LETTRE
Au Rédacteur du GLOBE.
Paris, 14 août 1828.
Monsieur,
Je lis dans un Journal (le Messager des Chambres du dimanche 10 août) l'énumération d'une longue suite défaits, par laquelle l'auteur prétend prouver que l'Eglise , dès Constantin , a toujours été soumise à la puissance temporelle, puisqu'elle fut toujours convoquée dans ses conciles , approuvée dans ses décrets , instituée dans ses évêques et dans le souverain pontife lui-même , déposée parfois dans ses dignitaires par les
(M empereurs de Bysauce , les rois des Francs , et l'écrivain eût pu ajouter, pour grossir le catalogue des faits , par un grand nombre de souverains barbares , tant ariens que catholiques.
Il me semble que celui qui a cité ainsi ces faits , et qui nous en promet une plus longue suite encore, manque essentiellemen de hardiesse , puisqu'il les énonce cruement , sans en tirer la conséquence. Je suis sûr d'avance qu'il n'oserait même l'en tirer, parce que le journal dans lequel il écrit veut garder sa position de catholique et de feuille du gouvernement. Il ne voudra pas abdiquer le gallicanisme , et ses conclusions pourraient être aussi défavorables à l'Eglise gallicane qu'à l'Eglise générale. Oui, Monsieur, l'Eglise gallicane est devenue aussi infidèle à ces faits que Rome même, à cette exception près qu'elle y est devenue infidèle d'une certaine manière , ménageant , pour me servir d'une expression triviale , la chèvre et le chou ,• tandis que Rome les a rejetés en masse , en les considérant comme imposés par les circonstances , et comme une véritable sujétion de l'Eglise. Si elle n'a pas vu , dans les époques que l'écrivain désigne , une autre captivité de Babylone , c'est qu'elle les a , tacitement ou publiquement, considérées comme des jours de transition et de passage. Avant Constantin , l'Eglise était dans l'Etat , se tenait cachée dans les catacombes. Sous Constantin , elle subit la condition de l'empire romain , et , parmi les rois barbares , celle de la conquête : ce qui n'empêcha pas le clergé de se préparer la voie d'un autre avenir.
Ce n'est pas tout que de connaître jusqu'à un certain point les faits , et de se procurer un facile triomphe en les cnumérant. Le catholicisme anti-ministériel pourra citer d'énergiques protestations , des faits contraires , et les choses n'en seraient pas plus avancées. Il s'agit, avant tout , dese placer sous le point de vue dans lequel s'est placé , d'une part Y Etat, de l'autre Y Eglise, et de juger de ce point de vue les événemens et les circonstances , qui souvent les modifient à l'insu des hommes.
En principe, l'Eglise devait mieux connaître ce qui appartenait à la société chrétienne comme telle , que ne pouvait le connaître l'Etat. Elle était instituée pour les besoins de cette société, et l'Etat n'avait aucunement mission pour régler ces besoins. Assembler un concile , élire un évèque , parler aux fidèles , librement , sans contrainte , en bravant les dangers , tel était le droit que l'Eglise tenait de sa fondation même. Rien de cela n'intéressait l'Etat. Cependant il y avait des rapports à régler entre l'Eglise et l'Etat: ces rapports ont été très-mal réglés depuis l'origine; tantôt l'Etat a envahi sur l'Eglise , tantôt l'Eglise sur l'Etat. On a vu le premier intervenir dans la juridiction de l'autre ; celle-ci s'immiscer, par contre-coup , dans les affaires temporelles. Si elle avait droit d'excommunication religieuse , elle ne pouvait légalement appeler les peuples aux armes , les affranchir du lien de l'obéissance. La censure, d'institution chrétienne, ne devait jamais dégénérer , soit envers les princes, soit envers les particuliers , ou encore envers les peuples , en une force coercitive. Ni la déposition des rois , ni la per-
( 8) sécution des hérétiques , ni l'établissement de l'inquisition , n'appartenaient au droit de l'Eglise. C'était déjà une assez belle mission que celle d'avertir les peuples et les rois de leurs erreurs et de leurs méfaits , mission que l'Eglise semble , depuis long-temps, avoir abdiquée , quoiqu'elle fût de la plus pure essence du christianisme. En conçoit-on une plus haute que celle qui effraie la force par l'accent de la morale?
L'Etat , sous Constantin , partait d'une idée de domination romaine. Il concédait au christianisme un établissement public ; mais il n'oubliait pas encore que César avait été souverain pontife , et s'il n'ordonnait plus , dans les affaires religieuses, avec la toute-puissance impériale , il n'entendait pas y renoncer en se conformant au génie du christianisme. L'essentiel alors pour l'Eglise, c'était de sortir de son obscurité: une fois tirée à la lumière du jour , c'était à elle à se constituer suivant son principe même. On a vu de quels désordres fut remplie Bysance pour avoir une Eglise césarienne , qui suivait ou dépassait les caprices, les intrigues et les corruptions de la cour. Le pape , pour s'y refuser autant que possible , a été déclaré schismatique par le patriarche de Constantinople; mais il a sauvé la civilisation de notre occident.
De même , sous les rois barbares , ariens et catholiques, l'Etat partait de l'idée de la conquête germaine. Le clergé, quelque privilégié qu'il fut, suivit toujours la condition des vaincus. Il ne fut jamais reconnu franc ou libre. Il fut placé dans la meilleure catégorie possible , mais non pas dans celle du vainqueur. Comme
les' Romains , il tomba en niasse dans la sujétion des vainqueurs. C'était de rigueur aussi long-temps que les membres de l'Eglise se composaient de Romains eux-mêmes. Un changement ne fut possible , par la suite des temps , que lorsqu'il y eut un clergé en grande partie tiré de la masse des vainqueurs. De tels ecclésiastiques jouissaient alors de la plénitude de la liberté germaine; mais entre temps l'Eglise , comme Eglise , ayant subi la primitive condition romaine , pour rendre celle-ci tolérable . s'était réfugiée , autant qu'il lui avait été donné , sous l'abri que lui avait offert la royauté barbare dans le vasselage féodal.
Certes , si au moment de la conquête il y avait eu un clergé germanique , ce clergé se fut maintenu dans son entière indépendance. Dans les Gaules , il eût subi la loi salique , où la royauté n'exerçait qu'une part trèsindirecte de commandement , au moyen de la paix du roi , comprise sous la forme du ban du roi, jadis inhérente à la nation même. Mais comme l'Eglise n'avait à enfreindre ni cette paix. , ni ce ban , sa position eût été celle d'une liberté entière. Il est vrai qu'on n'eût pas épargné au clergé le port d'armes, pas plus qu'on ne le lui a épargné sous le vasselage féodal.
Mais comme la conquête n'a partout rencontré qu'un clergé catholique romain (si nous exceptons les Goths, qui , dès l'origine , eurent des pontifes ariens de leur nation , jouissant de l'indépendance des Goths), il en est résulté que ce clergé , en persévérant dans la loi romaine, a subi la sujétion romaine. Cependant les vainqueurs, qui savaient parfaitement se gouverner et
( io ) se régler eux-mêmes , avaient besoin , pour gouverner leurs sujets romains , du secours des employés de cette nation. D'abord la nation conquise fut la propriété des hommes d'armes qui avaient opéré la conquête. Ce n'était pas au prince , c'était à la suite guerrière qui avait juré de faire les guerres de ce chef, et qui partageait avec lui une proie commune , à laquelle appartenait, conjointement avec le prince, la nouvelle conquête. Bientôt le prince seul devint le souverain des vaincus , au nom d'abord de ses compagnons d'armes, puis insensiblement en son propre et privé nom; car telle était la coutume romaine, qui continuait de gouverner les vaincus. Aussi le prince s'entoura-t-il bientôt de Romains tirés des grandes familles des cités , ou des décurions membres de la curie gauloise. Au même titre, il appela à sa cour les membres influens du clergé. Mais ces lites , ou sujets romains , prêtres et laïques, il les accepta bientôt, par grâce spéciale , au nombre de ses leudes , ou hommes d'armes , sans toutefois leur accorder la condition germaine , ce qui n'était pas en sa puissance.
Aussi sous les Mérovingiens , nous voyons des Romains et un clergé romain occupant les hauts postes de l'Etat ; gouvernant , administrant , non les Germains , mais leurs propres compatriotes , qui avaient passé d'une condition romaine entière , au moyen du vasselage, en une semi-condition germanique . Us avaient le pouvoir , mais non cette totale liberté germanique , apanage des vassaux germains d'origine , lorsque ces vassaux , jadis les compagnons d'armes du prince ,
eurent échange les revenus du fisc romain , leur propriété commune , pour des lots en terre individuellement tirés de ce même fisc , sous condition de vasselage, d'abord envers la communauté des conquérans , ensuite et insensiblement, par usurpation et adresse du prince, envers le prince seul. Les choses n'en restèrent pas là quand le clergé, en grande partie, se composa de Germains mêmes. Le prêtre d'origine germanique, s'il ne préférait le régime et la condition du simple homme libre, se fit vassal sous condition germaine, recevant son bénéfice, d'abord de la communauté, ensuite du roi seul , mais tenu au service d'armes , par suite de ce bénéfice même.
Si l'historien du Messager des Chambres , au lieu de se borner à citer des faits , qui, isolément comme faits, prouvent tout ou rien , et ne reçoivent une valeur déterminée que des circonstances qui les accompagnent , eût examiné les conditions politiques , administratives , judiciaires , religieuses et militaires de l'époque ou des époques auxquelles ces faits se rapportent , il en eût jailli une lumière peut-être opposée à celle que son érudition s'en était promise. Il est très-bon de savoir quelque chose ; il est encore mieux de connaître avec réflexion. Nous ne sommes plus au temps d'une science qui se puise à bon compte dans le premier recueil ouvert à l'investigation du savant; mais nous sommes au temps de la pensée mûre et approfondie qui veut se rendre raison des causes.
Agréez, etc.
Baron d'Eckstein.