CHRONIQUE LITTERAIRE
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En ce temps-là ( c'esl-à-dire vers le 10 octobre de l'an de grâce i8?.5), il plut au gouvernement de France de penser que les philosophes, les écrivains et les artistes pouvaient profiter en quelque chose de l'abolition de la confiscation des biens. Après la république d'Haïti , on voulut reconnaître la république des lettres , et faire rentrer dans le droit commun le» auteurs après les Nègres. Le ministère des finances ou celui des affaires étrangères fit sonder diplomatiquement cette espèce de citoyens , que M. de Corbière ne comprend jamais dans les administrés de l'intérieur. Il s'agissait de savoir decombien d'années les auteurs prétendaient reculer le droit d'aubaine ouvert sur leur succession. Car vous savez que si vous êtes fils d'un marchand de chandelles banqueroutier, d'un agent de change passé en Belgique, ou neveu d'un directeur d'une maison de jeux , vous hériterez , en France , à perpétuité , vous et les vôtres, de l'honnête fortune que vos parens auront su mettre à couvert des huissiers, et si un homme de génie vous a donné le jour , vous n'avez rien à prétendre dix ans après sa mort sur le fruit de ses veilles. Il vous déshérite en vous illustrant; nos lois le punissent du crime irrémissible d'avoir évité les sentiers de l'intrigue ou les antres de l'agiotage , afin d'élever
dans la retraite un monument qui fit la gloire de ce pays. La succession de Turcaret est imprescriptible ; celle de Racine est perdue depuis cent vingt-cinq ans.
Toutefois elle n'est pas perdue pour tout le monde. Les libraires, les comédiens en ont le profit ; les hôpitaux en ont les cbarges. La famille de Sedaine est peut-être, à cette heure, aux portes de Saint-Louis ou du Val-de-Grâce ; mais Crispin paiera sa maison de plaisance avec les droits d'auteurs morts entrés dans son épargne philosophique.
Les Parias de la littérature, de la gravure et de la musique se sont assemblés pour délibérer sur la faveur inattendue que pourrait leur faire un jour ou l'autre ce gouvernement civilisé. Les auteurs traités jusqu'ici comme les chiens de la Fable, au lieu d'envoyer à Jupiter-Corbière ces ambassadeurs parfumés dont la classique antiquité nous a raconté l'histoire, ont choisi des hommes pour députés; ils ont même choisi des hommes de mérite. C'est M. Lemercier, c'est M. Delaville, qui exposeront la requête collective et rédigeront un projet de loi qui sera peut-être présenté aux Chambres par M. le comte de Peyronnet, comme la plus poétique des excellences et la plus intéressée à voir récompenser les muses.
Nous ne saurions prévoir ce qui sera décidé. Nous ignorons si les nolables, délégués par lesétats-généraux dramatiques, transigerontavec ce qu'on appelle absurdemtnt le domaine public, pour une prolongation de jouissance; si la politique du théâtre commandera celte transaction , et quelle cotte mal taillée sera faite dans la nouvelle charte littéraire; mais ce que nous ne saurions cacher, c'est que tout ce qui modifiera
la pleine et entière restitution de la propriété , sera un outrage à l'équité publique.
Messieurs, rendez à Corneille ce qui est à Corneille. Ou , si les poètes qui n'ont jamais quitté leur pays , et qui l'ont honoré toujours, ne demandent point une indemnité, laissez-leur du moins les fruits à venir de leur fortune. Les héritiers naturels leur manquent-ils/ déposez dans des mains pures, et bien loin des bureaux de votre police, un fonds littéraire destiné à encourager le jeune écrivain pudique, ou à soutenir le talent vieilli , que l'inspiration ne visite plus. Tel qui ferme sa main à vos pensions , ne rougirait peut-être pas de recevoir le denier du poète sur les droits de Britannicus et des Horaces. Ne savez-vous enfin où porter dignement le tribut que notre patrie acquitte envers la gloire de Corneille? Offrez-le à la patrie de Sophocle. Employez le trésor des muses à affranchir cette nation qui vous a arraché aux ténèbres, c'est-à-dire à la servitude.
En ce temps-là , il était publié en faveur des Grecs , au nom de leur comité et de la Société de la morale chrétienne , un éloquent Etat de leur situation. M. Artaud exposait avec énergie et talent , que les Hellènes, abandonnés ou trahis par tous les Rois, n'avaient plus de recours qu'en la générosité des peuples. Des Autrichiens catholiques avaient conduit sur leurs navires des Africains , au secours des bourreaux de Souli; une Alliance sainte et le père des Fidèles avaient repoussé les supplians qui portent la croix ; mais il leur restait une part de notre sang et de notre or, la liberté, ame de leur cause, et cette haine qui se po-
pularise en Europe contre les Turcs de toutes les religions. Un congrès refusait aux Grecs une réponse ; mais une petite ville de France ( Gray) leifr envoyait sept mille francs; Rome n'excitait plus à la croisade que les disciples de Loyola ; mais Geuève réunissait en deux jours qninze cents louis pour les matelots de Canaris. Enfin, quand les farouches guerriers du Danube et de la Neva restaient en présence des massacres, dans une impassibilité bien prosaïque, une timide jeune fille de Yilliers-sur-Orge intéressait pour eux, au nom de la poésie.
En ce temps-là florissait, au grand scandale des Scholastiques , professeurs , amateurs et connaisseurs jurés de tous les plaisirs de l'esprit , un écrivain original et sans préjugés. Tantôt il signait B. A. A. une étrange histoire de la peinture en Italie, tantôt il indiquait pour auteur d'un livre sur Yamour le biographe anonyme d'Haydn et de Mozart , ou bien il chargeait un M. de Stendal (on eût dit quelque baron allemand) des spirituelles folies qu'il enfermait dans une vie critique du compositeur Rossini. La vérité est que ce mystérieux personnage , lequel avait senti luimême, jugé d'après lui, voyagé, pensé et médit, se nommait Antoine ou Alexandre Bayle. Il aimait les arts , la bonne compagnie, la paresse et la liberté. 11 supportait a Paris l'ennui d'une conversation pédantesque, beaucoup moins courageusement qu'il n'avait enduré les souffrances de la Béresina , mais au demeurant, il remuait dans trois pages d'un livre, plus d'idées que l'Académie n'en a mis en circulation depuis le renvoi de deuxde ses nuembres. Aujourd'hui, jourconsacré
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au bienheureux Laurel , mou patron ouïe vôtre, M. Bay le avait déjà imprimé plus do pages qu'il n'en faut pour perdre la réputation d'un hotnmede talent et celle de trois hommes d'esprit; mais il en avait publié pour réhabiliter celle de trois individus de la première classe et neuf de la seconde. Ce qui fait de bon compte, et tant que M. de Villèle n'aura point changé l'arithmétique, qu'il sera établi aux yeux de la postérité, pour qui nous écrivons évidemment, qu'il y avait juste en M. Bayle (ou de Stendal ) un homme de talent et trois hommes d'esprit.
^•«3 En ce temps-là le projet d écrire un roman montait au cerveau de nos écrivains , jeunes ou sages, comme une infirmité contagieuse. La France allait s'affranchir du tribut payé à l'Angleterre, et l'éditeur de Walter Scott pâlissait. M. Lemercier composait un roman , M. de Jouy un roman , MM. Merville , d'Épagny ,de Vigny , Gaspard de Pons , Abel Hugo , etFrançais de Nantes corrigeaient les épreuves de six romans. Nous ne parlons pasde V auteur d' Edouard, celui-là fait toujours un pareil livre, et il a toujours raison. Maison commençait à parler du volume qui deviendra un secret, répandu à deux cents exemplaires vers la fin de l'automne prochain. Il portera le nom (Y Olivier. Ce héros-là, ruais je me trompe, ce ne sera pas un héros; ce personnage excitera un intérêt bien singulier, s'il en excite un. Ce ne seront pas, cette fois , des titres de noblesse qui lui manqueront pour épouser une duchesse , mais je ne sais quoi de plus naturellement noble, bien que la société aristocratique n'aitpas la réputation d'avoir de privilège à cet égard. L'auteur
nu DIX-NFUYIEMF. SIECLE. ■*-
d' ' Anatolf , qui est aussi une dame, nous a intéressé avec beaucoup d'art et de charme au sort d'un amoureux muet et sourd ; mais il paraît que l'Olivier de madame de Duras entend moins encore et ne donne aucun signe d'éloquence. Ne serait-il pas périlleux de vouloir attendrir pour un Lovelace de cette espèce? l'auteur d'Anatole n'aurait jamais eu de ces idées-là. Olivier cependant épousera la victime de son amour; mais , dans l'impuissance de ses vœux pour le bonheur de ce monde, il prendra la résolution de partir pour l'autre. Il laissera à sa femme toute l'innocence et la pureté qu'il a pu supposer en elle , et s'affranchira avec un peu de poudre à canon , de l'ancien supplice de Tantale. Faut-il que ce pauvre jeune homme se punisse des torts de la nature avec les armes de la civilisation ? Et le temps ne viendra-t-il jamais ou l'art des Gay-Lussac et des Bertholet , qui rend si bien à la fiancée toute sa vertu , prêtera à l'époux quelque avantage correspondant?
Les envoyés de Saint-Domingue se plaignaient hier , devant M. de Villèle , de la façon peu hospitalière dont ils sont traités, ici, par les journaux de la couleur blanche. — « Les journaux ! les journaux , dit Monsei- » gneur d'une voix nazi'larde, ne voyez-vous pas bien •> qu'ils me traitent moi-même comme un nègre? »