‹ Various Periodicals: Le Mercure du XIX siècleChapitre 4 sur 12 · XI · texte numérisé non relu

XI

258 LE MERCUKK

rapidité, avec clarté , et souvent avec beaucoup de convenance dans ce résumé , où rien d'essentiel ne semble omis, pas même la gloire des héroïnes qui enfoncent des clous. L'auteur a suivi attentivement les livres sacrés des Hébreux, et il a consulté d'autres autorités avec beaucoup de fruit. Il ne se montre pas exempt de quoique enthousiasme ; à la vérité c'est ainsi qu'on entraîne le lecteur , et puis il faut tout ce mouvement peut-être pour jeter avec naturel un certain voile sur plusieurs choses. On doit avouer que*ce sont ici des annales de sang ; mais ce n'est la faute, ni de l'auteur, ni peut-être des Hébreux souvent réprimandés au contraire pour n'en avoir pas fait assez , lorsque les forces leur manquaient.

On trouve particulièrement une marque de prédilection pour la loi mosaïque dans ce passage : « Le génie d'un seul homme a suffi à cet ensemble, à cette universalité qui, chez tous les autres peuples, a exigé le concours d'une foule de législateurs et la succession de plusieurs siècles; la sage prévoyance de Moïse a tout embrassé. » C'était au contraire un usage assez général chez les législateurs de l'antiquité, d'embrasser ou de prétendre embrasser, dans la loi qu'ils dictaient, tous les intérêts des peuples que leur confiaient ou les Dieux , ou le Soleil , ou le Tien suprême , ou le Temps sans bornes. Toutes les théocraties paraissent avoir eu ce caractère à la fois religieux , moral , politique, pénal, rural , et même hygiénique. Après les Indes ou l'Egypte ou pourrait citer la Crète et jusqu'aux projets de Platon. La loi des Perses surtout fut universelle en ce sens, comme celle des Hébreux; il se peut néanmoins que l'avantage sous ce rapport appartienne à

I)U D1X-NKI \ JKME SIECLE. *fo

l'enfant sauvé du Ml. Lui seul peut-être a recommandé de porter à la ceinture de petites pelles pour faire de petits creux, dans des occasions Iréqueules, sur lesquelles il est inutile de s'expliquer ici *. M. ljalevy n'en parle point. Jl a traité son sujet avec la gravité d'une persuasion (jiii d'ailleurs ne ressemble pas à de l'aveuglement , et qui l'a quelquefois très-heureuse- Hjeut inspiré. Deux morceaux surtout mente;;! beaucoup d'attention ; l'un termine presque l'article àa Machabées; et l'autre, plus près de la fin du volume , ne pourrait échapper qu'à des lecteurs superficiels.

On voit que ce résumé historique, remarquable par la facilité du style et par plusieurs réflexions , telles cpie celles qui concernent le législateur llabbi-Saui , contient quelques ligues trop affirmatives pour l'histoire profane. La chronologie sacrée est elîe-même indécise sur l'année de la formation du monde. M. Kalevy adopte expressément, pour le voyage d'Abraham, le millésime 2668; ce qui donne au genre humain près de soixante-huit siècles. C'est peu; mais il faut savoir gré à ceux qui choisissent, entre les dates convenues la plus vraisemblable. Des missionnaires ont fait de même au fond de l'Orient, afin d'éviter de dire aux peuples : Lorsque vous formiez de grands empires, vous n'existiez pas encore.

AvantSamueletdc puis lui, du Japon jusqu'à Rome, la théocratie n'a cédé à la royauté qu'avec beaucoup de répugnance. Le Cubo-Sama est toujours; illégitime

* Ce sujet bizarre est devenu le sujet d'un poëme en plusieurs chants, dont l'auteur a été libraire, et ensuite directeur d'une, bibliothèque impériale à quinze lieues de Paris.

alio LE MERCURE

aux yeux du dayri , jusqu'à ce que le dayri, voyant qu'il n'est plus possible de régner seul , charge des pamphlétaires de conter aux nations qu'il y a en ce monde deux pouvoirs iudépendans l'un de l'autre, et que cela constitue l'unité. Alors, dans cette île comme sur le continent , le dayri consent à reconnaître pour légitime le Cubo-Sama. Samuel menaça du courroux du ciel les Hébreux qui voulaient enfin un roi ; mais le temps était venu , et le pontife ne pouvait plus gouverner. Du moins Samuel eut, même après sa mort, le plaisir de maudire le roi dans le logis d'une pytho» nisse. Ainsi , chez le seul peuple immédiatement dirigé par la sagesse suprême, aurait été réprouvée la royauté, qui partout ailleurs doit avoir été établie par le ciel : il faudra un jour expliquer cela.

Il y aurait d'autres remarques à faire ; mais elles seraient en grand nombre, et on doit toujours craindre de mêler aussi l'histoire profane avec l'histoire sacrée.

De Senancour.

DU DIX-NEUVIEME SIECLE. 2lu

Sficilége auecdotique sur chaque partie du corps humain ; par M. Mazehet.

Le véritable titre de ce livre est Dénorama. Vous l'avez ouvert, Madame , et vous l'avez déjà refermé î auriez-vous été effrayée par l'obscurité prétentieuse de cette annonce, ou par la posture peu galante de ce gladiateur, en taille-douce, qui vous montre ses gémeaux et cette triple couche de muscles, que la prude madame de Sillery appelle d'un nom que les jésuites osaient à peine prononcer? — Oui. — Voyez la prévention! parce que vous ne comprenez pas un titre, vous rejetez un livre qui peut être bon; parce que la première gravure vous déplaît , vous ne voulez pas voir les autres ! — Sans doute. — Comment , un assemblage de mots inintelligibles pour vous , ne pique pas votre curiosité ? — Nullement. — Si je vous expliquais ces mots, vous ne seriez donc pas bien satisfaite? — Peut-être. — Mais savez-vous bien que voilà une tendance à l'indifférence qui est très-effrayante. Je nesaurais la tolérer , et bon gré , mal gré , vous apprendrez ce que veu lent dire Dénorama et tous les mots qui suivent celuilà. Et d'abord , dites-moi : Entendez-vous le celtique ? — Non assurément. — Ni moi non plus, et le grec? — Pas davantage. — Ni moi non plus ; mais M. Mazaret , l'auteur de ce livre dont vous faites fi ! sait assurément l'une et l'autre de ces deux langues ; car il prend la peine de m'avertir dans sa préface , que Dénorama , mot Hybride ( encore du grec ! ceci veut dire : tiré, de deux langues) se compose du celtique Den , Homme , et du grec Horama , vue.

i6i LE MERCURE

Ainsi vous comprenez la portée clc cet hybrïïie qui est de In longue famille des Orama, à qui nous devons les Panorama , Cosrnorarna , Pansléorama , Oraporaraa, Ge'orama, Diorama et Rombycitechnorain.) ; c'est une revue de l'homme des pieds à la lêle; un Spicilégc... vous savez sans doute ce que signifie Spictlége. — Oh ! mon Dieu , non. — Vous n'avez donc aucune teinture du latin? — Le respectable vicaire qui m'a instruite , m'en a fait lire beaucoup; mais je n'y ai jamais rien compris, ce qui m'ennuyait fort et paraissait plaire assez à mon professeur- — Moi, je l'ai presque entièrement oublié, et je traduirais Cicéron moins bien que ML de Quatremère ne traduit les inscriptions hiéroglyphiques , ou l'interprète de MM. de Chabrol et de Puymaurin l'arabe; cependant je crois me souvenir que Sjricih'ge vient de Spica , (pi, et LKGo,/e cueille ; ce qui fait de Spicilcge une récolte , et par extension, une collection , un recueil , une compilation.

Ces choses une fois établies, vous voyez, Madame , que rien n'est plus clair que ce titre dont l'obscurité vous épouvantait.

M. Mazerel est un glaneur qui a ramassé çà et là des traits, des anecdotes sur chaque partie du corps humain, et qui a formé un dénoràma, ou plus simplement un ana. — Oh ciel ! un ana ! et vous croyez que vous m'inspirez le désir de reprendre le livre en me disant une chose semblable? — Je l'espère; car je m'empresse d'ajouler que le recueil n'est pas mauvais, et qu'il renferme ries choses assez curieuses. Déplus, ce spieilege est à peu près complet: mais, rassurezvous, i! ne contient rien que vous ne puissiez lire; voyez plutôt la table de? articles. — Mais , monsieur,

DU DIX-NEUVIEME SIECLE. a63

ceci! — Le nombril? Qu'y a-t-il d'indécent à cela? Tout le monde parle d'ombilic, de nombril ! Vous vous rappelez très-bien sans doute certain cordon

ombilical qui Quelqu'un pensa-t-il à se scandaliser

de le voir entrer dans toutes les conversations? — N,on. — Pourquoi vous scandaliseriez-vous donc si vous lisiez dans le livre de M. Mazeret, que Santerre peignit Adam et Eve sans nombril , que Poulaguin est né du nombril de P>rahma , et que les Palamites contemplaient leur nombril pour se procurer un état d'extase et un avant-goùt de la gloire céleste?Tout cela-a peutêtre le niallieu r d'être un peu connu ; mais enfin , il n'y a rien là dercpréhensible,et voilà le point principal. — Et ce chapitre, monsieur? — Par Lucrèce ! il est d'une innocence incroyable , et je vous jure que dix auteurs comme M. Mazeret feraient cent pages semblables à celles où il est question de cette partie que mutilaient les Amazones , et que supplée si bien à Paris l'art des Leroi , qu'ils seraient moins coupables que la couturière de la vieille baronne, votre voisine et la mienne. D'ailleurs une seule réflexion peut lever vos scrupules : pudibond comme Arsinoé , M. Delaveau voile avec les feuilles de la vigne tout ce que la sculpture antique nous a légué de marbre indécent , et vous ne voyez pas qu'il ait jamais songé à cacher le sein de Vénus, de Flore ou de. Minerve. Vous pardonnerez donc à l'auteur du Dénorama de vous avoir parlé de ce fragile édifice , et de vous avoir appris qu'au rapport de Pline, la chair de Vange , poisson de mer, a la singulière vertu d'en maintenir les élégantes proportions, et que, pour cette raison, les dames romaines faisaient un grand usage de cette chair,

leurs habits n'étant point, comme ceux de nos dames propices à soutenir le poids de ce trésor. Cette remarque de M. Mazeret est bien un peu impertinente , n'est-ce pas , Madame ? mais il faut la pardonner au compilateur en faveur de^on érudition.

Permettez que j'appelle votre attention sur la chasteté de Marie de Bourgogne qui mourut d'une fracture à la cuisse, dont elle aurait pu guérir si sa pudeur ne s'était révoltée à l'idée de moutrer la blessure au chirurgien. Voilà qui est édifiant , j'espère ! eh bien , ce livre que vous rejetiez tout- à- l'heure est plein de belles choses de ce genre; lisez plutôt l'article Lèvres; voyez comme cela est réservé. Vous auriez cru que M. Mazeret allait faire, pour le plaisir, un coussin de ce tissu voluptueux dont un cardinal qui s'y connaissait, M. de Bernis, disait dans ses vers que c'est le trône de l'amour ; point du tout ; l'auteur du Spicilége humain ne parle des lèvres que pour citer l'édit de Louis IX qui condamnait les blasphémateurs à se les voir percer avec un fer chaud. Il faudrait être doué d'une imagination bien sacrilège pour avoir des pensers erotiques après avoir lu de pareils traits de justice. Je sais bien que, quant à moi , au train dont vont les choses , ce souvenir ne me donne guère envie de desserrer les lèvres ; j'aurais trop peur qu'on ne les forrât un jour avec une lance rougie , si , par hasard , je venais à prononcer seulement un de ces mots téméraires que nos sages d'aujourd'hui jetaient jadis à la volée aux belles du vauxhall de Thorré , ou de la réunion nocturne du Palais-Royal.

Le chapitre du nez est le plus amusant, et je vous le recommande , Madame. Vous n'y trouverez mal-

heureusement rien sur le nez de madame de Genlis , si souvent célébré en vers et en prose ; mais vous y verrez l'exclusion du trône et du sacerdoce , prononcé par le Lévitique contre les nez trop grands , trop petits ou de travers ; le nez de la sainte Vierge , déclaré aquilin par le jésuite lyonnais, Théophile Raynaud ; des vers du bon temps , adressés à un nez qui fil tourner bien des télés , suivant l'expression du poëte chevalier de Cubières, et vingt autres choses plus singulières encore. Du nez vous passerez à la bouche , de la b ouche à la barbe, de la barbe à l'estomac et au ventre ; là vous ferez une pose , pour admirer avec quel soin M. Mazeret s'est gardé de parler du seul ventre qui ait à présent quelque intérêt pour nous ; et si à ce sujet il ne vous faut qu'une plaisanterie , pour vous dédommager du sérieux des anecdotes rapportées par notre glaneur, vous vous rappellerez le sobriquet donné à cet immobile M. Usquin , qui siégea si long-temps dans nos assemblées législatives, à une égale distance des Jeux côtés extrêmes , et que pour cette raison un homme d'esprit appela très- gaiement le nombril du ventre.

*Du ventre, vous passerez immédiatement aux genoux, et quand vous serez arrivée aux. pieds , vous fermerez le livre , en attendant que quelque Silvandre classique vienne vous faire la politesse que Malherbe faisait à sa maîtresse Caliste *. Les Silvandres ne vous manqueront pas, Madame , j'en suis sûr ; mais serez-vous aussi complaisante que l'amante de Malherbe?

Il finissait toutes ses lettres par cette formule : Je vous baise les pieds.

a66 LE MKRCUHIi

Page 1