‹ Various Periodicals: Annales de la propagation de la foiChapitre 2 sur 4 · LEV.V^T · texte numérisé non relu

LEV.V^T

VICARIAT APOSTOLIQUE DE CONSTANTITiOPLE.

Lettre de Mgr. Hillereait, archevêque de Pétra, vicaira apostolique de Constantinople , à M. Gouraud , tii^ périeur du séminaire de Luçon,

Gons!autinople, lo janvier iSSg- '

« Monsieur et très-estimable Supérieur ,

tt Ta VAIS pris les mesures nécessaires pour achever, cet été , le premier où l'état sanitaire du pays n'ait mis aucun obstacle à mes projets, la visite du vicariat apostolique de Constantinople; mais retenu ici jusqu'à la fm de mai , pour consacrer rArchevêque de Smyrne, je n'ai pu donner à mes courses pastorales que le mois de juin : ceux. <le ju let et d'août ont clé remplis par d'interminables maladies, auxquelles ont succède diinpérieuses occupations,

« Je me suis dirigé d'abord vers le point le plus éloigné, aux extrémités de la mer Noire, où une portion de l'ancienne Colchide, aujourdhui Géorgie , reste soumise à ma juridiction : le reste de la Géorgie forme une mission séparée. Mais la contrée qui m'est soumise fait partie de l'empire de Russie; et comme la politique du gouvernement russe est d'amener runiversaliié d • ses sujets à la religion schis-

înatique dont le czar est le chef , afin de les unir en un seul corps par la profession du même culte et de les délacher des nations étrangères, il interdit aux Missionnaires catholiques l'entrée de son territoire. En présence de ces .obstacles, j'ai dû m'arrêter à Trébisonde; j'y ai trouvé <îuelques familles caiholjques dans un déplorable abandon. Elles n'ont été jusqu'ici assistées que par les Missionnaires capucins de Géorgie , qui passent quelquefois par cette ville pour se rendre à Tiflis , chef-lieu de leur mission. L'effet de cet Isolement spirituel est l'insouciance de toutes les pratiques de la Religion, la tendance à se rapprocher des hérétiques, et la fréquentation de leurs églises. Aussi ai -je trouvé dans ce lieu trois familles dont les enfants sont élevés dans l'iiérésie. Durant mon séjour j'ai exercé le ministère avec le succès que je pouvais désirer. Cette ville est l'une de celles où il est nécessaire d'étabUr ime mission stable, d'autant plus que Trébisonde devient le lieu de passage des nombreux voyageurs qui vont en Perse et en Géorgie , et Fenlrepôt pour les marchandises ^que nos négociants expédient en ce pays. La ville est antique, environnée de murailles : elle a été, jusqu'au temps où les Turcs s'en sont rendus maîtres , le siège d'un royaume du même nom , composé d'un démembrement de l'empire byzantin. Sa situation est aux bords de la mer , aux pieds d'une montagne du sommet de laquelle on voit encore en juin la neige du Caucase. La population s'évalue à 30,000 imes environ. La grande majorité est composée deTmxs; il y a aussi des Juifs, des Grecs, des Arméniens. Les Grecs ont une douzaine d'églises , ce qui e&n beaucoup pour leur nombre; ils ont même un monastère de femmes, situé au milieu des ruines d'un vieux château rayai , auprès d'ua rocher dans lequel est creusée la chapelle. Au reste, on hésite si l'on peut appeler du nom de monastère un amas dd ^i^oimetics éparses, de hauteur et de formes diverse|.

où hnliitent sépiirôinenl plusieurs de celles qtii Aiennout y faire piolcssion de la vie religieuse. La connminaul('' se coui- .pose d'une treiilainc de personnes , sous la direclieu d<Mii .aun)(jnier. Les Grecs sont là , comme ailleurs , encore Ibi'l prév(?nus contre les Latins. Aux. environs de la ville et dans la ville mêmcî , c trouve un nombre considérable de faniilles d'origine giecque, qui font profession extérieure de nuvliométismo, et qui vivent en chrétiens dans l'inléricur de leurs maisons. On a peine à concevoir comment il se trouve des hommes qui cherchent à unir ensemble la religion de J. C. si pure et si sainte, et colle de Mahomet, si corrompue ei si dégradante. Ce n'est pas le seul pays où l'on rencontre des chrétiens professant llslamisme par crainte ou par cupidité, et le Christianisme par conviction; nous avons le malheur de compter, dans les provinces d Europe et l'empire ottoman , plusieurs familles catholiques qui se trouvent dans celte catégorie. Déjà souvent l^rchevêque catholique de Scopia, en Servie , m'a écrit pour me prier d'obtenir la permission de professer librement et pubhquement le Christianisme pour ces pauvres gens dont les ancêtres, dans 'espérance d'échapper aux cruelles vexations des Turcs leurs dominateurs, ont professé le culte de Mahomet, tout en conservant la connaissance de je ne sais quelle observance du Christianisme. Je n'ai jusqu'ici rien obtenu : il faut pour cela que les Turcs fassent encore quelques pas dans la voie de la civilisation, et que d'autre part la France, prolectrice du catholicisme en Orient, ne se borne pas à conserver les vieux privilèges obtenus en des temps de plus de zèle, mais qu'elle veuille réclamer de nouvelles faveurs pour les fidèles si cruellement dépouillés de la liberté de conscience. J'ai donc remis de nouvelles démarches à d'autres temps, où les Turcs seront mieux disposés. Je reviens à ma visite.

« J'ai trouvé à Trébisonde quelques familles arméniemies catholiques. Elles sont pauvres : un Prêtre leur est euso^^

d'Erzeroum pour les assister ; comme il ne sait d'ordinaire que l'arménien et un peu de turc , il ne peut rendre service aux catholiques latins ou autres qui s'y trouvent. Les envoyés de la Société biblique sont établis dr.ns la ville depuis deux ans ; deux prédicants avec femme et enfants y sont fixés , et s'occupent à faire l'école , distribuant des livres, des remèdes et des instructions soi-disant religieuses. Jugez du danger que courent les caUioliques qui s'y trouvent sans Pasteurs, les années entières. Que faire? je ne puis aller au delà de ce que permettent mes ressources. On ne saurait croire combien d'efforts et de dépenses la Société biblique fait pour étendre son action en Turquie et en Perse (1).

a Le pays est agréable et serait fertile s'il était cultivé : on y trouve mie espèce de miel qui a la propriété singulière d'enivrer ceux qui en mangent ; on en recueille une grande quantité, d'où l'on retire la cire qui est bonne. Les vignes sont attachées aux arbres et en couvrent les branches ; et, chose singulière pour un climat assez froid, on laisse le raisin sur la vigne jusqu'au mois de janvier: à celte époque seulement, les vendangeurs grimpent sur les arbres pour couper le raisin. On regarde à Constaniinople h ville et le pays de Trébisonde comme le foyer de la peste la plus maligne qui puisse se développer dans ces contrées ; à Trébisonde, au contraire, on est dans la persuasion que la peste ne s'y manifeste jamais , si elle n'est apportée de Constantinople. Pour moi , je suis persuadé que la malpropreté commune à ■ ces deux villes , l'usage des égouts ouverts au milieu de

(i) La Société biblique vient de fonder une académie à Galata , faubourg de Constantinople; elle a ouvert cette année, dans le même quartier, une librairie de livres grecs imprimés par ses seins.

plusieurs rues , l'abandon des animaux crevés jusqu'à ce que les chiens ou la corrupiion les fassent disparaître, y tuscitent tour à tour ce redoutable fléau. Actuellement , grâce aux progrès de la civilisation, des quarantaines s'organisent , et il y a lieu d'espérer qu'on verra cesser ce maJ autrefois continuel.

« 11 y a en France une imposition qui rend au gouvernement des sommes considérables , et qui produirait pou de chose dans les villes turcjnes de TAnatolie : c'est Timposition des portes et fenêtres. A Trobisonde , on ne voit point de fenêtres sur les rues; l'ombrageuse jalousie des Turcs interdit à leurs femmes la vue du dehors. En marchant dans les riies , on croit longer les clôtures de vastes parcs, ou des murs de prisons. Les femmes ne sortent qu'avec un long voile qui pend jusqu'aux talons , et dont elles se couvrent la figure avec grand soin, même devant les personnes de leur connaissance : au reste, sous cette longue pièce de toile rayée les ornements ne sont pas négligés. 11 en est un surtout trop apparent pour ne pas frapper les regards : c'est une chiiine d'or à trois ou quatre brins qui est attachée aux deux oreilles, et qui pend sous le menton, ornée de pierres précieuses si elle est portée par une personne riche.

« C'est ici , ou dans les ports voisins , que les inHmes marchands d'esclives amènent ceux qu'ils ont ou volés ou achetés en Circassie, pour les consigner à ceux qui les viennent vendre à Constantinople , où jusqu'à présenties Turcs seuls ont droit de les acheter. J'ai \u une bande de jeunes filles et de jeunes garçons , et deux enfants encore au berceau : ces pauvres créatures sont d'autant plus dignes do pitié, qu'on leur fait embrasser la religion mahoméiane; et pourtant plusiem's dans leur pays ont reçu le Baptême.

« Les contrées que j'ai vues sont riches de souvenirs. A Trébisonde, tout près de h ville, on montre le lieu où Je?

êjx mîHe Grecs, dans îa célèbre relraite conduite et raconté» par Xcnophon, rejoignirent la mer. A peu de distance d» la même ville se trouve la ville de Cérasonte, d'où l'arbre da cerisier nous est venu. Les villes de Samson , Sinope , Hf> raclée sont sur cette même côte : on voit dans la premier» d'anciennes fortifications vénitiennes. Sinope rappelle les guerres des Romains contre Milhridate , dont elle était la capitale. Le Christianisme , autrefois si florissant dans ces pays qui sont la Cappadoce , la Galatie , la Bithynie , y est aujourd'hui bien pauwe et bien dégradé. En des temps dont je n'ai pu connaître la date , les religieux Récollets avaient sur ceite côte de la mer Noire dirers établissements , qu'ils ont dû abandonner faute de ressources ou de sujets, et peut-être même pour l'une et l'autre cause. EspcroruS qne la bonté de Dieu et la générosité des fidèles multiplieront les ouvriers , et les ressources nécessaires pour les entretenir.

« Les travaux apostoliques à Constantinople sont toujours bornes à diriger et fortifier les fidèles dans la Foi , et à préparer par la prière , par l'étude constante , les moyens de faire entendre la voix de la vérité aux hérétiques et auî infidèles, dont Dieu peut dans un instant disposer les cœurs pour un retour sincère au centre de l'unité catholique.

« Je me recommande aux prières de vos fervents sémi^ naristes , et d'une manière particulière aux vôtres.

« Recevez l'assurance de mon plus affectueux attachement.

« f J. M., archevêque de Pêtra , vicaire apostolique , patriarche de ComtaniinopU, n

Lettre (h M. Ett^ène Bûré, chargé par V Académie dc^i'înscriptions et Belles-Leflre» d'une mission scienti-^ fique dans Je Levant, à Messieur» Us Membre» dit Conseil central de Lyon,

Rovaume de Perse. — Tauris , le 8 décembre i838«'

« Messieurs,

« Aujourd'hui le premier devoir du voyageur cîirélieii est de s'élever, aulanl qu'il est en lui, à lu dignité de Missionnaire : plusieurs raisons l'y engagent. D'abord, s'il se borne à l'observation des mœurs et des législations, à l'investigation des monuments historiques , il court risque d'ajouter bien peu de faits nouveaux aux remarques de ses devanciers, surtout lorsqu'il parcourt des pays visités par des hommes aussi distingués que les Chardin , les Niebuhr et les Burkhart. Voudrait-il annoncer les événements dont il est le spectateur? il est prévenu parla presse : le Caire, Constantinople et Téhéran ont leurs gazettes chargées de publier tout ce qui se passe, des frontières de l'Abyssinie au golfe Persique, et depuis les steppes delà Tartarie jusqu'aux, derniers pachaliks de la Turquie d'Europe. Alors , s'il se contente de rendre ses impressions et ses souvenirs; la voyageur se renferme dans le cercle étroit de ses habitudes personnelles, et trompe déplorablement ses lecteurs, en leur donnant comme l'expression de la réalité les sentiments dit moi si mobile et si prompt à s'abuser s oi-même. Combien, de poètes et d'artistes accourus dans ces contrées sur la foi' de pompeux narrateurs, pour jouir des beautés d'une nature imaginaire, sont cruellement déçus, et maudissent trop lard les récits romanesques qui les ont séduits !

« La seconde raison de voyager eu missionnaire , c'est afin de remplir le double commandement imposé à chacuu ici-bas d'accroître en soi la conviction de la vérité religieuse , ce qu'on peut faire par le spectacle de la misère cl de rabaissement de ceux qui en sont privés ; et de semer selon son pouvoir ce germe divin dans les âmes qui l'ont pei du , ou qui n'ont point eu le bonheur de le recevoir encore. De la sorte , la conscience du voyageur jouit de ce doux té- Tiioignage qu'il ne sert pas uniquement les hommes en s'épuisant à la recherche de la science humaine , toujours si ténébreuse et si insuDûsante , au prix de la science invariable et infinie qui se communique par la foi. La découverte de quelques villes oubliées , la fixation d'une source de fleuve ou d'une montagne , la moisson, quelque c opieuse qu'elle soit, d'inscriptions de toutes les époques et de toutes les langues , ne peuvent satisfaire le cœur et dédommager le chevaher errant de la science, en lui offrant dans un avenir incertain la fumée si tôt évanouie de ce qu'on appelle la gloire. Non : cette consolation serait vide comme les ruines et les tombeaux qu'il fouille ; elle ne pourrait même distraire sa pensée solitaire, poursuivant sans cesse l'image de la patrie. Que s'il croit au contraire , malgré son indignité , être conduit par la maia de Dieu pour examiner le corps meurU'i et prosterné de l'Eglise orientale , pour sonder ses blessures, essuyer peut-être quelques-unes de ses larmes , et ensuite , selon sa faible voix , crier au secours parmi les frères de la grande Eglise d'Occident ; aussitôt il oublie le danger et la fatigue, et la crainte n'a pas de prise sur sou cœur , parce qu'il ne peut jamais se croire digne d'un sort qui ressemblerait au triomphe du martyre.

« De plus , ce sentiment , loin de nuire aux examens et îi la louable curiosité de l'intelfigence, favorise son travail, en multipliant les faces de l'objet sur lequel il se porte, et en mettant à nu ses parties mystérieuses, invisibles à Foeil i^

Ta cîiair. Les sages de l'antiquité voyageaient constamment avec la préoccupation d'approfondir la constitution religieuse des peuples (ju'ils visitaient. Confucius, d'après les annales chinoises, porta ses pas jusqu'aux lieux d'où j'écris ces lignes, pour rechercher le Saint que les prophéties plaçaient dans 1 Occident. Zoroastre partit de ces mômes lieux (jui Jurent son berceau, et s'enfonça plus avant dans l'Orient pour agrandir et compléter le plan de sa réforme. Les philosophes de la Grèce ne séjournaient-ils pas dans les collèges des prêtres, pour s'enquérir de leur doctrine secrète? et , je le demande , que saurions-nous sur la religion des Egyptiens, des Mèdcs et des Perses , si le bon Hérodote n avait agi de même? Au moyen âge , les plus hardis explorateurs du globe étaient des moines, des prêtres, des laïques pieux: et l'on admire Christophe Colomb, que la joie d'avoir découvert un monde nouveau pouvait faire mourir d'orgueil , quand il nous peint au contraire ses douleurs et son désespoir d'être privé siu* sa côte barbare des sacrements de TEglise !

« Ces considérations me serviront sans doute d'excuse près du lecteur, qui pourrait s'étonner qu'un jeune homme, encore dénué de tout caractère spécial, ait la prétention de vouloir exercer une mission quelconque dans ces contrées. Oui , nous l'avouons en rougissant : nous avons cédé à l'attrait de signaler à l'attention de votre Association de la Propagation de la Foi ces contrées autrefois les centres et les foyers les plus actifs de notre divine Religion. Nous serions trop heureux aussi de réveiller le zèle de quelques âmes ambitieuses d'étendre le royaume de Jésus-Christ , et de multiplier les rares IVIissionnaires dispersés à travers ces vastes contrées.

« Je me propose de vous parler aujourd'hui de l'Arménie que je viens de parcourir en tout sens , dans la compagnie de M. Scafî, vénérable membre de la mission des Lazaristes

français de Constantinoplc. Dopnis longtemps ces Messîeiire désiraient reconnaîti-e rélat spirituel de ces comrées, et ils n'out pas dédaigné d'associer un de lein-s confières à mes explorations. En commençant mon voyage sous de tels auspices , je me suis cru comme absous de cette sentence redoutable : « Celui qui voyage beaucoup , se satief ifie ra- « rement : » Rarô sancli/icantitr, qui niuliùin peregrinantur.

u Le territoire de l'Arménie est assez diflieile à déterminer d'une manière certaine : il suflTit dii dire qu'en y ajoutant toutes les provinces qui composèrent son domaine au temps de sa prospérité , elle égale à peu près l'étendue actuelle de la France. Les cent bras de Fimmcnse chaîne du Taurus la coupent dans toutes les directions ; çà et là s'élèvent des pics gigantesques perpétuellement couverts de glaciers et de neige, alimentant de grands coure d'eau, qu'on croit être les quatre sources des fleuves qui aiTosaient le jardin du premier homme. Si pendant les jours de l'innocence ce lieu était Id paradis de la terre, il faut avouer qu'après la chute dont elles furent le théâtre, les mêmes contrées ont été maudites et réprouvées; car nul pays n'est plus attristant et plus ingrat pour ceux qui l'habitent.

« L'hiver règne toute l'année sur le plan supérieur des montagnes, et les frimas ne cèdent dans la vallée qu'aux feux d'un soleil bientôt dévorant et intolérable. Quelques plateaux , comme ceux d'Erzingam , d'Akchar où se trouvait l'ancienne Nicopolis , d'Eizéroum, d'Ani et de Van, se distinguent par une heureuse fertilité, et sont comme les greniers de réserve de la population ; le reste du sol semble moins fait pour l'homme que pour ses magnifique» troupeaux. Le peuple arménien a pu jouir anciennement d'une opulence temporaire , comme on le voit à l'époque da roiTigrane, dont les innombrables soldats, tout resplendissants d'or et de pierreries , allèrent se faire battre par la

poignée de Romaijis que commandait Lucislliis^ Mais co peuple avait des voisins trop puissants et à la fois tuep avide* jîour conserver longtemps sa prospérité : pris et repris par les grandes monarchies primitives de TOrient , il fut ensuit» successivement foulé aux pieds des Macédoniens , des Romains , des Perses , des Grecs de Byzance , des Arabes , de» Persans, des Mongols, des Géorgiens, des Turcs Seldjoukides, Ortokidcs, Osmanlis et des Kurdes. Aussi le terrain est-il généralement nu et désert comme celui de nos places publiques ; et dans certaines provinces , telles que le Vasbouragan, il faut marcher plusieurs journées de suite avant de trouver le toit dun chétif réduit pour aliriter sa tôte. Partout la rencontre d'im arbrisseau est un phénomène exceptionnel sur le passage du voyageur. Il est difficile do dire combien nous autres, habitués à la vie, au mouvement et i\ la riante végétation de notre Europe occidentale, nous sommes péniblement affectés par la solitude de ces vallées , dont le labyrinthe fugitif et sans fin n'offre que de loin en loin des saules penchés sur leurs fontaines , et de longue» herbes inutiles que dessèchent le soleil et les vents.

« Les rares habitants , échappés à des massacres séculaires, craignant encore, pour ainsi dire , de paraître à la face du jour , se réfugient sous terre, où ils se creusent des trous qui ne peuvent même être assimilés à nos étables. Les Turcs qui les entourent , non contents de les dominer superbement , les abreuvent d'avanies humiliantes , et en extraient les derniers paras qui ne sont pas entrés au tré- ; «or du pacha ou dans la bourse du collecteur d'impôts. Ces naisères nous ex.pli(pent la cause des lointaines émigrations de ce peuple, que nous voyons dispei'sé depuis le fond d« rinde jusqu'au centre de la Pologne. Il déserte ses foyers et renonce à sa nature première de peuple agricole et pasteur, pour devenir la population marchande des bazars de lOrient. n a ce trait de ressemblance avec le peuple juif, dont les

misères lui sont en partie communes. Pourquoi celle conformité de fortune? se serait-il aussi rendu coupable de quelque prévarica::on qui exigeât une expiation sévère? Nous allons tâcher de répondre ù cette demande.

« L'étude historique des peuples chrétiens de l'Asie nous conduit à conclure que l'origine et la cause efficiente de leurs c^tlamités sociales , est leur défection du centre de TEglise universelle : les preuves en sont écrites en caractères sanglants à chaque page de leurs annales. En effet, dès que rhérésie de Nestorius , assoupie après sa mort et réveillée ensuite par Barsumas et les autres disciples de Féccie d'Edesse, se fut répandue dans la Syrie, la Chaldée, la Mésopotamie et la Perse ; l'unité des communions chrétiennes étant rompue , la puissance des peuples païens de ces contrées profita de ces divisions pour réparer les pertes qu'elle avait essuyées sous le règne des empereurs romains. Dès ce moment l'épée des Sassanides devint aussi redoutable à la chrétienté , que Tétait autrefois pour Rome l'arc des Parthes sous les premiers Arsacides. En parlant dans une autre lettre des Nestoriens (jue nous avons aussi rencontrés sur notre route , nous montrerons que les persécutions, suscitées au sixième siècle en Perse contre les orthodoxes , étaient provoquées par ces hérétiques, qui, pour se concilier les bonnes grâces des Sapor et des Chosroès, leur faisaient entendre que le moyen de résister aux souverains de Conslantinople et d'affaiblir l'empire grec serait de détruire les populations catholiques qui semblaient en être les alliées. Que gagnaient-ils à cette trahison? Ils appesantissaient sur leur tête le joug des infidèles , et ils creusaient l'abîme de malheurs où ils sont encore plongés.

« Et plus tard, ce même empire, quel avantage retira-t-il de sa rupture avec les Latins ? 11 perdit les seuls alliés qui pouvaient protéger ses états contre les envahissements de rislamisme. La nation grecque le comprit prompteraent, et

elle mnnifesta 5 plusieurs reprises la velléité d'une réunion. Mais toujours il se rencontrait quelques sophistes renouvelant les objections insoutenables de Pliolius et de Michel Cérulaire : le Patriarche , presque réduit au siège de Constanlinople , cerné par les Infidèles , écrivait avec le titre fastueux d'Evêque œcuménique, au Pape qui se contentait de répondre en signant : « Le Serviteur des serviteurs de Dieu. » Les Moines illuminés du mont Athos prétendaient que la lumière émanée d'eux-mêmes était incréée comme celle du Thabor : et , pendant ce temps , les Turcs s'avançaient dans la Cappadoce et la Bithynie ; ils franchissaient le Bosphore, et acculaient ces orgueilleux dans leur capitale, qui cédait bientôt aux assauts des janissaires de Mahomet second.

« Mais c'est surtout à la nation arménienne que s'applique avec justesse cette observation. Le patriarche Nersès d'Achclarag convoquait l'an 520 de notre ère un synode à Tovin , où il osait improuver les décisions du concile général de Chalcédoine. La division se mit aussitôt dans les esprits et les consciences : les uns préféraient la doctrine définie par les Pères de l'Eglise universelle et sanctionnée par son chef, aux interprétations faillibles d'un métropolitain assisté de quelques varlaheds (docteurs). Les novateurs, au lieu de discuter avec calme et de s'éclairer sur des matières aussi importantes, recoururent aux moyens employés par tous les dissidents : ils mêlèrent à la question religieuse les intérêts politiques du temps, et en appelèrent aux passions humaines. Ainsi, comme les Nestoriens, ils persuadèrent au monarque persan qu'il était intéressé à briser les liens qu'une foi identique avait étiiblis entre l'Arménie et l'Europe. Le roi de Perse trouvait une proposition semblable trop avantageuse pour y fermer l'oreille : assister les Arméniens schismafiques,c'él;\it les asservir. Première cause

^de lonjjucs -^cires , dont les inforUmes auraient dû oof' j^iger ces enfants rebelles.

« Cent douze années se ipassôrent. L'empereur Héiaclius, qui revenait de la Perse victorieux et rapportant avec lui la vraie croix,, rétablit paimi les Arméniens la paix et I'oftJiodoxie. Cet état normal dura un siècle , au terme duquel Jean Osuiensis renouvela par ses écrits subtils la dispute .presque oubliée. Le schisme recommença. En même temps aux frontières apparaissaient les Arabes qui venaient , nouveaux Philistins, infliger aux prévaricateurs la punition qu'ils avaient méritée. Les Grecs , dont ils venaient d'abandonner la communion, leur refusèrent tout secours. Ils furent , durant plusieurs siècles, flagellés jusqu'au sang par ces ennemis nouveaux auxquels se réunirent les hordes latares des Mongols et des Turcs. La dernière dynastie arménienne des Rhoupéniens , forcée par suite de ces événements de se retirer en Cilicie, se trouva en contact avec les Croisés qm venaient au nom du Christ délivrer leurs frères d'Orient. Alors le parti orthodoxe, qui se conservait toujours secrètement, leva la tète, et le remords se réveilla dans la conscience du roi Léon. En recevant la couronne de la main du cardinal Conrad, archevêque de Mayence, il abjura Terreur et reçut son pardon du pape Célestin III. Plusieurs des Patriarches de Sis envoyèrent à Rome l'acte de leur soumission ; de ce nombre fut l'illusti'e Nersès Claïensis, que ses Tcrtus ont fait ranger parmi les Saints. Un autre Nersès non moins distingué et qui porta le nom de Lampron , sa patrie, tenta une réunion générale dans le synode de Rom-Oa, oîi il prononça une harangue conservée comme un des chefsd'œuvre de la Uttérature ecclésiastique des Arméniens. Mais Ja mort inopmée de l'empereur Manuel rompit toutes les .aiégocialions : de nouveau les Tatares et le sultan d'Egypte -firent des incursions dans le pays.. Au Concile de Lyon, des çroposi lions sincères de paix forent présentées par (p*elque$

prrlats ; mais elles ne fiiront pas rnlifu'îos pnr Ir rostn <!ti clergi'. Alors fcs Sairasins rcparuicnl : dans la Cilicic spiilonicnt , ils massacrèrent trente mille hommes, et en conduisirent dix mille en esclavage. Le dernier des Léon alla mourir en exil à Paris.

a Les Infidèles se partagèrent leur proie : d'un côté , les Turcs prirent la majeure partie du territoire et laissèrent aux Persans les provinces orientales ; tandis que les chefs kurdes , retranchés dans leurs montagnes inaccessibles , mirent à contribution les cantons du midi. 11 y a dix ans, uu quatrième compétiteur plus redoutable venait aussi du fond du nord revendiquer sa part, et l'empire russe s'adjugeait les terres comprises entre les cours de l'Arpa-Soui et de l'Araxe.

* « Là se trouve au pied du mont Ararat , désigné par la tradition comme le point où s'arrêta TArche du déluge, le monastère d'Echemiazin , appelé par les Turcs le couvent des Trois-Eglises. C'est le premier centre spirituel de lEglise arménienne et le lieu où saint Grégoire 1 llluminateiu' , apôtre de la nation, bâtit la basilique patriarcale. Les successeurs de saint Grégoire y fixèrent leur siège, et, titnt qu'ils n'en étaient pas chassés ou attirés ailleurs par les nécessités politiques , ils ne cessaient d*y résider. Depuis le schisme la majorité des Arméniens est demeurée soumise à leur autorité, bien que deux ombres de patriarcats subsistent depuis sept siècles à Sis, en Cilicie, et à Aglvtamar.

« Curieux de visiter ce lieu mémorable, nous n'avons pas «•H payer trop cher notre curiosité en l'achetant au prix d'une pénible quarantaine à la frontière russe. Le Patriarche *chismatique nous reçut avec bienveillance à Achetarag , maison de campagne assez agréable, oùquel(}ues touffes d'arbre» peuvent le défendre des ardeurs de la canicule qui calcinent la plaine d' Ararat. A l'entrevue assistiiient trois Evêques ,

dont l'un , en qualité de coadjuteur , se tenait assis 5 côté du Patriarche. Le second était respectueusement agenouillé en face , tandis que le troisième rafraîchissait avec l'éventail sa tête déjù blanchie par les ans. L'étiquette veut que le Pasteur suprême de l'Arménie ne s'exprime que dans sa langue nationale : il affecte en effet de ne pas savoir le turc. Honorant en ma personne le caractère de député de TAcatlémie savante de France , il m'accorda l'insigne faveur que je souhaitais vivement , de pénétrer dans la bibliothèque de son cloître. Je ne sache pas qu'aucun voyageur ait jamais joui de ce privilège.

« L'érudition géographique n'est pas le partage des Orientaux : ils commencent toujours , lorsque vous leur annoncez que vous êtes français, par demander si la France est la même chose que le Frenkistan ; si Paris est dans le voisinage de Marseille et du côté de Londres ; si nous avons un roi ; et , comme le nom russe a retenti dans ees parages , si notre roi ou souverain, Padichah , est celui de la Moscovie. Cette dernière question paraissait vivement préoccuper le vieillard, confirmé d ans son siège patriarcal par le czar, et décoré dernièrement par lui de l'un des ordres de l'Etat. Il eut grand soin de me le dire, et je compris le lendemain toute sa reconnaissance en voyant dans chaque salle publique du monastère le portrait de Sa Majesté , et le grand aigle noir remplaçant au-dessus du trône pontifical la colombe figurative de lEsprit-Saint. »

« L'histoire ecclésiastique des nations de l'Occident est sans doute moins familière au Patriarche que celle de l'Arménie ; car il me demanda si la France avait la même religion que la Russie, et si le chef de l'Eglise de Paris exerçait sa jui-idiclion sur la France tout entière. Alors je pris la liberté de lui faire observer que la France était et n'avait jamais cessé d'être catholique ; que son clergé , instruit , zélé «l célc])re dans tout le monde par la pureté de sa discipline

et son unité compacte , comptait plus de quarante iniïïe membres , chiffre qui le frappa de stupeur, puisqu'il ('g-ale celai des fidèles soumis proprement à son autoiité. J'ajoutai que 1 EijUse de Paris n'a qu'un Archevêque, lequel ne prend point le titre de Patriarche, de tout temps convoi té par Yor^ gueil des Orientaux; et que la France reconnaît un Patriarche unique qui s'appelle le Pape , à qui obéissent avec la même humih'té, comme à leur père spirituel, Tltahe, l'Espagne^ le Portugal, l'Irlande, une partie de l'Angleterre et de FEcosse, la Belgique, la Pologne, plusieurs petits états d'Allemagne, l'Autriche, et l'innombrable multitude des fidèles répandus en Amérique , en Afrique , en Asie. Je lui rappelai enfin que la plupart de ses prédécesseurs, dont je lui citai les noms, avaient proclamé la souveraineté spirituelle du Pontife Romain, et que cent cinquante ans auparavant, ce* lai-ci envoyait encore à uu Patriarche dEchemiazin des dons de sa munificence protectrice. J'avais lu ce fait dans un mémoire des anciens Missionnaires; et effectivement je reconnus que le trône incrusté d'ivoire sur lequel le Vicaire général d'Arménie siège dans les cérémonies solennelles, venait de Rome.

« Les Religieux du monastère sont en fort petit nombre, comparativement à nos couvents d'Europe. Une dizaine à peu pressent décorés du titre d'Archevêque ou d'Evèque, srui^ diocèse ; on compte autant de vartaheds ou docteurs dont la dignité se subdivise en plusieurs degrés , selon l'étendue de leur savoir. J'en ai rencontré deux ou trois réellement versés dans la connaissance de la langue et de l'histoire do leur nation. Je me plais surtout à citer le nom du docteur Jean , le bibliothécaire , qui compose en ce moment un ouvrage sur les anlic[uités de la maison et la succession des Patriarches. Les autres variabeds semblent occupés de tout autre soin que de la science.

a Du reste, Echemiazin a pcdu son importance et sa grau?

fleur pass<iôs;, il ne lui (Fycste.^^uc l'ail loriié de son nom, ot encoi'c chaque, jour s'affaiWit-clle. Son incorporation à la Russie n'a servi que les inlércts . de l'empereur, qui voulait attirer dans ses. étals nouvellement conquis la population arménienne des provinces turques et persannes. Outre les concessions de terres et la promesse de certains droits et privilèges politiques , on faisait valoir aux yeux, des Arméniens Favantage d'une réunion plus étroite à leur chef spirituel. Par CGi moyen , le gouvernement russe est parvenu à enlever à la Perse quarante mille émigrés, et soixante-dix mille à la Turquie. Mais cette émigration, fort nuisible aux intérêts des deux états musulmans, a réveillé particulièrement l'aitentioa sur cette classe de sujets ; et l'on ne s'est plus soucié de les Toir franchir la frontière russe , soit pour accomplir des pèlerinages , soit pour aller chercher le meiron ou l'huile sacrée que le Pairiaiche a seul le droit de bénir. Ainsi la source principale de la richesse et des revenus du monastère est tarie : bien plus , nous savons positivement que le gou- Ternement turc défend à l'Archevêque arménien -scliismatique de Constaniinople de communiijuer hbrement avec celui d'Ecliemiazin, ordre qui l'obligera bientôt de s'arroge? les mêmes dioiis. Cette nécessité est douce au cœur d'un métropolitain qui a, comme tous les prélats hétérodoxes orientaux , la tentation de la suprématie.

« D'un autre côté, l'empereur de Russie concentrant dan£r sa personne le double pouvoir temporel et religieux, ua doit laisser au chef de TEgiise arménienne qu'une prééminence fictive et subordonnée à ses propres volontés. Il est fort probable que le plan adopté depuis quelque temps de fondre dans une sorte d'unité toutes les sectes de l'empire,' s'appliquera aux Arméniens comme au reste des sujets.! Déjà nous avons vu une administration séculière organisée: suivant ce but parle gouvernement. dans le monastère,, afin d'en diriger et surveiller l'action; déjà l'cleclion pa-j

triarcale a été complélement modifiée. 11 est viai que la dignité n'est pins mise à l'enchère , comme sous le régime des Persans et des Turcs qui sp cillaient, à la honte da nom chrétien , sur ranibitiou des candidats. L'investiture n'était conférée qu'à des prix énormes, et cet abus avait démesurément accru la simonie du clergé , vice déplorable qui consomma parmi les Arméniens, comme chez les Grecs, la misère de la nation ; parce que le Patriarche, pour s'acquitter de sa dette , rançoimait les Evéqucs , les Evéques rançonnaient les docteurs, ceux-ci les simples desservants, et ces derniers le peuple sur qui tout mal retombe à la fin. Sous ce rapport il y a donc une amélioration réelle, mais voyons jusqu'à quel point. A la mort du Patriarche,' les quinze prélats relevant de son siège et répartis dans la Perse , la Russie et les autres contrées de lEurope , sont convoqués à un synode , ainsi que les grands de la nation appelés Ichekans et les députés des corporations. Au premier tour de scrutin, on choisit quatre candidats ; au second,' deux seulement, et le sort décide entre eux. Le dernier élu «uccède alors à la chaire vacante de saint Grégoire, si toutefois la sanction impériale lui est cciroyée. Donc l'indépendance spirituelle d'Echemiazin a cessé; et cette Eglise, qui toujours refusa la paternelle et libre protection du chef des Eglises , a fini par courber forcément la tête sous un chef militaire.

« Avant de quitter la province russo-arménienne, je dîraf quelques mots des catholiques arméniens qui s'y sont réfugiés à l'époque de la dernière guerre. Leur position est critique, elle mérite tout votre intérêt et votre aitention. 11$^ ont abandonné, voici huit années , le sol de la Turquie, es-' pérant trouver dans les états d'une puissance chrétienne un soulagement à leurs maux. Mais leur espérance a étédéçue,i et voici qu'ils sont réduits à regretter le joug musulmanj En effet, si le gouvernement tolère encore les Prêtres qui

ont accompagné les émigrés , il ne permet pas qu'ils communiquent avec leurs supérieurs spirituels restes sur le territoire ottoman , et il interdit soigneusement l'entrée de sou territoire à tout nouveau Prêtre. J'en ai eu la preuve affligeante, à l'époque de ma quarantaine, en voyant mon vertueux compagnon de voyage , M. Scafi , repoussé du sol russe par l'ordre du gouverneur de Tiflis, parce qu'il le savait Missionnaire et Prêtre romain. De la sorte , on espère que les liens religieux se relâcheront et que les Arméniens orthodoxes perdront insensiblement rattachement qui les retient à leur communion. Puis , comme la mort décime chaque année quelques Prêtres et que l'indigence ne leur permet pas d'avoir une école , il ne se forme aucun jeune lévite pour les remplacer. Donc, au bout de deux générations tout au plus, ces catholiques seront redevenus schisma tiques ai'méniens, à moins qu'ils n'embrassent la religion dé l'Etat, ou que la divine Providence n'intervienne pour les sauver. « De leur côté, les schismatiques, plus riches, plus nombreux , occupant des fonctions publiques , ont la lâcheté de persécuter ces frères malheureux. C'est ainsi qu'on a fait languir pendant six mois , dans un cachot , un catholique dont le crime était d'avoir présenté une requête à l'empereur, lors de son passage, l'année précédente. Ils ont bâti à grands frais, ainsi que les Grecs réfugiés, une église dans la nouvelle ville d'AIexandropole , l'ancienne Gumru , et ils insultent orgueilleusement à la détresse des fidèles qui ne peuvent célébrer les divins Mystères que dans des réduits obscurs et humides. Il aurait follii , assistant comme moi à la sainte Messe dans un de ces lieux qu'on appelle églises , être témoin de la piété simple et fervente des hommes, des femmes et des petits enfants ; les entendre chanter la litanie dont le ton plaintif, et les paroles, « der vorhormia, » Seigneur, ayez pitié de nous, » repétées en masse et avec césure , semblaient être le refrain d'im hymne de douleur :

fl aurait fallu admirer leur respect pour le Pr5trc , orn^ de h seule pauvreté de ses vêtements sacerdotaux , sacrifiant sur un autel nu ; écouter leurs protestations unanimes de vivre et de mourir dans la même Foi, puis jouir de leur hospitalité prodigue et de la joie qu'ils avaient d'être visités par un frère : il aurait fallu cela pour comprendre tout le mérite et le bonheur qu'il y aurait à soulager tant d'infortune, et à détourner sur elle un petit filet d'eau du grand fleuve de la charité catholique. Dans leur bon sens orthodoxe, les paysans me disaient : « Noire Eglise périra, Mon- « sieur, faute de tête pour nous commander. II nous fau- « drait un Evêqiie ; nos Prêtres ne savent vers qui se tour- « ner , et à qui en appeler dans leurs nécessités. Ah ! faites « prier Notre Saint Père de Rome de nous en envoyer un. »

« Outre Tiflis , Lori et surtout Akhatsiké , où il y a plu» de quatre mille catholiques , nous avons trouvé d'autres villages entièrement catholiques , tels que Kara-Eklissê , Tepé-Doulak , Keftarlik , Palutlu , Kazandji , un autre bourg du nom de Kara-Eklîssé , Acha-Tepé et Chanazar. Ils sont dispersés dans la plaine qui s'étend au pied septentrional du mont Ala-Gueuz , et qui formait dans l'ancienne Arménie une portion du plateau de Chirag. Quatre ou cinq Prêtres seulement sont chargés de l'administration spirituelle de tous ces lieux, séparés par d'assez gî-andes distances. Sans une prompte assistance, cette population catholique disparaîtra , comme celle d'Erivan et de Nakchivan , villes situées à quinze et trente lieues de là , et que les missions des Jésuites et des Dominicains avaient autrefois gagnées à l'Eglise.

« Ici nous touchons à la Perse , oii le nombre des Arméniens a été considérablement réduit par la dernière émigration; il ne s'élève guère dans tout le royaume qu'à fingt-cinq mille. Ils ont pour chefs spirituels deux Evêques scbismatiques résidant à Nakchivan et à Djulfa, petite ville

; qui forme comme im dos faubourgs d'fspahan. Pour vom peindre d'un seul trait leur état religieux , je me servirai des propres paroles d un vartabed qui les coniiai«sait bien : « En Pei-se , me disaii-il , les Arméniens ressemblent aux « Persans, elles Persans aux Arméniens;» mol qui expiim» avec esprit et rindiffércnce religieuse de ceux-ci , et la tendance tolérante de ceux-là. II est certain que les Arméniens sont plus heureux et plus considérés en Perse qu'en Turquie; ils peuvent remplir de hautes charges, et commander même d(!S provinces. Un pi-osélytisme éclairé aurait ici des chances de succès , attendu qu'aucune loi n'entrave la liberté religieuse.

« De la Perse je reviens à l'Arménie méridionale qui l'avoisine, et j'essayerai de décrire l'état de son siège patriarcal , distinct de celui d'Echemiazin. Il s'appelle Aghthamar, du nom de l'île où réside le Prélat. Voici quelle en est l'origine : elle ne remonte pas au temps d'Héraclius , comme quelques-uns de ses partisans lo veulent faire croire , mais bien au commencement du douzième siècle. L'an 1113 de noire ère, un descendant de l'illustre famille Pahlavcuni, Grégoire III, surnommé F^aiaser onïAmi des Martyrs , parce qu'il avait recomposé le martyrologe arménien , monta sur la chaire de saint Grégoire, qu'il honora pendant cinquante-trois ans par son savoir et ses vertus. C'était l'époque de la domination des Croisés dans la Syrie et la Palestine , et l'autorité du Souverain Pontife avait repris de l'ascendant sur les communions orientales. Grégoire envoya donc à la cour romaine l'acte de sa soumission , par l'entremise d'une ambassade que décrit l'auteur latin Olto de Freisingen. Ce fut «ans doute cet acte éclatant d'orthodoxie qui détermina le moine schismatique David à rsllier antour de lui les sec-taires obstinés , en se déclarant calhoUcus ou Patriarche d'Aghthamar. 11 fortifia sa puissance usurpée en se pré-

valant de la possession de la relique de saint Grégoire , furtivement enlevée d'Edicmiazin : car, entre les croyances absurdes popularisées par le schisme, il faut compter celle qui fait de la seule piésencc d'une i oli(|uc dans un certuia lieu , le signe de sa suprématie palriaruile. Le bras droit de saint Grégoire , transféré de Sis à Echemiazin , lui avait déjà rendu , suivant l'opinion commune, le droit de prééminence que ce siège avait perdu momentanément , et dont il fut privé de nouveau lorsque David réussit à le dérober. Aglilhamar conserva peu de temps ce précieuK dépôt, parce que le Patriarche d'Eclieniiazin employa tous les moyens imaginables pour le recouvrer. Le roi de Perse , Abbas , connaissait bien ce faible des Arméniens, puisqu'il eut soin de porter la même relique à Djulfa , pour retenir dans cet endroit la colonie de captifs qu'il y avait amenée. Quand Aghthamar fut dépossédé de cette rehque, ses prélats firent valoir, comme droit au patriarcat, un autre trésor : « c'était l'autel où célébrait saint Grégoire, c'étai « sa ceinture de cuir, c'étaient le voile et les sandales « hoyhalap de sainte Rypsimée. » Ainsi le témoignent les historiens Jean Calholicos et Vartan. Telles sont les raisons qu'allèguent , pour légitimer leurs prétentions, ces Palriai-clies qui osent parodier la puissance pontificale.

« Disons à présent ce qu'est Aghthamar , où je voulais pénétrer, par le double motif d'examiner son siège et la bibliothèque que je supposais avoir été conservée dans le monastère. Les événements politiques me servaient heureusement pour accomplir ce pèleiinage , impossible quelques jours plus tôt ou plus tardj à cause des Kurdes dont il fallait traverser le territoire. En effet , les tribus qui bordent l'extrémité méridionale du lac de Van , après avoir déposé !es armes , venaient de cesser leurs déprédations. Leur chef Mahmoud-Khan , prince redoutable , qui , avec ses frères , commandait à tout le pays , avait pris le parti de

recourir à la protection turcjuc pour résister aux attaques de ses adversaires. 11 avait donc écrit à Husref-Paclia , gouverneur de la ville de Van, afin d'obtenir un prompt secours. Le pacha , profitant de la désunion qui lui livrait des ennemis invincibles lorsiju'ils sont unis , envoya son propre fils avec des troupes et des munitions au château de Paklevan où s'était retranché Mahmoud-Khan, et qui est à trois lieue» d'Aghihamar : pendant ce temps-là, lui-même consultait ses supérieurs. Dans cet intervalle j'arrivais à Van , et, dès la première visite que je rendis au pacha , je lui manifestai mon intention d'aller à Aghthamar : il m'en promit les moyens dans un délai de peu de jours. Aussitôt en effet qu'il eut reçu ses instructions , il me chargea de porter la lettre mystérieuse à son fils, faisant répandre le bruit qu« c'était le traité d'alliance avec Mahmoud-Khan. Ambassadeur et ministre involontaire de la diplomatie turque , j« partis , et après avoir heureusement côtoyé les bords da lac, je parvins en une journée à Paklevan. Ce château , dont le nom indique une origine arménienne , ressemble à nos anciens manoirs féodaux : il est flanqué de quatre tours percées de meurtrières ; il est bâti sur une colline raide et élevée, au pied de laquelle mugit un torrent. Nous étions au S octobre, et déjà Ihiver avait commencé son règne en cet lieux ; la neige blanchissait le cercle des montagnes environnantes, et une bise glaciale la chassait jusqu'aux portes du château. Je me présentai au fils du pacha , Téfur-Bey , ^eune homme aux manières franches et poUes, ami et admirateur des Francs : il lut la lettre sans changer de visage, et me promit en souriant de me montrer le lendemain les princes kurdes , ses hôtes. Effectivement le matin on mt conduisit à la salle du conseil, où s'offrit à ma vue le singulier spectacle des chefs kurdes vêtus de leurs amples manteaux, et la tête ornée d'énormes turbans de cachemire d'où retora- -bitit sur leurs épaules un long bonnet rouge flottaat. Ils étaieat

grnvemcni accroupis en cercle , et môles parmi les officiers et les sergents de la milice turque. Toutefois je ne vis point Mahmoud-Khan , dont le puritanisme musulman et l'orgueil indomptable ne voulurent jamais s'abaisser ù comparaître devant un chrétien. On parla principalement de l'Europe, et la curiosité générale se portait sur les inventions et los progrés de notre industrie. Le jeune bey, qui faisait à merveille les honneurs du divan , annonça avec un air d'insouciance que la lettre envoyée par son père terminait à l'amiable toutes les afliiires, et qu'on irait ce jour même à la ville pour ratifier le traité de paix et célébrer les réjouiv sances ; puis il ajouta qu'il nous donnerait l'escorte nécessaire pour gagner le couvent. Or , comme M. Scafi et moi nous nous mettions en route , mie salve d'artillerie annonçait le départ du bey et des princes kurdes. Ds furent reçus avec de grands honneurs par Husref-Pacha , qui les fêta pendant deux jours. Le troisième il leur annonça un« revue générale des troupes, afin de leur donner, disait-il, une idée de leurs progrès dans la tactique européenne. Au milieu des manœuvres , les soldats , à un signal convenu , cernent leurs admirateurs et les conduisent à la prison qui leur était préparée à la citadelle. Depuis longtemps d« riches cadeaux avaient été envoyés de Constantinople à Mahmoud-Khan, pour le mieux tromper et l'attirer dans U piège.

« Cependant, au lieu de marcher directement au lac, nous faisions un détour à gauche, attirés par les ruines du couvent de Nareg. Son nom était associé dans mon esprit à celui du plus profond docteur, du plus parfait écrivain et du Saint le plus tendrement pieux de l'Eglise arménienne , }• veux nommer saint Grégoire Narégatsî: il vivait à la fin du dixième siècle. En nous agenouillant sur son tombeau , ■c[in attire un grand concours de pèlerins , nous nous voyions entourés de toute la population du village, qjïî

nous demandait avec • larmes quand viendrait Theure de sa délivrance. Ces pauvres gens nous recevaient commo les messagers du Gel ; et , de tous les Arméniens de ces contrées, ce sont ceux qui paraissaient désirer le plus sincèrement la réunion à l'Eglise romaine , comme si de la chûsse du Saint qu'ils honorent avec ferveur émanait un8 ?ertu secrète d'orthodoxie. Les Kurdes ont achevé de ruiner le monastère en ces dernières années, et ils ont aussi déshonoré l'élégant portique de l'église qu'avait fait réparer le prédécesseur du Patriarche actuel. Deux vieillards , portant le nom de vartabeds, habitent les masm-es du cloître : Tun d'eux, d'une simplicité engageante, pi-it la peine de nous accompagner sur son humble monture jusqu'au bord du lac distant d'une lieue environ. Je fus bien étonné d*apprendre ensuite que ces deux vartabeds étaient , après le Patriarche, les deux premiers prélats de l'Eghse schismalique d'Âghthamar, et que le vieux Méchitar, qui s'était fait compluisamment notre guide, était archevêque.

« La mer de Van , comme disent les Arméniens , est ua grand lac bleu et salé, qu'on appelle aussi mer d'Aghthamar, du nom de la petite île pour laquelle nous nous embarquions dans une sandale turque. Un vent du sud , qui descend habituellement vers le soir des montagnes du Kurdistan , gonflait favorablement la voile, et nous abordâmes avec la nuit au rivage. L'obscurité m'entretint jusqu'au matin dans l'illusion où j'étais de retrouver les constructions royales attribuées à Kakig , premier roi de la dynastie des Ardzérounis, desquelles Thomas Ardzérouni, historien issu de la même maison, a fait une description pompeuse (1); mais, à mon réveil, je ne vis autour de moi qu'un écueil

(i) Géographie de l'ancienne Arménie ; y Qxà&Cf 1822, 'Ifouvetlc Arménie^ ^ ■page .162 ; Yenise , 1806.

aride ; pas un pouce de terre végétale , et partout la détresse et la désolation. La prétendue digue do Kakig , que l'auteur d-dcssus mentionné compare au travail gig;mlC'S(iue attribué à Sémiraniis qui se trouve prés de Van, au pied du niout Varak, aurait totalement disparu sous les Ilots ei>valiissants du lac, et, s'il faut croire les liaLiianis do Hic, lœil peut encore , dans les jours de calme, en distinguer au fond de la mer les derniers vestiges. Il ne reste que l'égUse, ou mieux la chapelle, dont l'arcliitecture fort médioci'e n'a d'autre originalité que de grotesques et informes Las-reliefs sculptés à l'extéiieur et représentant l'histoire abrégée de l'ancien et du nouveau Testament. Je ne parle pas de h chambre d'honneur qu'on nous avait donnée , bâtie de terre détrempée dans l'eau mêlée de paille , comme toutes les habitations de ces pays; on y trouvait pour sicge nne natte de jonc , et les fenêtres , formées par un simple treillis, étaient ouvertes à tous les vents. Mais comment oser se plaindre, lorsque le Patriarche n'est pas logé plus splendidement , et que les ouvertures qui laissent passer la lumière dans son appartement n'ont, en guise de vitres, que des feuilles huilées d'anciens manuscrits !

« Le Patriarche n'était pas dans son palais. Dix jours aitparavant, je l'avais trouvé par hasard fugitif dans un village où il se cachait pour éviter les nouvelles exactions de Mahmoud-Khan. Introduit dans une chambre obscure et souterraine,j'avaisvuun vieillard septuagénaire, d'une taille élevée , d'une figure régulièrement belle . et que son épaisse barbe blanche embellissait encore; on aurait dit un antique pontife de FOrieut. Mais, à ces dehors favorables , ne se joignait pas la capacité intellectuelle que j'attendais. Jean, eatholicos d'Aghthamar, après m'avoir fait lionnêtement asseoir sur son tapis , commença par me demander qui J'étais, craignant que mon costume ne déguisât un espion (f\ un agent de Mahmoud-Khan. Il fut rassuré , sur ma

pnrole qiic je vcnnis du Frenkistan ; j'njouUù le nom de la France, mais je m'aperçus qu'il n'était pas plus connu du Patriarche que celui des autres royaumes de l'Europe : le monde so borne pour lui au roc d'Aghthamar, dont le circuit est de 900 toises, et il ne connaît au delà que les villages arméniens répandus dans le Kurdistan et qui tombent sous sa juridiction. Lorsque je lui exprimai mon envie d'aller au monastère , il me répondit obligeamment que son varlabcd Joseph le représentait, et me montrerait l'église et la bibliothèque ; après quoi , il ne m'adressa que des questions insignifiantes. Toute conversation sérieuse fut impossible ; plusieurs fois j'essayai de l'entamer, et mon interlocuteur distrait ne me suivait pas; il était préoccupé des boutons de mon habit. Il n'avait pour cortège qu'un autre vieillard parlant aussi un arménien vulgaire, mêlé de kurde : c'était un Evêque. Son œil fin et scrutateur n'avait pas l'expression simple et bonne des regards de l'autre ; il semblait être avec nous sur la défensive , comme s'il avait redouté notre qualité de catholiques , titre sous lequel nous nous étions présentés. M. Scafi , qui pensait avoir avec le Patriarche une conversation intéressante sur l'origine de son siège , sur la succession de ses prédécesseurs , leur histoire et les points de croyance qui les séparent de l'Eglise latine , fut douloureusement désenchanté à la vue de cette nullité puérile, et il me fit la juste réflexion , « qu'une Eglise qui « avait un chef sembbble était eucore sous la verge du « Seigneur. »

« Nous ne fûmes pas plus satisfaits des religieux qui nous reçurent au couvent : il ne s'y trouvait qu'un vartabed qui sût de la langue httérale ce qui est nécessaire pour l'intelligence de la liturgie. Après m'avoir promené dans l'église, dont je lui appris la véritable date , il me conduisit à la bibliothèque , consistant en une centaine de manuscrits poudreux et entassés sans ordre dans un des coins de la sacris-

lie. La plupart de ces livres incomplets et déchires étaient des Psautiers , des copies de l'Evangile , quelques traités des Pères, et des Sermons. Je ne distinguai que quatre ouvrages rares , dont deux surtout ont une valeur scientifique réelle. Qu'est devenu le dépôt littéraire recueilli par les Patriarches précédents, et qui, préservé par la position avantageuse de l'île, doit avoir échappé au vandalisme d'Alp-Arslan et de Timour?

« Trois autres jeunes religieux aspirent à la dignité de docteurs , et représentent les espérances futures du clergé d'Aghthamar. Le premier me pria gravement de l'initier aux secrets de la science talismanique , que les Orientaux supposent aux voyageurs européens , pour l'aider à découvrir les trésors du roi Kakig, qui, suivant la tradition locale,' sont enfouis dans l'enceinte du monastère. Ce qui pouvait le confirmer dans cette haute opinion de mon savoir , c'est qu'il m'avait vu copier une inscription cunéiforme persépolitaine transportée là , je ne sais à quelle époque , de la ville de Van , où j'ai recueilli toutes celles dont parle l'historien Moïse de Cliorcne, el qui sont attribuées à la reine Sémiramis. Le second, que j'avais chargé de ma transcrire d'autres inscriptions arméniennes, ne put s'acquitter de sa tâche ; et le troisième , transfuge de l'Eglise arménienne-schismati^iue de Constantinople , oii il n'avait pu être ordonné, était venu à Aghthamar, dans l'espoir d'y trouver plus d'indulgence. Grand Dieu! voici à quel excès d'abaissement est descendue cette déplorable secte , qui a eu la triste constance de demeurei* sept siècles et demi séparée de l'Eglise mère ! L'ignorance , la misère , l'épée des Kurdes , le joug des Turcs et le mépris des autres communions arméniennes pèsent à la fois sur ces obstinés , dont le chef se complaît orgueilleusement dans sa solitude, où il s'entend saluer par quelques bouches, du nom de Catholi- ;os ou Patriarche universel.

« Le dcii*\*MMiiejour, nous parlions; et tandis que Icvent emportait rapidement la barque, -assis à la poupe cl les yeux fixés sur File, je récapitulais tout pensif le long enchaînement des inforlunesqui accablent ces chrétiens nos frères , et je me disais : « Sans doute ils sont coupables , « et Dieu les a chàlics. Mais aujourd'hui l'ignorance les « relient peut-être seule dans Terreur , et Dieu leur aura « fait miséricorde, selon cette parole : Mon Père, parJorvv.nez-Iciir, parce qu'ils ve savent ce qu'Us font. Si des « apôtres delà vérité catholique leur montraient la voie, « ils y cnlreraiciit probablement sans difficulté. Mais qu'il « est petit le nombre des ouvriers de la moisson évan-' « gélique ! et quand pourra-t-il s'en détacher quelques-uns « pouu glaaer les épis dispersés dans ce coin obscur du « champ du Scigneui'? » Débarqués sur la plage, nous nous acheminâmes vers Van , malgré les représentations de nos guides qui voulaient attendre au lendemain , parce qu'il se faisait lard et que la roule était longue. Depuis j'ai eu tout Iieu.de connaître que notre refus d'écouter leurs observa-' lions était une bonne inspiration de la Providence , car ce soir racme Mahmoud-Khan était^incarcéré. Comme nous atteigiiions à la nuit close les portes de la ville, les gens du prince kurde s'enfuyaient à toute bride pour donner l'alarme aux .tribus. Le lendemain, certainement nous eussions été faits prisonniers , et renfermés con^me otages dans le noir cliûteau de Paklevan.

« Feu M. Saint-Martin, connu par ses doctes travaux sur l'histoire et la géographie du peuple arménien, s'est trottipé lorsqu'il avance que lEglise d'Aghlhamar suit le rite et lu doctrine des Grecs. La liturgie elle Symbole sont exactement les. mêmes que dans l'Eglise d'Echemiazin , et toute U gGissiftUr>ient de l'établissement d'un patiiarcat indépendaut'du premier. Les deux communions sont séparées 'le la véritable Eglise, parce qu'elles rejettent le concile da

Chalcédoine. Ce n'esX pas qu'elles souUeiyiont la doctrine coinpirio d'EiHychès , puisqu'on ranalliématisc comme corapliced'Appollinaiie, en ce qu'il nie x]no Non c-Seigoeur Jésiis-Christ soit honune comme nous. Mais après avoir admis que le Sauveur est Dieu et homme parfait, qu il a souffert selon la chair et non selon la divinité, ils, no veulent cependant pas conclure qu'il y ait deux natures en sa personne. Ils'[)artagcnt l'erreur les Syriens jacobites, de» Cophies,ct de tous les Monophysites. L'unité de nature les conduit à dire qu'il n'y a en Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'une seule opération et qu'une seule volonté.

« C'est un fait ijien digne d'attention que Terreur, après avoir placé une Eglise hors du sein de l' Eglise unique , tarit aussitôt en elle toutes les sources de la foi et de la charité : c'est-à-dire, preniicrement, que la doctriîie, au lieu d'être développée par les lumières d'un enseignement légitime, reste inerte et comme frappée de stérilité théologique ; ea second lieu, que le foyer d'activité qui va toujouis se dilatant dans le Catholicisme, et se reproduisant chaque jour sous les mille inventions de Tespi-it evangélique de sacrifice, €St pour ainsi dire glacé par cette première négation, en sorte que son feu divin se retire des institutions même où d'ordinaire il se manifeste. Le culte arménien-schismalique BOUS servira d'exemple.

« Le saint sacrifice de la Messe, dont l'Eglise catholique est saintement prodigue, comme du miracle le plus grand de la bonté céleste, et comme du moyen le plus excellent pour la sanctification de Ihomme, est rendu rare comme une exception, et sa célelration devient plus diflicile. D'abord il faut retrancher les jours de jeûne si nombreux dans la ritearménien; ensuite il n'arrive guère que l'on célèbre deux Messes en un jour dans la même église, et jamais elles ne peuvent être dites sur- le même autel. L'esprit des sacrements es t encore faussé dans leur application : ainsi le Bap-

téme n'est adinînîslré à rcnfant que le huilltme jour :ipr?;s sa naissance; s'il meurt dans l'intervalle, certains vartabeds , pour se justifier , aiment mieux, nier implicitement le péché originel que d'avouer le défaut de leur liturgie» La Confirmation est donnée à l'enfant après le Baptême, et le simple Prêtre s'arroge le pouvoir de la conférer.

« L'Eucharistie est administrée sous les deux espèces aux fidèles, qui se présentent debout à la sainte table. Le Prêtre ne consacre qu'une seule hostie , et il la divise en autant de parties qu'il y a de communiants. De la sorte , le très-saint Sacrement n'est pas toujours présent dans l'église ; et il faut ajouter que , soit par un esprit de rigorisme insensé , soit par une indifférence coupable, les communions sont extrêmement rares, non -seulement parmi les simples fidèles, mais même parmi les Evêques et les vartabeds , qui célèbrent à peine une fois l'an. Qui pourrait en outre concevoir l'excès inouï d'orgueil de ces derniers ? un docteur croirait déroger à sa dignité s'il recevait le Fils de l'Eternel des mains d'un Prêtre inférieur , ou s'il s'agenouillait à ses pieds pour être absous. L'Extrême-Onclion, administrée par les uns dans l'état de santé' ainsi que pendant la maladie, est entièrement supprimée par les autres , comme pouvant favoriser le relâchement , parce qu'elle offre , disent-ils , au morirant un dernier moyen de salut : étrange interprétation de la prévoyance miséricordieuse de l'Eglise , qui nous poursuit de ses grâces juscjue dans les bras de la mort ! - « Le sacrement de l'Ordre est le mieux conservé dans soift intégrité primitive ; et comme cette Eglise a reçu ses cérémonies de saint Grégoire-le- Grand , son rite ressemble presque entièrement à celui de l'Eglise romaine. Toutefois, une différence essentielle dislingue le sacerdoce arménien ; c'est la faculté donnée ou même le devoir imposé au simple Prêtre de contracter mariage. Tous les Derders, qui forment' la classe des desservants, correspondante chez nous à celle

des Vicaires et des Cures, ont leur Eretsguin: tel est le nom que porte l'épouse du Prêtre. En compaiant, même sous le seul r:ipport temporel , cette portion du clergé avec le nôti'c, j'ai pensé mille fois que la meillcuro réponse aux contradicteurs et au\ ennemis du célibat des Prêtres, serait de leur peindre en quelques traits la condition d'un Prêtre marié dans l Orient. Il est bien facile à nos discoureurs d'argumenter spécieusement contre le règlement le plus louable de la discipline calliolique, p'ircequ'ils jugent les choses du point de vue de la France, et qu'ils sont habitués à avoir sous les yeux, l'exemple dun clergé instruit, zélé, et d'une conduite régulière. Ils s'imaginent imprudemment que le mariage serait comme un complément de ces qualités, en ajoutant seulement an caractère sacerdotal le métile d'une ulililé sociaJcy selon le langage convenu des économistes. Ils ne savent pas qu'alors le Prêtre deviendrait avec sa femme, ses enfants, et toutes les nécessités de la famille, un pesant fardeau à la société , au lieu de l'alléger et de la servir par le sacrifice continuel et entier de sa personne, libre de toute entrave lerresti'c ei do tous liens delà chair. Il serait continuellement retenu par les considérations de l'intérêt privé; et s'il ne pensait pas à lui-même, il ne pourrait oublier du moins ceux dont la Providence ou la nature l'aurait chargé. Qu'on ne nous objecte point ici l'exemple des communions protestantes : il n'y a là aucune parité. Le protestantisme ^ comme d'habiles controversistcs l'ont piouvé, ne peut avoir de culte, et se résume toujours forcément dans le ' déisme. Le pasteur est un homme dont toutes les fonctions se bornent à venir une fois la semaine au lieu du prêche , faire une lecture que chacun peut faire également chez soi, et donner des explications du sens spirituel et littéral, que chacun est libre d'accepter ou de repousser. Il n'y a donc pas là de ministère ; et le sacerdoce est une place de lecteur, .. «lus commode à remplir que celle de maire , et aussi pliss TOM. 11. LXV. 59

Jîvnntigpuse. Les communions chrétiennes de l'Orienl sont scliisnKili(]iieseimt'''melu'rôiiqncs;mnishiprarK]uedosdevoirs quiconstiincntpourle Prêtre la partie aciivc du ministère, quelque altérée qu'elle soit, subsiste toujours. On doit même dire que la cause de celte altération est le mariage, qui contraint le pauvre Dénier à travailler des mains pour faire subsister sa famille. En effet, après avoir récité les Matines au lever de Taube, il va mettre la main à la charrue ou paître son bétail, lors(ju'il n'est pas occupé d'autres soins domestiques , jusqu'à l'heure de Vêpres , qu'il chante au coucher du soleil , et qui composent la seconde partie obligatoire de son bréviaire. 11 manque donc du temps et des moyens d'étudier; comment ensuite pourrait-il instruire ses ouailles? Aussi semble-t-il s'être résigné à la nécessité humiliante de son ignorance, en abandonnant la lecture etlinstruc- )Uon aux docteurs et vartabcds, lesquels vivent dans le célibat, ainsi que tous les autres supéi'ieurs ecclésiastiques. Nouvelle preuve de la justesse et de Tulilité de nos règlements, puisque la même Eglise qui autorise le mariage, reconnaît aussi que le Prêtre élevé, intelligent et modèle, doit vivre dans la continence. Les Derders, il faut l'avouer, ne sont que les premiers valets de ceux-ci, qui les. traitent avec tant de hauteur qu'ils ne leur permettent jamais de s'asseoir en leur présence. « Comment pourrais-je « hre et étudier, me disait un jour un de ces desservants « à qui je repi-ochais son peu de connaissance de la langue « de sa liturgie? ce n'est pas la coutume; et si je le faisais, « les vartabcds s'en fâcheraient comme d'une usurpation. » Que de fois j'ai secrètement gémi sur la dégradation de cette classe de Prêtres, que leurs haillons seuls distinguent des autres paysans, et qui s'empiessent de rendre au voyageur les offices les plus serviles, pour avoir droit, au départ, de tendre la main et de réclamer leur hakôhiche!

« Le mariage est soumis à des empêchements plus se-

A43 vôres (juc pnrtout ailleurs ; ci ccporiflanf, Imsquo los n'damalions sont iippiiyrcs près du Palriaiclic par «jiicluiie largesse , OQ trouve les moyens de l'aire Kgitinicr nièiue le divorce.

« Les Arniénirns sont appelés les {grands jeûneurs de rOrient, et ils mcrileni juslcnicnl «e nom, piiisijiie durant les deux tiers de Tannée ils observent inie ah.ilinence rigoureuse qui leur interdit 1 usage de la viande, du poisson, de riiuile Cl du vin. Cet e>prit de moi tilieation, verilablement louahle en soi , dégénère néanmoins en un pliarisaique orgueil, qui les porte à accuser de relàcheuicnt lEgUse romaine. Il esl aise de recounuitre <|ue 1 inicatiou de saint Grégoire iillu/nivateur , en insiitiKUit ces jeûnes, était de sanctifier p;n- la religion des privations rendues nécessaires par la nature (1). Le pain, le lait et lac liaii' des brebis, tels sotit les seuls alimenis possibles dans le pays ; tout le reste est du luxe. Le dernier paysan de France ne pourrait supporter le régime des gastronomes armenii'ns. Les fruits et la vigne ne inùiisseni<|iren(|n;ilreoii ciiuj lieux pri\i!r'giés; le poisson, dont l.i pèche esl l.i plus abondiiuie dans le lac de Van, ne peut être pris que deux mois de l'année ; et il se borne à deux espèces. L'abstinence de la viande est si peu une privation, (|ue la majorité du peuple n'eu mange pas les jours où elle est pcianise. La constitution saine et robuste delà race prouve, du rcîste, (|ue cet aliment n'est pas pour elle ua besoin. La vie sedentaii'e des femmes continuellemcQt renfeinues ou assises, findolence des hommes,, qui ne portent pas au travail 1 activité énergique de nos ouvritn's, expliijuent enco;-e c.'tle possibilité des longues abstinences. Quant àlhuL', elle est si rare dans le pays, que j'en fis chercher iiiutilement queUjues gouttes nécessaires à un malade , dans la ville dEi'ziugaiii , Tune des cités les {Jus considérables de rAraiénie ; et nous savons d'ailleurs que le Patriarche et les Evêques sont obligés d'eiU'

pîoycr riiuiîc de sésame, ci môme le beurre, pour les onctions «Je la liturgie.

a Nous le savons , ce tableau de rélai religieux et intellectuel de l'Aiménie n'est pas flaiieur; ranionr seul de la vérité a pu tirer ces aveux de notie cœur, toujours plein de compassion pour la nation même. Notre pensée serait donc mal comprise, si (|u<'l(jue lecteur y voyait un autre sentiment que le désii' de montrer le degré de décadence et d'abjection où se réduisent volontairement les églises qui abandonnent leur mère, épouse du Chiist. Ce sont des enfants prodigues qui, ai)rcs avoir dJserté le toit natal, ne rencontrent partout qu'amertumes et opprobres. Ce maliieur n'est pourtant pas sans remède; il sullit de demander humblement pardon au Père des (idclcs, et le pardon sera bientôt aceordé avec toute TelTusion du p;>tcrncl amour.

« Le peuple arménien est profondément religieux; et sa foi, quand elle s'attache à la vcriié, est inébranlable en présence delà persécution, comme en ont fourni tant de preuves éclatantes les catholi(iues de Conslantinople et d'Angora. Il ne partage pas les préjugés et la passion haineuse de ses chefs spiiitucls ; il n'a besoin que d'être éclairé pour alyurer Terreur. Tous les Missionnaires qui sont venus l'instruire , ont vu leurs peines aniplement récompensées. Dans le XIV* siècle, un Frère dominicain, Barlliélcmi de Bologne, envoyé parle pape Jean XXIT, s'établit à deux journées dcTauris , ■dans la petite ville de IMaraga. Le bruit de sa sainteté attirait à sa cellule tous les vartabeds d'alentour. L'un d'eux , Jean de Kerinii , neveu du prince Grégoire de ce nom , le visita aussi, et engagea avec lui une controverse sur la question de la suprématie pontificale. Eelairé de la grâce et guidé par son sens droit, il se convertit à la Foi catholique, et résolut noblement de travailler le reste de ses jours à la i>ropager dans sa nation. Parmi les docteurs que la lecture <.1c ses écrits avait portés à imiter son exemple, il en choisit

douze, et fonda Fassocuition dos Frères unis, qui durant trois si(Vlos ont et;'; los drfonscurs et les apôtres de l'orlhodoxic dansTArménie, la Giioigic, la Tai-laric cl la Crimée. En 1680 ils avaient encore une maison à Nakcliivan, et la niulli(fid(^ dos ca(lK)li<|ties qni remplissait le pays était le fi'uil de Ii'ur zèle. Dieu bénit aussi les travaux des Jésuites qni leur succédèrent à celle épocjue ; mais ceux-ci ayant été contraints par les circonstances d'abandonner celte mission , la plupart des brebis se sont dispersées ou ont péri , elle beirail est resté désert (1).

« Nous conjurons Dieu d'envoyer de nouveaux ouvriers, et nous csp'rons, eu attendant, que votre sainte et charitable Association fera son possibU; pour les âmes demeurées fidèles.

ï Voire Irès-indigne serviteur et associé,

« Eugène BoRK , charge d'une mission scientifique par l'Académie des Inscrijotionr et Belles-Lettres. »

(i) î/Eglise cnil'oli.jiie (l'A i-ménie n'esl poii:lnnt point resiée dans i':ibnri(îon. Ruin.,', Venise et Vienne ont des Ota!>!isscnienl3 destines à fonnL'r rélite du clerg'; arniénien orllioiloxe. Uu Archevêque de celte nation lésidc à Constaulinople. Un autre prélat, qui porte le litre de Patilarclic deCilicie, lisliile au Mout-Liban; îl a sous sa juridiction des EvOqncs et des Prclrcs qui dirigent, dans l'Arniéiiie propicnieut dite, de nonilneiises cln-elientés. \. Djulfa s'e*-t étahlie une mission arniénieinic, chargée d'évaiigj- Jiser ceux de sa nation qui liahiîent la Perse. Et Tiflis, capitale cV la Géorijie , voisine des contrées nouve!Icn»cnt conquises par les Russes, a des Missionnaires Capucins que l'OEuvie delà Propa^ galion de la Foi a déjà secourus.

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