défendre de :ïincendie les clôtures de leurs champs. Ils crurent voir .«une elfroyablo bataille, cl ils revinrent au camp me deman- -der s'il y avait sûreté pour eux : je les rassurai , leur expKquai le fait tjui les avait effrayés , et ils partirent craignant encore d'être pris pour espions des Monnoniies , parmi lesquels se trouvaient, disait-on, beaucoup de Français. — Pour nous, nous eniendimes le lendemain le canon et la fusiUade. Nous vimcs les troupes armées accourant au rendez-vous de toutes parts , et une soixantaine de mules , butin pris la veille sur les Monnoniies. Nous passâmes tranquillement à travers ce théâtre de luttes fanatiques, quoiqu'à notre arrivée un exprès fût venu demander que les Indiens se joignissent aux troupes qui attaquaient Monnon. Cette demande fut sagement rejetée.
c< Tant que nous avons marché sur la rive gauche du Mississipi la chaleur a été excessive, le temps sec, les eaux mauvaises; sur la rive opposée le temps s'est rafraîchi, quelquefois même il est deveim très-froid , et ce changement de température a produit d'heureux effets sur la santé des Indiens : arrivés au Missouri, nous n'avions presque phis.de malades. On avait permis aux IiKliens de chasser sur la route; et depuis la rivière de l'Illinois jusqu'à peu de distance de la limite du territoire indien, dans un magnifique pays de chasse, ils ont fait une grande destruction de chevreuils, de dindons et de faisans. Mais nous avons eu le chagrin de voir qu'aux approches du pays qui leur est assigne le gibier devenait de plus en plus rare , et les bois ue s'apercevaient plus que par petits bouquets au bord des
ruisseaux qui de loin en loin arrosent ces vastes prairies. A une journée de la rivière des Osages , le Père Hoëken , de lu Comp:ignie de Jésus , vint à notre rencontre : il parle pota>Yalloniie et kickapou; il m'annonça son intention de (juitler le pays des Kickapous, où il faisait sa résidence, pour venir s'établir au niilieu de mes chrétiens. Ainsi , Monseigneur, votre h\it et le mien ont été atteints : cette jeune chrétienté, au milieu des angoisses de l'exil et des ravages de l'épidémie , a reçu tous les secours de la Rehgion ; les malades ont été administrés; la terre qui recouvre les cendres des morts est une terre bénite ; la foi et la pratique des devoirs ont été entretenues; même dans leurs douleurs temporelles, celui que ces pauvres gens appelaient leur Père a eu la consolation de pouvoir souvent leur donner assistance. Et, maintenant remis aux habiles mains des PP. Jésuites , ils n'auront pas à regretter le coup violent qui les a arrachés du milieu de nous, du pays, comme ils disent, où reposent lem's pères , pour les confier de nouveau à ces mêmes Religieux qui déposèrent il y a plus d'un siècle, dans le cœur de ces peuplades , des impressions traditionnelles si favorables au Catholicisme. Vous ne vouliez. Mouseigneur, que la gloire de Dieu et le salut de ces chrétiens, je ne cherchais pas autre cliose. Espérons que vos vœux seront remplis. — Partis le 4 septembre, nous sommes arrivés le 4 novembre.' Le nombre des Indiens au départ était de 800; quelques-uns se sont échappés, et 30 environ sont morts. Je ne crois pas que leur nombre excédât 650 à l'arrivée. En attendant Tordre de Votre Grandeur qui me séparera de mes enfants, je suis. Monseigneur, avec le j)lus profond respect,
* Ds Votre Grandeur, le Prêtre et fils en Jésus et Marie.
« B. Petit. »