‹ Various Periodicals: Le catholiqueChapitre 4 sur 9 · THEATRE INDIEN · texte numérisé non relu

THEATRE INDIEN

Analyse du Mrichchakati , comédie indienne , composée par le roi Soudraka , avant 1ère chrétienne.

Ce drame, si curieux déjà par l'extrême habileté avec lequel il est conduit, se fait remarquer en outre parle système singulier de sa composition: c'est un compromis véritable entre le double génie de la comédie classique , telle que nous l'offrent Térence et Ménandre, et de la comédie romantique de Shakspeare et Calderon.

Pour la partie matérielle , le théâtre indien semble s'être rapproché singulièrement du théâtre grec ; acteurs et spectateurs paraissent avoir suivi les mêmes erremens sur les bords du Gange et dans Athènes. La scène indienne offrait la perspective d'une vaste enceinte , où l'œil découvrait à la fois l'intérieur de plusieurs maisons. Sans doute tout ne se passait pas

( 81 ) sous les regarda du spectateur; mais aussi bien des détails , que l'arrangement des théâtres modernes nous force à rejeter dans l'ombre , pouvaient se réaliser sur la scène, et concourir à la vraisemblance de l'ensemble. Si nous nous élevons de cette partie purement technique de l'art , au génie même de la composition, nous nous trouverons transportés par la poésie dramatique indienne de l'époque que je signale , dans une sphère de raffinement et de civilisation qui rappelle Térence et Ménandre , où règne une inorale souvent bienveillante et douce , mais où peu de choses sont en rapport avec l'austère majesté* des mœurs héroïques. La comédie indienne , comme la comédie hellénique , nous fait vivre au milieu des hétaïres , libres compagnes, courtisanes voluptueuses sans être ignobles. Quant à l'intérêt, à la variété de l'action, même à la peinture des caractères , il nous semble que toute la différence est en faveur de la comédie indienne.

La conduite du drame dont je parle est essentiellement romantique. Une double intrigue s'y trouve tissue avec beaucoup d'art ; et la critique ne peut reprocher à l'auteur que des taches peu importantes , trop peu de soin à faire disparaître son échafaudage , et à voiler la charpente de son action , quelque chose de trop nu dans la manière de présenter les ressorts de son roman , et de laisser apercevoir le mécanisme de sa pièce. On reconnaît évidemment que le roi Soudraka vivait à cette époque intermédiaire où la comédie n'était ni grossière ni très-perfectionnée , époque moyenne égaxi. G

( 82 ) lemcni éloignée de la rudesse primitive et du dernier raffinement de l'art. Piaule nous offrirait un exemple appartenant à la même époque , si nous ne trouvions chez lui une grossièreté absolument étrangère au roi Soudraka , qui le dépasse d'ailleurs infiniment par le talent de style et d'exécution , ainsi que par la manière de concevoir son sujet. Shakspeare a quelques-unes de ces imperfections de mécanisme , que Calderon a su éviter complètement , sans être pour cela plus grand ni plus parfait.

Identique par l'éducation comme par la position sociale avec l'hétaïre grecque , la courtisane indienne l'emporte cependant sur cette dernière , par une tendresse plus pure, plus dévouée, dont les élans atteignent quelquefois la sublimité de l'abnégation la plus noble et la plus complète. Je doute qu'Aspasie ellemême , avec tout son art et la culture brillante de son esprit , ait offert ce rare assemblage de sentimens délicats et exaltés que présente Vasantasena dans la pièce dont nous offrirons bientôt l'analyse. C'est une volupté infiniment gracieuse , mêlée d'une pudeur vraiment enchanteresse , pudeur qui paraîtra plus ravissante encore si l'on se reporte à l'époque où vivait le poète, au milieu des mœurs du paganisme , et deux mille ans avant nous. Cependant ces courtisanes, que la moralité grecque ne réprouve pas , sont à la fois admises et censurées par l'austérité des Brahmanes. On voit quelquefois , dans la pièce dont nous parlons , Vasantasena et les femmes qui l'environnent traitées aussi durement que nos courtisanes des pays chré-

tiens le seraient aujourd'hui par la voix populaire. Etrange contradiction ! F. es prêtresses de l'amour, ces filles consacrées au service des dieux , ces femmes que 1 ou voit apparaître dans les temples , sous le costume des danseuses célestes , sont maudites par les Brahmanes , et peuvent cependant s'unir à eux. Le héros du drame , Charudatta , Brahmane plein de vertu et de piété, devient l'époux de sa maîtresse, la courtisane Yasantasena. La première et légitime femme du pontife consent à devenir la sœur de la nouvelle mariée. Comme dans le drame de Stella , par Goethe , et dans le roman d'Iu- Kiao -Li , un hymen , formé avec la nouvelle épouse , ne fait que compléter et couronner le mariage contracté avec la première ; les anciens nœuds, au lieu de se briser, se resserrent. Si notre sentiment moral est trop vivement blessé de cette bigamie autorisée , c'est que, fidèles aux mœurs et aux croyances de notre époque et de nos régions , nous oublions , et la tente du patriarche , et l'état des femmes parmi les peuples primitifs , et les harems mahométans , où la polygamie règne avec une force , et se livre à des excès inconnus aux peuples idolâtres de l'antique Orient.

Ainsi , malgré la situation sociale de Yasantasena , nous admirons en elle toute la pudeur , toute la modestie , et, pour ainsi dire , toute la virginité des jeunes filles chrétiennes. Rien chez le roi Soudraka ne nous rappelle l'antique nudité de Ménandre ou de Térence , moins encore le cynisme de Plaute. Ce poète trouve sur sa palette des teintes délicates et tendres, qui se

rapprochent de celles qu'ont employées les peintres de Françoise de Rimini , de Juliette , de Desdémone et d'Jmogène, de Marguerite et de Claire, dans Faust, caractères d'une exquise et virginale fraîcheur, dont la comédie classique ne présente aucun exemple. Ajoutons que le style de l'auteur indien , tout en rappelant la comédie domestique des Hellènes , par la nudité élégante de l'expression , se rapproche également par la force de l'inspiration poétique des élans hardis et des admirables richesses d'imagination que déploient Calderon et Shakspeare. L'harmonie de la transition entre ces deux genres de style était difficile et délicate : on ne peut en juger d'après une traduction en langue européenne ; mais on est tenté de le supposer , car Soudraka montre beaucoup moins de raideur qu'Eschyle et surtout que notre grand Corneille. D'ailleurs , le traducteur , homme de mérite , mais que la nature n'a pas doué comme les W. Jones et les Schlegel , du rare talent de deviner sous l'écorce des idiomes les plus étrangers le parfum poétique, affirme que la diction originale de Soudraka , sans offrir le modèle d'une perfection complète, présente cependant un exemple de sanskrit travaillé avec un rare bonheur.

Nous l'avons déjà dit , la comédie du prince indien , par le genre même de l'action , se nommerait plutôt dans notre moderne nomenclature , œuvre romantique qu'œuvre classique ; non-seulement le style s'y élève par accès , mais cette exaltation se communique au fond de l'action même , et de scènes de gaieté , de

( 85 ) peintures de mœurs et de caractères, l'auteur passe sans peine à la sombre grandeur de la tragédie ; la terreur et la pitié y sont même portées au degré le plus haut.

Il y a un pathétique déchirant, une sublime peinture de la grandeur d'amc , de la pieuse et noble abnégation de soi-même dans les scènes où Vasantasena est assassinée, quoiqu'on la sauve plus tard; dans celles où Charudatla , son amant , accusé du crime , est traîné au lieu du supplice. Un degré de profondeur et de hauteur de plus, quelque chose de plus complet et de plus énergique dans l'exécution de situations d'ailleurs pensées et esquissées avec une largeur grandiose , et Soudraka eût pris sa place près de Shakspeare et de Sophocle ; ni l'un ni l'autre n'eussent enfoncé d'une main plus hardie et retourné avec plus de vigueur le poignard tragique dans les entrailles de l'homme. Chez l'auteur indien, toutes ces beautés sont développées sans avoir atteint leur déploiement complet , leur maturité la plus entière. Mais il est temps de nous occuper de l'analyse de la pièce même.

Un roi que l'auteur laisse derrière la scène et dont le nom est Palaka , gouverne dans la cité d'Oujjajini, l'Ozène des anciens , située dans la province de Malva. Il opprime les Brahmanes ; et plusieurs données assez vagues d'ailleurs , font présumer qu'il favorise les Bouddhistes, ces ennemis de l'esprit de caste et de famille , ces fauteurs d'une hiérarchie pontificale fondée sur l'égalité des rangs. Un oracle lui a prédit qu'un homme d'une force gigantesque, nommé Aryaka, doit le

( 86 ) détrôner. Le roi le jette dans les fers , dont il parvient enfin à se délivrer, comme nous le verrons plus tard.

Ce roi a pour beau-frère Samsthanaka , monstre de cruauté et d'impudicité , caractère dont le traducteur anglais a raison d'admirer le développement : être d'une bassesse telle qu'on ne pourrait en supporter la peinture, si sa frivolité ne faisait pardonner sa bêtise, et si le ridicule ne se mêlait à sa méchanceté. Comme sa scélératesse est sans profondeur , elle amuse; on rit de ce coquin naïf et léger. Un art singulier du poète , a su rendre cet être malfaisant risible plutôt que nuisible. Grâce à cette habileté , on ne s'afflige pas de l'indulgence extrême de Charudatta , lorsque ce dernier, long-temps victime de la malice infernale du prince, qui l'a fait traîner à la mort, pardonne à son oppresseur , que le peuple révolté met à sa merci. On sent alors que ce méchant homme ne peut plus nuire , que jamais il ne se relèvera de sa déchéance , que le pouvoir est à jamais tombé de ses mains : oh se confie à la vengeance céleste et on l'abandonne à son sort. Caractère digne de la profonde habileté de Shakspeare, ou de cetie plume délicate qui sut nous initier aux mystères de la cruauté naissante dans l'ame du jeune Néron et nous faire pénétrer dans ces abîmes de scélératesse que renferme l'ame de Narcisse.

L'odieux amour de Samsthanaka poursuit la jeune

Vasantasena, l'amie du Brahmane Charudatta. Elle le

méprise, et préfère la pauvreté de l'homme vertueux à

l'opulence du prince souillé de vices ; la flamme gros-

sière et insultante de ce dernier se change bientôt en

ardente haine. Par un hasard malheureux qui sert de nœud à la double intrigue de la pièce et que j'expliquerai bientôt, Vasantasena tombe entre ses mains. Il veut l'assassiner; elle passe pour morte; il accuse de ce crime Charudatta , son amant; et, en effet, une singulière combinaison de circonstances se réunitpour faire croire que le Brahmane s'est rendu coupable du forfait pour soulager son indigence et s'emparer de ce que possédait sa maîtresse. Une espèce d'évidence accable l'innocent Brahmane , et malgré l'intérêt que lui portent ses juges , il est condamné à mort et conduit au lieu du sacrifice , victime offerte à la vengeance des dieux Le mode de supplice rappelle le genre d'exécution usité parmi les Romains et celui que pratiquaient les Germains et les Celtes. Cependant le gigantesque Àriaka triomphe ; Palaka est précipité du trône parce pâtre, qui a su briser ses fers. Au moment où le glaive brille sur la tête du Brahmane , le beaufrère du roi est arrêté et conduit aux pieds de sa victime. Il reçoit son pardon de ce généreux ennemi ; Vasantasena est rendue a son amour, et entre dans sa famille en qualité de seconde et légitime épouse.

Parlons maintenant de l'intrigue qui vient compliquer le nœud du drame , et enlacer du même réseau l'action double qui aboutit , comme nous l'avons déjà dit , au même dénouement : combinaison très-habile , puisque la chute du tyran est le seul événement qui rende possible le bonheur du héros de la pièce. Pendant que Vasantasena se trouve chez son amant, un orage survient; elle attend, pour quitter la demeure

du Brahmane, l'arrivée de son char, dont les épais rideaux doivent la cacher aux regards du peuple. Mais comme tout est tumulte dans la ville , où les soldats poursuivent avec violence le pâtre Aryaka , objet des terreurs du monarque , la voie publique se trouve encombrée, et cette confusion générale fait qu'un autre char, celui du beau-frère du roi , s'arrête devant la porte du Brahmane. Vasantasena y entre et s'y place sans soupçonner aucun danger. Ce char la conduit en présence de Samsthanaka , qui éloigne ses serviteurs auxquels il avait vainement proposé de l'égorger, et se charge lui-même du meurtre. Comme elle vient de la demeure de Charudatta, il profite de quelques circonstances particulières pour accuser ce Brahmane d'avoir assassiné sa maîtresse.

Cependant , au milieu de la confusion , Aryaka , que l'on poursuit , est entré à tout hasard dans le palanquin de Vasantasenr , et se trouve ainsi conduit au lieu du rendez-vous qu'elle a donné à Charudatta. Ce dernier, qu' Aryaka y rencontre , a la générosité de protéger, au péril de ses jours, le pâtre poursuivi. Enfin , ce dernier monte sur le trône , et se souvient du Brahmane bienfaisant qui l'a sauvé.

Peut-être ce quiproquo des deux chars est-il audessous delà dignité tragique; mais la pièce de Soudraka est une comédie. D'ailleurs n'est-ce pas sur de semblables méprises que roule toute l'action d'un grand nombre de pièces modernes , justement célèbres ? Avouons toutefois qu'un poète ferait mieux d'éloigner scrupuleusement le hasard de toute combi-

( 89 ) liaison qui reposerait sur une série de méprises tragiques , et non sur des données simplement comiques, quoique puisées dans la nature humaine. Là est le défaut du drame. Mais comme l'exécution en est très-habile , ce défaut est assez voilé pour que l'on n'y trouve rien de réellement choquant.

Le même drame s'anime d'une foule de personnages, tous intéressans pour l'observation des mœurs. A. leur tète apparaît Charudatta , ruiné par ses profusions généreuses, son dévouement au bonheur de ses amis , et à l'embellissement de sa ville natale. La même grandeur , la même noblesse d'ame qui le caractérisaient dans l'opulence, l'accompagnent dans la pauvreté. Jamais il ne s'abaisse à recourir aux autres pour soulager sa misère. La populace des parasites l'abandonne , mais le respect du peuple lui reste. Un ami fidèle, Maitreya, lui consacre sa vie, et se montre prêt à se dévouer à son sort. Lorsque la cassette que Yasantasena a confiée au Brahmane , se trouvant dérobée, fait peser sur lui une accusation de vol, son épouse met en gage, pour le sauver, sa fortune personnelle , tous les bijoux qu'elle possède. Accusé du meurtre de sa maîtresse , sa femme ne veut pas lui survivre , et monte volontairement sur le bûcher. En même temps Vasantasena met à l'épreuve la plus délicate son désintéressement , et la noblesse de son ame ; il sort victorieux de cette épreuve , et elle s'attache à jamais à sa destinée. Le rôle de Charudatta est plein d'une touchante élévation; on n'est désagréablement surpris que par cette singularité du double hymen , si

peu en harmonie avec nos idées chrétiennes. Si , comme on ne peut en clouter , l'ame de Vasantasena est délicate et pure, comment ne craint-elle pas d'enlever à la légitime épouse une partie des affections de son époux ? Comment le vertueux Charudatta , touché de la dignité et du dévouement de sa femme légitime , peut-il nourrir une flamme criminelle pour la courtisane Vasantasena? Toutes ces questions naissent des mœurs chrétiennes , et ce ne sont point elles que le poète nous offre. D'ailleurs il a eu l'adresse de rejeter au fond de son tableau la première épouse du Brahmane. Ajoutons que Charudatta , dans son amour , n'est point un soupirant de comédie. On voit moins en lui l'amant que le Brahmane infortuné , grand dans l'indigence, inébranlable dans le malheur, et cette manière de développer son caractère , prouve l'art du poète. La passion de la charmante Vasantasena anime seule les scènes d'amour , et si l'on aperçoit une légère nuance de froideur dans l'accueil fait par l'épouse de Charudatta à sa rivale; comme cette dernière ne cherche ni à blesser l'autre , ni a primer sur elle, ni à l'opprimer , on s'étonne moins de les voir ensuite s'entendre , s'unir , et vivre comme sœurs. Sous ce rapport , notre délicatesse est bien mieux ménagée dans le Mrichchakati que dans Stella et dans le roman , si curieux d'ailleurs , d'Iu-Kiao-Li.

Un assez vif sentiment d'équité chez les courtisans du prince Samsthanaka , une assez grande indépendance chez les juges, que son influence fait cependant trembler , nous porteraient à bien penser de la

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