‹ Various Periodicals: Le catholiqueChapitre 5 sur 9 · II · texte numérisé non relu

II

moralité générale du temps où le roi Soudraka cernait. Il y a là de la fierté , un noble respect de la dignité humaine. Si ce n'est pas l'héroïsme des siècles du Uamavana et du Mahabharata, grands poèmes épiques de l'Inde , ce ne sont pas non plus la corruption , l'abjection des temps postérieurs. On reconnaît certaines traces de générosité dans la manière dont sont tracés les personnages des classes inférieures et même des castes réprouvées, tels que deuxTchandalas (Parias) , exécuteurs des hautes -œuvres. Il semble que , dans cette abnégation des préjugés de caste , on retrouve une sorte d'influence bouddhique. Quelques esclaves se relèvent de l'ignoble abaissement où leur condition les plonge par la grandeur du sentiment qui les anime ; ils savent se faire honorer. D'un autre côté, des scènes de tripot, telles que les maisons de jeu de nos grandes villes peuvent seules en offrir le modèle, attestent une grande dépravation de mœurs. Mais ce qui , dans le drame indien , prouve le plus en faveur de ce peuple, ce sont les constans témoignages d'affection et de dévouement que les inférieurs y donnent à leurs maîtres ; le caractère national se relève ainsi; et l'on voit avec surprise des sentimens d'une délicatesse peu commune se mêler aux vices dont il est d'ailleurs entaché.

Ce reflet naïf des mœurs sociales , reflet qui rend si intéressante l'étude du théâtre chez les anciens peuples , anime le drame indien; on y voit ce que peuvent sur le naturel des hommes , naturel dont l'identité est universelle , les préjugés de caste , de religion, de convenances , de société. La doctrine de la migration des

( 02) âmes s'y montre sous des couleurs favorables. L'esclave , l'homme de caste réprouvé , se considérant comme puni des fautes d'une vie antérieure, causes de leur servitude ou de leur abaissement actuels, s'efforcent de se réhabiliter par la vertu , par la patience. Ils sont sûrs, après avoir vécu selon la loi , d'atteindre le rang- de Brahmane dans une nouvelle renaissance ; et, si la vie du Brahmane est vertueuse, le ciel s'ouvre pour lui. Au contraire, le prince vicieux, le Brahmane dépravé, quand ils reparaissent sur la terre sous une forme nouvelle , deviennent, à leur tour, esclaves , exécuteurs des hautes -œuvres , Tchandalas. Que l'on pense comme on voudra sur cette doctrine ; qu'on la juge de manière ou d'autre ; que l'on raisonne à perte de vue sur l'origine d'un préjugé qui dans aucune région païenne né se montra plus oppressif que dans l'Inde ; il n'en sera pas moins vrai que , dans ce pays même , où l'homme de caste supérieure se croit souillé par l'attouchement de l'esclave et de l'affranchi, leur condition est infiniment préférable à celle de l'esclave parmi les autres peuples du paganisme. Comparez au langage de l'esclave antique celui de l'esclave indien , non-seulement dans la vie réelle , mais sur la scène où le roi Soudraka en offre l'image naïve ; opposez même aux plus abjects des ilotes anciens leTchandala, beaucoup plus misérable, puisqu'il est un objet d'horreur et de dégoût. Dans l'Inde , l'homme de ces castes malheureuses peut être traité sans barbarie, estimé même en quelque sorte ; rien ne l'oblige à ramper aux pieds de son maître encore enfant , à satisfaire à

tous scs caprices. Le valet de la comédie classique est, au contraire, fripon par nécessité et par état; plus il est coquin , plus on le croit fidèle; il faut qu'il soit un misérable , qu'il excuse, serve et pallie les débauches du maître. Ainsi la balance penche en faveur de l'esclave indien, en dépit de la force du préjugé et de l'établissement des castes.

Le rôle des deux Tchandalas , hommes de la caste la plus réprouvée , chargés de conduire l'innocent Charudatta à la mort et de faire briller sur sa tète le glaive de la vengeance, n'est pas dénué de toute amertume. Dans l'abjection de leur état, dans l'horreur inspirée par la condition de leur naissance , ils sentent encore un cœur d'homme battre dans leur poitrine ; ils montrent même de l'indulgence et quelque noblesse d'ame (autant que leurs viles fonctions le comportent) envers le Brahmane qui les a dédaignés dans sa fortune. Ce sont là des caractères qu'on chercherait vainement, je ne dis pas chez les hommes qui servaient d'instrumens aux vengeances juridiques , en Grèce et à Rome, mais surtout parmi les suppôts de justice , dans notre Europe chrétienne. Chez le roi Soudraka , point de peinture fausse comme dans le Paria de M. Delavigne ; point de caricature affectée comme dans cet autre drame allemand de M. Berr , miniature de tragédie en un acte , qui a , sous ce même titre , attiré la foule à Berlin ; point de sensibilité exagérée comme chez cet éloquent sophiste Bernardin de Saint- Pierre. Tout , dans la pièce indienne , est d'une vérité naïve et intime ; tout y est, par conséquent, plus réelle»

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ment philosophique que dans les déclamations dont je viens de parler. Si quelque amertume se mêle au langage desTchandalas , cet alliage ne fait que donner à la situation quelque chose de plus sombre : vous diriez une obscurité profonde où un rayon mourant du soleil se fait jour et appelle sur les infortunés qui occupent la scène toute la compassion des spectateurs. Clarté pénible, mais suffisante pour jeter sa lumière sur la nature réelle de l'ame humaine ; espèce de divination presque chrétienne et certainement très-philosophique, qui venge la nature de la contrainte que lui imposent les préjugés de caste et de naissance.

Ce même préjugé , que nous venons de voir vaincu par l'ascendant de la nature humaine , se montre victorieux et triomphant en d'autres parties du même ouvrage qui nous présentent des combinaisons essentiellement et profondément caractéristiques. Un homme de métier vulgaire, un Samvahaka, est poursuivi pour une dette contractée au jeu. Le tripot , en masse , se réunit contre lui et le force à devenir esclave du joueur heureux , envers lequel il ne peut pas s'acquitter. Le Samvahaka s'enfuit, et cherche un asile dans la demeure de Vasantasena. Il dit à cette dernière qu'il a été au service de Charudatta , et comble d'éloges , en dépit de la misère qui pèse sur ce dernier, le Brahmane, son ancien maître , qui s'est vu forcé , par cette misère même , de congédier son serviteur. La généreuse Vasantasena paie la dette du Samvahaka et le met ainsi en liberté. La reconnaissance de cet homme envers le pauvre Charudatta augmente encore le dévoue-

( M ) ment et l'amour de Yasantasena , dont la confiance pour le Brahmane devient sans bornes. Quant à l'homme qu'elle a délivré , il devient Sramanaka , ou moine-bouddhiste, vivant d'aumônes et passant ses jours dans le jeune et l'austérité. Plus tard, quand le beau-frère du roi a cru étrangler Vasantasena , c'est ce nouveau converti au bouddhisme qui la rencontre et la sauve. Assez généreux , assez reconnaissant , assez brave pour affronter ainsi la fureur du prince , ce moine bouddhiste se voit cependant forcé d'étouffer dans son sein les cris de la nature, non par préjugé de caste (les Bouddhistes foulent aux pieds cette opinion), mais par préjugé de secte. Il refuse de prêter l'appui de son bras à Vasantasena faible et défaillante; et pendant qu'il l'accompagne, elle est forcée de se guider en s'appuyant sur le tronc des arbres. L'attouchement de femme souillerait l'ermite. Certes, l'ascète chrétien le plus rigide, saint Siméon Stylite lui-même, eût oublié le texte de la règle , pour l'accomplissement de la charité . Si le christianisme provoque et encourage les sacrifices remportés sur notre propre chair, jamais il n'ordonne l'insensibilité envers autrui.

Charudatta , le Brahmane vertueux , aperçoit le moine bouddhiste dont je viens de parler. Il se détourne de son chemin pour éviter la rencontre d'un hérétique : préjugé qui, d'ailleurs , n'est pas partagé par le moine. En dépit de l'aversion des sectes ennemies, le triomphe définitif de l'usurpateur Aryaka , succédant au roi Palaka détrôné par lui , réunit dans l'en* ceinte de la même cité Brahmanes et Bouddhistes,

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amis et ennemis du régime de caste , dans les rangs desquels la paix ne devait pas durer long temps.

Ainsi la nature humaine , sous le poids même des plus étranges et des plus complexes institutions, conserve encore ses inaliénables droits et se relève du sein des entraves dont les castes indiennes soutiennent le fardeau , les unes avec résignation , les autres avec orgueil. Comparez la manifestation de la nature humaine, telle qu'elle s'offre en Chine , où il n'y a qu'administrateurs et administrés , à cette révélation spontanée et indomptable de la nature indienne , d'autant plus touchante dans son développement qu'elle a plus d'obstacles à vaincre. En Chine , les idées de caste ne sont pas même soupçonnées; la religion n'impose aucun joug ; la famille seule a son culte et ses mystères ; cependant quelle différence entre le génie essentiellement poétique de l'Indien et la triste prose de l'existence chinoise ! Moins le préjugé impose de chaînes au Chinois, et plus il semblerait que la nature dût se montrer chez lui intime , naïve , immédiate. Au contraire , le drame chinois est comme pétrifié. Dans l'Inde , une noble et puissante nature semble supporter le poids de ses chaînes sans démériter de sa céleste origine. En Chine , si vous exceptez le sentiment de la piété filiale, dont les accens y sont infiniment touchans,bien que d'une expression un peu pâle , l'étiquette , le cérémonial absorbent , étouffent tout le reste. La régularité administrative , on peut trancher le mot , la niaiserie domestique des occupations des mandarins , toujours placés entre le bout-rimé , la théière et la

bouteille , jettent sur les compositions poétiques de la nation et (autant qu'il nous est permis d'en juger) sur son drame quelque chose de fastidieux et d'insipide qui appelle le sommeil et provoque la nausée. Du moins , si la servitude du cérémonial religieux et sa minutie extrême écrasent le Brahmane , le génie symbolique , caché sous ce cérémonial même , inspire la contemplation et la pensée. On y trouve des détails extrêmement mesquins , mais d'autres qui donnent à la vie un sens sublime et lui impriment le cachet d'une haute destination. Cette époque patriarcale qui, dans la famille chinoise, ne subsiste plus que par la piété filiale et le culte des ancêtres , culte rempli, il est vrai , de la plus touchante élévation, conserve dans la famille brahmanique toute sa naïve simplicité , quelquefois sa grandeur sublime, il y a bien de la corruption dans les habitudes , mais jamais l'existence humaine n'y devient effacée , triviale et vulgaire.

Que l'on n'imagine pas d'ailleurs une caste indienne environnée de limites tellement étroites que l'homme ne puisse en dépasser le cercle. Quoique le Brahmane naisse et meure Brahmane ; quoique le guerrier reste toujours voué aux armes ; quoique le marchand et l'agriculteur appartiennent irrévocablement à la même caste, celle des Vaysias : un caractère commun unit ces trois subdivisions. Toutes trois également saintes et sacrées, elles sont dv ija , deux fois nées, régénérées. Ajoutons que l'on a vu des Brahmanes , sans quitter leur caste , devenir guerriers , marchands , agriculteurs , rois même ; que des marchans ont ceint l'épée xi. 7

( *8 ) et. sont devenus princes ; qu'un guerrier peut se l'aire agriculteur ou marchand (cas dont je ne connais toutefois aucun exemple); que souvent des Yaysias ont fondé des dynasties rovales ; mais qu'aussi , par une prérogative attachée à la naissance du Brahmane , jamais guerrier , marchand ou agriculteur ne peut devenir pontife* Ensuite, un Vaysia , fùt-il roi , ne devient pas nolile ou Kshatryia ; c'est toujours, comme nous le dirions en Europe , un roi roturier. Si les Brahmanes et Yaysias, en emhrassant des conditions étrangères soit au pontificat , soit au commerce ou à l'agriculture, ont prouvé qu'ils tenaient peu au préjugé de la naissance , les guerriers appartenant aux races héroïques paraissent s'être montrés plus sévères sur leurs droits. L'homme fier de ses ancêtres, le Kshatryia, peut être à la fois roi et philosophe, monarque et poète ; mais il ne déroge pas jusqu'à l'agriculture ou au commerce. C'est cet orgueil même desKshatryias qui a causé leur ruine. Souvent les Brahmanes et les Yaysias , ligués contre eux , les ont écrasés ; et c'est ainsi que, dans le drame , le Kshatryia Falaka tombe de son trône et le cède au pâtre Àryaka , de caste inférieure.

Le Soudra , homme de quatrième classe, le serviteur, reste également dans sa caste alors même qu'il a su acquérir des richesses, exploiter des terres, faire un grand commerce , conquérir le pouvoir. L'Inde est pleine de simples Soudras qui, sans usurper le rang et les prérogatives des seconde et troisième castes , occupent le trône. Il y a de ces Soudras rois, et rois puissans. Brahmanes , Kshatryias etVaysias obéissent à ces mo.

narques, qui ne sont cependant que des serviteurs aux yeux de leurs sujets , comme l'étaient les rois pasteurs d'Egypte. Phénomène bizarre qui peut s'expliquer par

le double affaiblissement de la puissance des Kshatryias et des Vaysias.

On voit aussi des Brabmanes remplir les fonctions des Soudras, devenir artisans et serviteurs, sans perdre jamais leur caste , sans pouvoir se ranger parmi les Soudras. Il y a des comédiens, il y a des domestiques qui sont Brahmanes, etîeSoudra qui les a à son service doit les respecter comme tels. Etat contre nature, bizarre résultat d'une longue série de révolutions sociales.

Dans le Mrichchakali se trouve un Brahmane , Servillaka , dont le rôle abject s'ennoblit par le repentir. C'est un homme qui a dissipé son bien , non comme Charudatta, en œuvres de charité, mais pour satisfaire aux voluptés de son égoîsme. Violemment épris d'une des suivantes de Yasantasena , nommée Madanika , il lui apporte un objet précieux qu'il a volé chez Charudatta , et qui doit servir à acheter la liberté de la suivante. Mais Madanika reconnaît que cet objet , déposé par sa maîtresse chez le Brahmane , appartient à Vasantasena ; elle ne veut pas l'accepter , et force son amant au repentir. Charudatta s'aperce vant de la disparution de l'objet tremble qu'on ne l'accuse d'avoir détourné un dépôt sacré placé entre ses mains, et que son état de pauvreté ne corrobore l'accusation. Dans son désespoir , il communique ses craintes à son ami qui en fait part à la femme du Brahmane. Cette dernière fait porter ses propres bijoux à Vasantasena, qui

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les reçoit comme équivalent de l'objet volé : preuve de probité qui augmente encore l'amour de cette dernière. Cependant Servillaka , le Brahmane avili , qui connaît le pâtre Aryaka , retrouve du courage et de l'énergie, excite le pâtre à s'emparer de la couronne du Kshatryia odieux aux Brahmanes, et, par ses conseils , hâte la délivrance de la ville d'Oujjayini qui •succombait sous un affreux esclavage.

On voit quelle clarté , quelle netteté , quel ordre , régnent dans l'extrême complication, dans la richesse remarquable , dans le luxe d'événemens et de moyens, resserrés sans confusion dans l'espace de quatre journées. H y a dans les caractères , une variété et un charme infini. Le lecteur même européen n'a point de peine a se familiariser avec les mœurs des personnages et le génie de la pièce , tant la force de la nature sait triompher de l'éloignement des habitudes , tant la puissance de la poésie réussit à effacer presque complètement l'étrangeté des mœurs. Certes le roi Soudraka mérite l'applaudissement unanime des gens de goût. Si son talent ne s'élève pas à la hauteur de génie que Calidas et Bhavabhouti ont su atteindre , s'il n'occupe pas dans le temple de la poésie un de ces trônes réservés aux plus sublimes esprits , il est loin de rester confondu dans la populace des poètes ; enfin l'ovation lui est méritée. Supérieur à ces auteurs dramatiques, d'ailleurs éminens et justement célèbres, aux Lope , aux Beaumont et Fletcher , aux Massinger, aux Otway , aux Lee, peut-être même aux Voltaire ; il marche du moins l'égal de Shilier et (sans que nous

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prétendions établir le moindre rapport d'analogid entre des hommes placés à une si grande distance du temps et de lieux) , le rival du grand Corneille. En tn'exprimant ainsi , j'ai la conviction de rester en deçà plutôt que de passer au-delà de la vérité sévère; et je laisserai le lecteur libre de porter son jugement , d'après la traduction suivante, où j'ai conservé fidèlement la marche de la pièce, en supprimant un grand nombre de détails, et où j'ai lutté de mon mieux contre les obstacles que me présentaient des beautés de style aussi fréquentes que remarquables , et difficiles à reproduire.

La bénédiction , qui précède la pièce , et que le Brahmane prononce sur l'assemblée, prouve que l'auteur était partisan de la religion de Siva , dieu matériel : religion à laquelle s'était rattaché un mysticisme de nature extraordinaire , qui s'enfonçait au sein de la matière, vue , contemplée dans la Divinité même. C'était l'opposé du mysticisme des adorateurs de Vishnou , mysticisme entièrement spirituaiiste , qui niait la matière , y voyait le monde de l'illusion, et la remplissait de Vishnou même ; c'était dans le sein de ce dieu que se plongeait et s'absorbait le contemplateur vishnouviste , afin de devenir Vishnou et de parvenir à distinguer l'essence des choses , l'esprit pur de l'illusion ou de la matière , ombre de la lumière du pur Vishnou. Au contraire , les contemplateurs mystiques de Siva le formidable pratiquaient Yoga , en s'identifiant , par abstraction , à ce même Siva , en qualité de créateur : car Siva , lorsqu'il s'était enfoncé

( 102 ) dans son propre sein , pour y contempler les mondes futurs , avait pratiqué ce Yoga. Alors , donnant naissance à Brahma , au créateur subalterne, il avait fait surgir de l'abîme, de la nuit de cette contemplalion mystérieuse , le développement et la formation des mondes. Dans les Védas , livres sacrés des Indiens, on voit Brahma , créateur unique , former seul ce Tapasya, contemplation de la Divinité perdue dans sa propre essence. Les partisans de Vishnou attribuent à ce dernier le même Tapasya , et lui réservent la suprême puissance. C'est ainsi que , tout en rejetant sur le second plan la doctrine de Brahma , tes sectateurs de Siva et de Vishnou s'y sont rattachés. On peut aussi observer la guerre des deux sectes opposées , et leur pacification subséquente, en étudiant le rôle que les partisans de Vishnou et de Siva prêtent respectivement à la divinité ennemie de leur secte.

Voici cette bénédiction adressée aux spectateurs appartenant aux classes élevées :

« Que Siva , en méditant profondément sur son essence et sa propre nature , étende sa protection sur vous ! L'œil fixe et sans regard , il concentre dans la contemplation de l'esprit suprême toutes ses facultés. Ainsi sa sagesse se voit elle-même en esprit , délivrée du poids de toute action corporelle. Pour faire place à la science sublime , les organes se taisent, les sens se retirent. 11 reste assis. Son haleine s'arrête. Les serpens qui s'enlacent autour de son cou restent immobiles et suspendus; et ce nœud superbe retombe vers ses genoux inclinés sur lesquels sa tête s'abaisse.

( 103 ) « Puissicz-vous vivre à jamais protégés par ce cou formidable, pareil au nuage du sombre azur que sillonne l'éclair émané des bras de Gauri son épouse. »

On voit d'un côté du théâtre la rue; de l'autre une première cuur Taisant partie de l'habitation de Charudalla. Un ami de ce Brahmane infortuné, Maitreya , personnage assez bouffon , quoique Brahmane luimême , et qui , fidèle à la pauvreté de son ami, partage son mauvais sort après avoir partagé sa fortune, entre dans la première cour dont j'ai parlé. C'est ce bon homme , parasite assez estimable , souvent comique et toujours gai qui commence la pièce.

MA1TREYA.

Non , Maitreya mon ami , ta condition n'est pas gaie. Te voilà privé de ton vieil embonpoint , et le premier passant, touché à ton aspect, sera tenté de te nourrir par charité pour te rendre ce que tu as perdu. Ah ! quelles délices quand tu pouvais entretenir ta santé florissante aux jours de la prospérité de Charudatta , quand l'abondance régnait chez lui : c'était plaisir comme tu te rassasiais des mets les plus délicats. Quelle saveur! quelle odeur! de quelles délices mon être s'enivrait! Dans quelles voluptés je me baignais à loisir! Il m'en souvient, c'était là, sous ce portique , que je m'étendais mollement. Des conserves et des sucreries colorées par un art ingénieux , étaient placées devant moi ; mes doigts s'y jouaient et s'imprégnaient de leurs nuances. On eût dit que je quittais

I 104 ) l'atelier d'un peintre. O souvenir doux et cruel ! Ma main s'élevait sans cesse vers ma bouche , et, clans mon orgueil , redressant ma tète , je ressemblais à ces taureaux des jours de fête, dont le poitrail annonce la santé, et qui , lâchés dans les rues pendant les grandes cérémonies , reçoivent leurs alimens de tous nos citoyens. Hélas ! le temps de la mauvaise chère est venu. La miette de pain tombée des tables voisines est pour moi un objet de convoitise. Je cours , semblable à la colombe apprivoisée , becquetant çà et là les restes du repas. Cependant il nous reste un vêtement, le voici; on l'a placé au milieu du jasmin en fleurs , pour que je le donne à Charudatta mon ami , et qu'il le porte tout embaumé du parfum de la fleur odorante. Je le remettrai à Charudatta quand il aura accompli ses dévotions. Mais je le vois : il rend son hommage aux génies familiers habitans de la maison. charudatta , qui entre.

Hélas ! que les temps sont changés ! Cette offrande aux dieux , qu'enlevaient autrefois les cygnes et les grues à la haute stature, voltigeant autour de ma demeure , aujourd'hui misérable tribut payé aux insectes, tombe obscurément dans les hautes herbes , où les vers la dévorent. (77 s'assied.)

MAITP.EYA.

Salut à vous , respectable Charudatta ! puissiez-vous prospérer !

charudatta:

Maitreya ! ami de tous les temps ! asseyez-vous ! (Maitrcya s'assied près de Charudatta»)

MAlTftEYA , lui o/Jrnul h tt'tcmait.

Le sa^c Churabudda vous prie de revêtir cet habit , qu'il vous offre, et qai , placé au milieu des rameaux du jasmin , en a contracté le parfum. [Charadatta prend h vêtement, garde le silence , ri paraît réfléchir. ) Dites , quel est l'objet de vos méditations?

CHARUDATTA.

Ami, le bonheur après l'infortune, c'est la lumière après la nuit. Mais quand le malheur succède à la félicité, quanti l'homme est précipité de la plus haute fortune dans un abîme de misère, il cesse de vivre; il ressemble à un homme; mais il n'en est que l'ombre , simulacre vain qu'aucune vie n'anime.

M.UTREYA.

Préférez-vous la mort à la misère?

CHARUDATTA.

La mort , si le choix était libre. Mourir est une douleur passagère. La pauvreté est une perpétuelle angoisse.

M.UTREYA.

Vous prospérerez de nouveau, n'en doutez pas. Votre bien s'est évanoui , comme la lune décroît. Vos bons amis l'ont mangé. Mais on le verra , comme l'astre nocturne, reprendre sa forme et redevenir ce qu'il était.

CHARUDATTA.

Croyez-moi; l'objet de mes regrets n'est pas la perte de ma fortune. Je m'afflige sur la nature humaine. Celui qui accourait , hôte empressé , à la demeure du riche, n'y retourne plus, dès que l'indi-

( 106 ) gence y fait son domicile. On voit les parasites voltiger autour de l'homme opulent , comme les abeilles bourdonnent autour des tempes de l'éléphant gigantesque , qui , dans la saison des amours , se couvrent d'une rosée épaisse et parfumée. Dès que ce baume odorant s'est tari, les ingrates s'envolent. Dès que la richesse a fui , les ingrats nous quittent !

MAITRLYA.

Ames viles et esclaves! Cela est vrai! Chacun de ces misérables déjeunerait de la fortune entière de l'homme bienfaisant. Que leur faut-il? Bien vivre. Vous diriez ces jeunes garçons qui, passant d'un pâturage à l'autre , chassent leur troupeau devant eux , et ne cherchent qu'un lieu fertile.

CHARLDATÏA.

La fortune arrive et s'enfuit selon les décrets du destin. Cessons d'y penser. Ce qui m'afflige , c'est l'ancienne amitié de mes hôtes , jadis fière de me reconnaître et de m'avouer, aujourd'hui timide et honteuse. Elle marchait tète haute; aujourd'hui elle baisse les yeux , passe, et me dédaigne. Je suis pauvre; plus de respect, plus d'estime; on m'oublie, on me méprise. Ah ! celui qui a perdu la considération des autres tombe bien bas dans sa propre opinion. 11 perd vis-à-vis de lui-même son indépendance. Il sent le mépris des autres, et s'en désespère. Son intelligence , jadis si lumineuse , est comme chargée d'un sombre nuage. La raison l'abandonne ; et sans la raison l'homme cesse d'être homme. Ainsi de la pauvreté naissent tous les maux dont l'humaine espèce est accablée.

( 107 ) m wiur.YA.

C'en est assez. Pourquoi forcer sa pensée de se traîner sur les pas de ces hommes qui ne cessent de donner la chasse à la fortune.

CIIARUDATTA.

Oui, je le répète , la pauvreté est une malédiction jetée sur la pensée même. Nos ennemis nous l'imputent à crime, nos amis intimes en rient, nos parens les plus aimés nous quittent. Certes., s'il n'eût fallu que ma femme partageât mon sort, j'aurais répudié le monde, et embrassé le genre de vie d'un saint ermite. Hélas ! La douleur allume dans le sein de l'homme une flamme affreuse, mais impuissante à lui donner la mort; elle le dévore sans le consumer. O mon ami, j'ai déjà porté mes offrandes aux dieux domestiques ! Allez à cet endroit où les quatre routes aboutissent , et présentez cette offrande nouvelle aux mères puissantes qui règlent nos destinées.

MAITREYA.

Je m'y refuse.

CHARUDATTA.

Pourquoi ?

MAITKEYA.

A quoi cela servirait-il ? Déjà vous avez porté aux dieux votre encens et vos offrandes. Qu'ont-ils fait pour vous? Il est fort inutile de courber votre front devant eux.

CHAIIUDATTA.

Ne parlez pas en profane. Tel est notre devoir. Les dieux acceptent toujours avec joie ce qui leur est

( 108 ) offert avec humilité, avec respect , par qui sait conformer les pensées de son ame à ses dévotions extérieures , renoncer à son orgueil , déposer son égoïsme, et l'anéantir dans un pieux dévouement h leurs personnes. Allez ; présentez l'offrande.

MAITREYA.

Mais il est nuit , des personnes sinistres encombrent la route royale. Femmes perdues , hommes qui partagent leur vie , assassins, voleurs, couvrent les chemins; je tomberai dans quelque piège, comme cette pauvre souris qui devint la proie du serpent en embuscade pour attraper le crapaud.

CHARUDATTA.

Eh bien ! j'y vais moi même. Attendez-moi. (Tous deux s'éloignent par des routes différentes.}

On aperçoit dans la rue la jeune Vasanlasena , qui fuit devant le beau-frère du roi, Samsthanaka. Le Vilay ministre de ses plaisirs , et un autre serviteur aident le prince dans sa poursuite.

l'ami du prince.

Vasantasena ! arrête ! La peur, en hâtant ta fuite , te fait négliger l'élégance de ta démarche. Cette taille gracieuse ne devrait se mouvoir que d'après les modulations d'une danse enchanteresse. Pourquoi fuir comme le daim timide qui , poursuivi par le chasseur , jette autour de lui des regards pleins d'alarme?

LE PRINCE

Arrête, ô Vasantasena ! Tes pas sont incertains , tes pieds chancellent. Ne crains rien , tu ne cours aucun danger. Ah! ma chère , un brasier est dans mon cœur;

( 109 ) il n'est que cendres ; des charbons ardens l'ont consumé.

LE SERVITEUR

Pourquoi courir si vite , belle enfant ! Elle vole , rapide comme le paon dont la roue magnifique se dépluie dans sa course! Elle et mon maître ressemblent au jeune chien qui chasse l'oiseau dans l'épaisseur du bois.

l'ami du prince.

O Vasantaseua ! vous tremblez comme le jeune platane. On voit s'agiter au gré des vents les bords de voire vêtement rouge. Vos yeux , d'où la flamme jaillit , font honte au calice pourpré du lotus en fleurs.

LE PRINCE

Pourquoi échapper aux désirs d'un amant comme moi, jeune, beau et plein de grâce? Vous me fuyez le jour, et ma nuit est sans repos. Non, non, vous ne parviendrez pas à m'échapper.

l'ami du prince.

Elle fuit entre mes doigts comme le reptile se glisse sous les regards du vautour qui veut le saisir. Mais je l'atteindrai ; je volerai plus vite que le vent ; je saurai m'emparer d'elle.

le prince.

Eh bon dieu ! que n'ai-je pas fait pour lui plaire ? Ne lui ai-je pas donné dix noms tous plus jolis les uns que les autres ? ne lui ai-je pas adressé les comparaisons les plus recherchées et les plus tendres? C'était ma petite bouteille favorite, le bijou de mes amours , l'oiseau sauvage de mon cœur , le joli tablier de soie dont

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amour doit déchirer l'étoffe , la table délicate où l'amour aime à s'asseoir. Je l'ai nommée un gouffre, un abime , où le bien du pauvre et du riche s'engloutit; une petite friperie de charmes et d'attraits ; un petit bagage d'amour; une mignonne, une friponne, une scélérate ! Ah ! tous ces noms délicieux , je les redis encore! Petit ange! enfant! démon! drôlesse! que sais-je ? Et cependant elle fait la sourde oreille ! l'ami DU PRINCE.

Entendez-vous le bruit de sa fuite. Les boucles qui ornent ses oreilles, agitées par le vent, frémissent d'une divine harmonie : vous diriez une main habile et savante qui fait résonner le luth amoureux. Ah! tu fuis comme la femelle de la grue qu'un coup de foudre épouvante !

LE PRINCE

Oui , je te saisirai!

LE SERVITEUR

Allons , on vous offre bonne chère; pourquoi vous obstiner à faire votre nourriture d'alimens vulgaires et grossiers?

l'ami du prince.

Vous avez tort , mon enfant. Vous êtes si belle ! Entourée de cette ceinture , dont les clochettes harmonieuses brillent comme les astres étincelans autour des êtres célestes , vous resseihblez à la déesse gardienne de cité, et qu'une ceinture d'étoiles environne ! Allons , vous êtes pâle de terreur.

LE PRINCE

Au voleur! au voleur! Elle emporte mon cœur!

tlycnc rapace , clic fuit et dévore mes entrailles ! vasantasena appelant se s femmes.

Pallava ! Parapuria ! Venez ! Au secours ! [Le prince , croyant que Vasantasena appelle des hommes , tremble de frayeur.)

le PRiNCE-tf» Vite.

Des hommes ! Voici des hommes , mon ami !

L'AMI DU PBINCE.

Eh non ! rassurez -vous ; ce ne sont que des femmes.

LE PRINCE

Est-il bien vrai?

VASANTASENA.

Mahava ! Toutes mes suivantes ! accourez !

LE PRINCE

Voyons! Qui de vous est un lâche? Je ne crains personne ! J'en dévorerai cent comme vous !

VASANTASENA.

Personne ne m'entend. Je suis réduite à mes seules forces !

LE PRINCE

Contre moi , qui oserait vous protéger? Oui , d'un seul coup de cette main puissante , je puis , vous traînant par les cheveux , abattre cette tête sous l'effort du cimeterre, que je manie avec tant d'adresse. Cessez; nous sommes fatigués de poursuivre.

VASaNTASENA.

Hélas ! je ne suis qu'une faible femme.

LE PRINCE

Je ne veux pas vous tuer.

VASANTASENA.

Que voulez-vous? mon or , mes pierreries !

( 112 ) l'ami du prince.

Fi donc ! quel serait l'insensé qui détacherait la fleur de sa tige?

VASANTASENA.

Que vous faut-il donc?

LE PRINCE

Mes aïeux sont les dieux mêmes. Je veux que l'on m'aime.

VASANTASENA.

Vous vous trompez.

le prince nanl .

Ah ! ah! qu'en dis-tu , l'ami? La vois-tu cette jolie fille , placée là devant moi? Elle veut me fuir encore ; elle veut encore que je lui donne une longue chasse. Je le jure , ma belle , et par cette tète charmante et par la lassitude de mes jambes ; je me suspens à ton cou , et tu me traîneras le long de la route qui me reste à parcourir , jusqu'à ce que tes bras s'ouvrent pour moi. l'ami du prince.

Yasantasena ! vous oubliez qui vous êtes. Votre demeure est celle d'une courtisane. La loi ne permet-elle pas à la jeunesse d'y chercher la licence et les voluptés ? La femme qui s'est une fois livrée ressemble à la plante parasite qui croit sur le grand chemin. On vous paie le plaisir : vous devez être contente. Votre amour est à prix d'or. Vous accueillez également bien ceux qui vous plaisent et ceux que vous détestez ; sage et insensé , Brahmane et Paria. Vous les enivrez tous des mêmes délices , comme on voit le paon et le corbeau se percher à la fois sur les branches de la même

plante parasite. C'est le navire dans lequel passent les riches et les pauvres , les esclaves et les nobles , toutes les conditions , toutes les castes. Qui peut trouver u y redire?

VASANTASENA.

Peut-être dites-vous vrai. Mais, croyez-moi , jamais amour brutal n'inspirera l'amour. La modestie, la délicatesse peuvent seules le faire naître.

LE PRINCE

Oh! je sais tout. La petite sotte est eperduement amoureuse. Et de qui? d'un pauvre , d'un misérable , d'un certain Charudatla , qu'elle a rencontré en se rendant au temple du dieu de l'amour. Justement cet homme demeure à coté d'ici. Prenez bien garde qu'elle ne nous échappe et ne se sauve chez lui. l'ami du prince, à part.

Vasantasena choisit Charndatta : une perle s'unit à l'autre. Elle ne saurait vouloir de ce prince imbécile. (Haut.) Est-ce bien de ce côté , sur la gauche, que demeure Gharudatta ?

VASANTASENA.

Ils m'ont facilité , à leur propre insu , une entrevue avec celui que j'aime. (Elle disparaît.)

LE PRINCE

Où est-elle? disparue dans l'obscurité. Je cherche, et ne trouve que ténèbres.

l'ami du prince.

Je ne vo que la nuit. Comme elle est sombre ! Le ciel parait s'abaisser sur notre tète et évoquer la profonde horreur de l'enfer. Il est aussi inutile d'essayer xi. 8

de voir ici que de rechercher la société des misérables.

LE PRINCE

J'écoute , je sens , je cherche rien !... Tous mes

sens sont aux aguets Je cherche , comment dirai-

je ,.... je flaire... Non ,... j'écoute.... Le parfum de la

guirlande qui se balance sur son cou En vain

cherché-je à saisir le bruit harmonieux des ornemens qui la parent.

l'ami du prince.

Très-bien , Vasantasena ! Vous vous enveloppez de ténèbres , comme l'éclair se cache dans les sombres nuages qui le voilent. Mais le parfum de votre guirlande, mais le frémissement des clochettes de votre ceinture vous trahissent encore , sachez-le bien.

VASANTASENA , à part.

Je comprends. Ces paroles ne sont pas celles d'un ennemi. [Elle détache sa guirlande et les clochettes dont sa ceinture est orme.) Me voici avertie! C'est de ce côté qu'il demeure. Cherchons à reconnaître... Oui, c'est

ici [Elle arrive près de la portede Charudatta.) Ah!

dieux ! elle est fermée !

charudatta , dans la cour intérieure.

La prière est terminée. Maitreya , va maintenant présenter ces offrandes aux mères qui sont dans les cieux.

MAITREYA.

Non , non ; je n'irai pas.

CHARUDATTA.

Telle est l'amertume dont la pauvreté s'abreuve.

Nos amis eux-mêmes fermera, l'oreille ù nos prières, cessent de s'inquiéter de nos chagrins. Le pauvre a beau dire la vérité , ou ne l'écoute pas. Chez lui se flétrit peu h peu la douce flamme d'une vertu tendre et pieuse. Sur sa tète planent 'les soupçons ; on l'accuse des crimes que les autres commettent. Sa connaissance n'est point recherchée ; personne ne le salue avec un empressement cordial; on oublie à son égard le respect et la bienséance. Les jours de grande fête , le riche lui offre-t-il une place? Son voisin, plus opulent, en s'asseyant à ses côtés , le toise , le regarde du haut en bas ; son regard dédaigneux semble dire : quel est ce monstre? Piencontre-t-il sur son passage un riche , un homme puissant? Tout honteux de ses haillons, il se cache, il se blottit, il s'enfonce dans quelque cavité obscure, jusqu'à ce que l'homme riche ait passé ; heureux encore de n'avoir pas été aperçu ! Ah ! le crime de pauvreté se place immédiatement auprès des cinq péchés les plus odieux. Je gémis , hélas ! Maitreya, sur ton sort comme sur le mien. Qui peut s'attacher à une demeure comme la mienne , toute désolée , toute dégarnie ! Quand je ne serai plus , qui te donnera un asile ? C'est à quoi je pense souvent.

MAITREYA.

Eh bien ! j'irai où vous voulez ! Oui, j'irai. Mais ordonnez à votre servante Radaiiika de m'accompagne r.

charldatta , à la servante.

Suivez-le !

( ne )

MA1TREYA.

Je vais ouvrir la porte; Radanika , prenez l'offrande et la lampe. [Maitreya ouvre. Vasanlasena , placée près de la porte , a l'extérieur, se précipite dans la maison du Brahmane , et éteint la lampe. )

CHARUDATTA.

Qu'y a-t-il donc ?

MAITREYA.

Le vent a éteint notre lampe. Sors toujours , Radanika. Je vais rallumer la lampe , et je te rejoindrai. le prince , saisissant le Vita.

Je la tiens, je la tiens.

l'ami du prince.

Ce n'est que moi.

LE PRINCE

Eh bien ! ôte-toi de là ! Je la tiens , maintenant. ( Il prend le serviteur. )

LE SERVITEUR

Votre grandeur m'a pris le bras.

LE PRINCE

C'est donc par ici. Holà ! mes amis , mes esclaves , mes serviteurs , là voilà; c'est elle enfin (// saisit la suivante Radanika)', je l'ai reconnue au parfum de sa guirlande.

RADANIKA.

Noble seigneur ! que me voulez-vous ?

l'ami du prince.

C'est la voix d'une autre.

LE PRINCE

Une femme sait prendre tous les tons qu'elle veut ;

( in )

c'est le mulou qui change à son gré le son de sa voix , quanti il a envie de voler de la crème. l'ami du prince.

Alors , c'est une maîtresse consommée dans l'art de tromper et de donner à sa voix tous les tons différons.

maitreya, sortant de la maison, la lampe à la main.

Cette lumière vacille et tremble comme le cœur de la chèvre sauvage prise dans un lacet. (// aperçoit le groupe qui est sur la. scène. ) Qu'est-ce , Radanika ?

LE PRINCE

Un homme ! c'est un homme !

MAITREYA.

C'est mal, c'est très-mal, vous dis-je. Il est pauvre; mais il n'est pas permis de forcer sa porte.

RADANIKA.

Maitreya , on veut m'insulter.

MAITREYA.

C'est m'insulter , ainsi que les autres habitans de cette demeure.

RADANIKA.

Ils m'ont maltraitée.

maitreya , levant son bâton.

Ah ! cela ne peut se souffrir. Le Brahmane se défendra peut-être dans sa demeure ; le chien aboie bien dans son chenil! Misérable ! vois cette canne de bambou , elle est ployée et faible comme notre fortune ; mais elle saura frapper ta tête.

l'ami du prince.

Apaisez-vous !

t H8 ) m vi i rbya , reconnaissant Samsthanaka. Prince! mécréant abominable! homme sans retenue! Charudatta le Brahmane est pauvre sans doute; mais il est l'honneur de la ville. De quel droit brisez-vous sa porte et maltraitez-vous ses gens? L'infortune n'avilit pas , la mauvaise conduite attire seule le mépris. On peut être pauvre , et digne de respect. l'ami du pringe.

Brahmane digne d'estime , veuille nous pardonner. 11 y a ici une méprise. Nous sollicitons humblement notre grâce. Ordonne-nous ce que tu voudras. (// lui remet l'épee , et se prosterne à ses pieds.)

MAITREYA.

Levez-vous : vous êtes un homme raisonnable. Je ne vous connaissais pas quand je vous parlais si durement. Mes paroles seront douces et polies, maintenant que je vois qui vous êtes.

l'ami du prince.

Je me lève, mais sous une condition.

MAITREYA.

Quelle est-elle?

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