‹ Various Periodicals: Le Mercure du XIX siècleChapitre 5 sur 12 · UNE MAISON DE SANTÉ · texte numérisé non relu

UNE MAISON DE SANTÉ

Si vous êtes fatigué des dissipations de Paris, si vous ne pouvez trouver un moment dans la journée pour vous recueillir; si vous êtes logé dans uu quartier tumultueux, ayant pour voisinage u.i maréchal ferrant, un marchand de trompettes et une sevreuse d'enfans ; >i la nuit vous entendez un boulanger battre son pain et chanter les partitions de Grétry, supportez toutes ces calamités plutôt que d'y vouloir porter remède, en allant passer quelques jours dans une jolie maison aux enviions de la capitale.

On m'avait parlé de l'établissement de M. le docteur P. comme d'un lieu enchanté. Sa situation, entre Saint- Mandé et Yincennes , est véritablement charmante. J'arrive : je me promène dans un jardin délicieux ; on me donne une petite chambre dont la vue s'éteud sur les bois, et je me réjouis d'avance du plaisir d'y pas#r une grande partie des journées à ne rien faire , et toutes les nuits à dormir.

Me voilà installé. On sonne le dîner, et je me rends, le premier, dans la salle ou viennent manger les malades. Ferai-je connaissance avec mes compagnons, tout aussi affamés que moi-même ? Eh ! non ; je suis venu pour être tranquille, pour être à moi-même. Je n'aurai point de frais d'amabilité à faire.

Mais le dîner-est fini ; j'ai entrevu cinq ou six fem-

mes. Jeunes ? vieilles ? laides? jolies? Qu'importe. Un nombre pareil d'hommes m'a paru insignifiant. Le dessert achevé, je suis allé respirer le grand air, et rentré vers dix heures, me voilà assez désœuvré pour seutir le besoin d'un profond sommeil. Quel silence! Quel air pur on respire ici ! Je passerais volontiers la nuit à nia fenêtre pour écouter le silence (comme dit Milton) et voir les ténèbres. Pourtant mes yeux se ferment; tirons les persiennes et les rideaux ; soufflons ma bougie diaphane : me voilà au lit.

Au moment où je vais m'endormir , quelle est cette voix tellement près de moi, que je croirais la personne qui parle dans mon lit , si je n'apercevais sa lumière par les fentes d'une porte condamné», qu! est au pied de l'alcove ? Écoutons ! C'est une fvmme. C'est peutêtre à moi qu'elle parle ; elle gronde; une voix répond humblement; la colère de la première voix s'en augmente; ce n'est plus une petite maîtresse, c'est une furie qui jure et qui blasphème avec l'énerg'e d'un cuirassier. Malheur à la pauvre créature qui est en faute, si elle ajoute un mot de plus pour s'excuser ! Ce monologue a duré une bonne heure ; je nie suis bouché inutilement les oreilles sous mes couvertures. Enfin pourra i-je reposer?

Une porte s'ouvre avec fracas dans le corridor ; un homme passe devant ma chambre, et je l'entends murmurer : « Quelle colique ! ces coquins-là en vien- « dront à leurs fins , voilà le poison qui commence à » agir. » A ses paroles, je crois reconnaître un receveur-ge'néral qui était en face de moià table. Il ne mange de rien sans examiner attentivement si le plat qu'il désire est entamé par le maître de la maison on

au moins par quelque autre., quand l'amphitrion ne

dévore pas, au gré de l'appétit du malheureux, que

ses craintes d'être empoisonné ne rendent pas plus

sobre.

Il est rentré. Une sonnette aiguë me fait bondir en sursaut. On ouvre une autre porte. « Que veut Madame ? — Ce que je veux ? mon Dieu ! vous savez bien , Louise , que je parais bien portante tout le jour, et que je souffre le martyre, aussitôt que je suis couchée. Apprêtez-moi ma potion. Habillezvous , ma fille ; car je prévois que j'aurai besoin de vous long-temps. »

Pour le coup je suis perdu. Une voix chevrotante part d'une chambre dont le mur mitoyen est à la tête de mon lit. « Petit vilain , sot animal ! jamais vous ne coucherez avec moi. » Pourquoi ces paroles sont-elles accompagnées de coups ? le criminel ne les reçoit pas avec une résignation bien discrète, et je reconnais à ses cris, dans le compagnon de ma voisine, celui qui m'a déjà mordu les jambes pendant le dîner.

Pour le coup je me lève. Ouvrons ma fenêtre. Les premiers rayons du soleil percent déjà à l'horizon; n'importe, le plus beau jour perd tout son charme après une pareille nuit. Je veux dormir , je ne veux que dormir. Me voilà replacé dans ma triste couche, le visage tourné du côté du mur, et je ferme les yeux de toutes mes forces. « Baisez , petit fils , petit mignon. As-tu déjeuné, Jaquot ? » Ce colloque nouveau s'établit à la fenêtre au-dessus de la mienne ; et je ne puis deviner qui a plus de bon sens de la demoiselle qui parle, ou de la pauvre bête qui lui répondrait, si on lui laissait le temps de placer une parole.

Cette fois mon parti est pris. Je m'habille sans proférer une plainte, je rassemble deux ou trois volumes que j'avais apportés pour rue donner la contenance de la campagne , et je regagne Paris à grands pas.

0 Paris solitaire ! quartier silencieux de la rue Saint- Honoré ! que Dieu préserve vos babitans de la tranquillité d'une maison de santé !

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