PREMIÈRE PARTIE
MES crimes sont encore plus grands que ceux du Calife Vathek. Les conseils impies et téméraires n’accélérèrent pas ma perte comme ils ont fait la sienne. Ce n’a été que pour me dérober aux salutaires avis d’une amie la plus véritable que je me suis précipité dans ce séjour d’horreur !
Je suis né sur les bords de la mer Caspienne, dans le Daghestan, aux environs de la ville de Berdouka. J’étais le troisième fils d’un pêcheur, homme de bien, qui vivait paisiblement et commodément du fruit de son labeur. Nous perdîmes notre mère lorsque nous étions trop jeunes encore pour la regretter; mais nous voyions pleurer notre père, et nous pleurions aussi. Nous étions, mes frères et moi, fort industrieux, très soumis, et point tout à fait ignorants. Un derviche, ami de mon père, nous avait enseigné à lire et à former divers caractères; il venait souvent passer la soirée avec nous, et tandis que nous employions ce temps à faire des paniers de jonc, il nous entretenait de discours pieux, et nous expliquait le Koran. Alsalami, c’était le nom du derviche, était vraiment un homme de paix, comme le désignait son nom; il réconciliait tous nos petites différences, ou les prévenait avec une douceur et une affection qui nous le faisait chérir. Quand ses maximes et ses sentences nous rendaient trop sérieux, il égayait le sujet par des contes, et nous n’en recevions que mieux les principes qu’il voulait inculquer.
Un assez grand jardin, que nous avions planté sous la direction du derviche, lui fournissait un
nouveau moyen de nous occuper et de nous instruire. Il nous enseignait les vertus des plantes et l’art de les cultiver; nous allions avec lui cueillir les fleurs dont la distillation est ou salutaire ou agréable, et nous étions transportés de joie quand à nos yeux l’alambic leur faisait changer de nature. J’étais actif, empressé de savoir, ce qui faisait qu’Alsalami me traitait avec une distinction flatteuse. Sa faveur m’enorgueillissait; mais j’affectais une grande modestie devant lui, dont je me dédommageais par mon arrogance lorsqu’il n’était pas présent; et dans les querelles qui s’ensuivaient entre mes frères et moi j’avais toujours l’art de mettre le tort de leur côté. Par le profit de nos eaux distillées, de nos paniers de jonc, et de notre pêche, nous vivions dans une sorte d’affluence. Deux esclaves noires tenaient notre maison champêtre d’une propreté qui en augmentait les agréments; et les mets qu’elles nous apprêtaient étaient simples, mais sains et de bon goût ; enfin, des bains commodes achevaient de nous donner un bienêtre que fort peu de gens de notre condition auraient pu avoir.
Au milieu de toutes ces aisances, et pouvant mener une vie si douce, mon mauvais naturel gagnait tous les jours l’ascendant. Mon père avait une armoire dans le mur d’une des chambres hautes de la maison ; il ne l’ouvrait jamais devant nous, et disait souvent qu’il en réservait la clef pour celui de ses trois fils qui se rendrait le plus digne d’une telle faveur. Cette promesse, souvent réitérée, et quelques propos vagues du derviche, qui faisaient entendre que nous n’étions pas nés pour l’état obscur où nous nous trouvions, nous avaient fait imaginer que quelque grand trésor était renfermé dans cette armoire. Mes frères le convoitaient sans doute, mais ne laissaient pas de poursuivre, parmi nos voisins, les amusements de
leur âge; pour moi, je languissais, je séchais à la maison, et n’avais en tête que l’or et les pierreries que je supposais dans la fatale armoire, dont je brûlais de devenir le maître. Mon assiduité m’était comptée pour beaucoup; mon père et son ami ne se lassèrent pas de vanter ma sagesse. Qu’ils étaient loin de lire dans mon cœur !
Un matin mon père nous dit à tous les trois, en présence du derviche: “Vous voilà, mes enfants, arrivés à l’âge où l’homme doit su choisir une compagne qui lui aidera à supporter les maux de la vie ; mais je ne veux pas vous diriger dans ce choix. On me laissa libre, et je fus heureux avec votre mère; je veux espérer que chacun de vous trouvera une bonne femme. Allez la chercher. Je vous donne un mois pour la trouver; et voilà de l’argent pour vous soutenir pendant ce temps. Si vous reveniez dès aujourd’hui vous me surprendriez agréablement, car je suis vieux, et désire passionnément de voir l’augmentation de ma famille avant ma mort.”
Mes frères baissèrent la tête en signe de soumission, et sortirent d’un air empressé qui me fit comprendre qu’ils n’auraient pas beaucoup de difficultés à surmonter pour contenter mon père.
Je fus outré en pensant à l’avantage que cela leur donnerait sur moi. Je les suivis à tout hasard. Ils se rendirent chez leurs amis des environs; et moi, qui ne m’en étais fait aucun, je pris le chemin de la ville prochaine. Tout en parcourant les rues de Berdouka, je disais en moi-même: “Où vais-je? Comment trouver une femme? Je n’en connais point. Irai-je aborder la première venue? Elle se moquera de moi, et de ma folie. Il est vrai, j’ai un mois pour me retourner; mais mes frères m’ont bien l’air d’être prêts à contenter mon père dès aujourd’hui; il donnera sa clef à celui des deux qui aura fait un choix le plus
à son gré. Et ce beau trésor, ce cher trésor, qui m’a coûté tant de soupirs, sera à jamais perdu pour moi ! Malheureux que je suis ! si je ne puis retourner à la maison avant la nuit, il vaudra mieux ne la revoir de la vie. Mais si j’allais trouver le derviche; voici l’heure qu’il est à son oratoire. Il m’a toujours préféré à mes frères ; il aura pitié de mon embarras ! Pitié de moi!” reprenais-je; “oh oui! une pitié de mépris! ‘Ce garçon,’ dira-t-il, ‘me paraissait avoir de l’esprit; et à vingt ans il ne saurait se trouver une femme ! Il n’est qu’un sot, et ne mérite pas la clef de l’armoire.’ ”
Abîmé dans des réflexions semblables, j’allais et je revenais sur mes pas, j’errais de tous côtés sans m’arrêter nulle part. La vue d’une femme me faisait tressaillir; j’avançais deux pas vers elle, et j’en reculais quatre ; on me riait au nez, et tous les passants me prenaient pour un insensé. “N’est-ce pas là le fils d’Ormossouf le pêcheur?” disaient quelques-uns. “A qui en veut-il avec son air égaré? ” “ Quel dommage!” disaient d’autres, “qu’il ait ainsi perdu la raison; mais heureusement il n’est pas furieux.”
Outré de ces insultes, excédé de fatigue, et voyant la nuit tomber, je pris enfin le chemin d’un caravansérail, résolu de quitter le Daghestan dès le lendemain, pour ne pas m’exposer à la mortification de voir un de mes frères possesseur du trésor que j’avais tant envié.
Comme il faisait déjà assez obscur, je marchais lentement, les bras croisés sur la poitrine, et le désespoir que j’avais dans le cœur peint sur mon visage, lorsqu’au détour d’une rue je vis venir de loin une petite femme voilée, qui paraissait en grande hâte, mais qui, s’étant arrêtée tout court devant moi, et m’ayant gracieusement salué, me dit: “Que vous est-il arrivé de fâcheux, jeune homme? A votre âge,
et avec l’aimable figure que vous avez, on ne devrait pas connaître le chagrin; et vous paraissez accablé de tristesse.”
Ces paroles flatteuses m’enhardirent: je pris l’inconnue par la main, qu’elle ne retira pas, en lui disant: “Étoile favorable, qui vous cachez sous ce léger nuage de mousseline, le Ciel ne vous aurait-il pas destinée à me diriger? Je cherche une femme qui veuille m’épouser ce soir même, et venir à l’instant à la maison de mon père avec moi, et je ne sais où la trouver.”
“Elle est toute trouvée si vous le voulez,” me répondit-elle d’un ton doux et timide. “Prenez-moi. Je ne suis ni jeune ni vieille, ni belle ni laide; mais je suis chaste, industrieuse, et prudente, et je m’appelle Homaïouna, ce qui n’est pas de mauvais augure.”
“Oh ! je vous accepte de grand cœur,” m’écriai-je, tout transporté, “car quand même vous ne seriez pas tout ce que vous dites, vous êtes, sans contredit, très bonne de vouloir ainsi suivre un inconnu ; et mon père m’a seulement ordonné de lui amener une bonne femme. Allons vite, pour devancer ou du moins atteindre mes frères.”
Aussitôt nous nous mîmes à marcher, ou plutôt à courir de toutes nos forces. La pauvre Homaïouna ne tarda pas à être hors d’haleine : je m’aperçus même qu’elle boitait un peu. J’étais fort robuste; je la chargeai sur mes épaules, et ne la mis à terre qu’à notre porte. Mes frères et leurs deux femmes étaient arrivés longtemps avant moi ; mais le derviche, toujours mon ami, avait voulu qu’on m’attendît jusqu’à la nuit, pour faire la cérémonie de trois mariages en même temps. Mes futures belles-sœurs étaient donc encore voilées; cependant je comparais leur ravissante taille avec celle d’Homaïouna, et je rougissais
de honte. Ce fut bien pis quand, après la foi réciproquement donnée, il me fallut lever le voile à ma femme; ma main tremblait, j’étais tenté de détourner la vue, je m’attendais à trouver un petit monstre ! Quelle consolante surprise pour moi ! Homaïouna n’était pas d’une beauté supérieure, comme les femmes de mes frères, mais elle avait des traits réguliers, une physionomie spirituelle, et un air de candeur ineffable qui la rendait intéressante. Alsalami, qui s’aperçut des ris malins de mes frères, me dit tout bas qu’il était sûr que j’avais fait le meilleur choix, et que j’aurais à me féliciter de mon partage.
La fatale armoire était dans la chambre où je couchais; et quoique je ne fusse pas sans empressement pour ma femme, je ne pus m’empêcher de soupirer, comme je le faisais toujours, en regardant ce meuble mystérieux. “Est-ce que j’aurais le malheur de vous déplaire?” me dit tendrement Homaïouna. '
“Non, assurément,” lui répondis-je en l’embrassant; “mais, pour ôter toute inquiétude, sachez que cette armoire contient un trésor dont mon père a promis de donner la clef à celui de ses trois fils qui en serait le plus digne. Il n’est pas aussi pressé de se décider que nous le sommes de posséder le trésor.”
“Votre père est sage,” reprit ma femme; “il craint de se tromper. C’est à votre conduite de mettre fin à ses doutes. Cependant, souvenez-vous que je m’appelle Homaïouna, et dois naturellement vous porter bonheur.”
L’air affectionné et gracieux avec lequel ces paroles furent prononcées me fit entièrement oublier pour cette nuit-là les richesses dont mon imagination était remplie; et si je n’avais pas été le plus insensé de tous les hommes, je ne m’en serais jamais ressouvenu, puisque je possédais le plus grand, le plus inestimable
des trésors, une vraie amie. Je ne tardai pas à me convaincre que le hasard avait plus fait pour moi que la prévoyance pour mes frères. Leurs femmes étaient paresseuses, remplies de vanité; elles se querellaient sans cesse l’une l’autre; et quoiqu’elles n’aimassent point Homaïouna, dont la modestie et la vigilance les faisaient rougir, elles la prenaient toujours pour arbitre de leurs différences, car elles ne pouvaient s’empêcher de la respecter. Mon père voyait tout, et ne disait mot; mais je lisais ses pensées dans ses regards au derviche, qui, ne se gênant point, louait hautement ma femme.
Un jour, m’ayant tiré à part, il me dit, “Barkiarokh, j’ai une question à vous faire, à laquelle il faut que vous répondiez sincèrement, car c’est votre propre intérêt qui me la dicte : Où avez-vous connu Homaïouna?”
J’hésitai un moment à lui répondre; enfin l’envie de savoir le motif de sa curiosité m’engagea à lui parler sans déguisement.
“Voilà une aventure bien singulière !” s’écria-t-il; “elle me confirme dans une idée que mes observations ont fait naître. Avez-vous remarqué, mon fils, que quand votre femme va et vient dans le jardin, les fleurs dont elle s’approche prennent des couleurs plus vives, une odeur plus suave ; que les plantes, les arbrisseaux qu’elle touche, croissent à vue d’œil; et que dans ses mains l’arrosoir semble toujours dispenser la rosée brillante et féconde de la fin du printemps? J’ai vu vos paniers de jonc devenir d’un lustre et d’une finesse qui ne leur sont point ordinaires quand elle les arrange sur le chameau qui doit les porter au marché. Deux fois elle a préparé vos filets; et ces deux fois-là vous avez fait une pêche d’une abondance prodigieuse. Oh ! elle est assurément protégée par quelque puissante Ginn; ainsi,
chérissez-la, respectez-la comme devant être la source de votre bonheur.”
J’assurai Alsalami que je n’aurais pas de peine à suivre son avis, puisque personne ne connaissait mieux que moi l’inestimable valeur de ma femme. Je me retirai ensuite, très pressé de faire mes réflexions sur ce que je venais d’entendre. “S’il est vrai, comme il y a toute apparence,” disais-je en moi-même, “qu’Homaïouna soit assistée dans tout ce qu’elle fait par un pouvoir surnaturel, pourquoi ne m’ouvre-t-elle pas l’armoire, ou du moins ne décide-t-elle pas mon père à m’en donner la clef? Elle n’y pense point sans doute. Lui en ferai-je la proposition? Ah! comment l’oser? Ses sages discours, ses regards célestes m’en imposent. Concentrons plutôt dans mon cœur l’excès de ma convoitise; si elle me connaissait bien elle me mépriserait au lieu de m’aider dans mes mauvaises inclinations. Voiler ses vices aux yeux des gens de bien, c’est tout ce qui reste à faire quand on ne s’aveugle pas soimême.” C’était ainsi que je me confirmais dans l’habitude d’une hypocrisie qui, pour un temps, ne m’a que trop réussi.
Cependant tout allait bien et assez tranquillement dans notre petite famille, lorsqu’un soir que nous revenions, mes frères et moi, de vendre notre pêche, nous trouvâmes Ormossouf dans un terrible accès de goutte, maladie à laquelle il était sujet depuis quelque temps, mais qu’il n’avait jamais éprouvée si violente qu’alors. Aussitôt nous prîmes un air consterné, et, nous étant mis à genoux à quelque distance de lui, nous restâmes dans un morne silence. Le derviche et les deux esclaves noires le soutenaient, tandis que ma femme s’empressait à lui donner tous les soulagements possibles. Quant à mes bellessœurs, elles s’étaient retirées dans leurs chambres,
iyo
sous prétexte qu’elles n’avaient pas la force d’être témoins d’un si cruel spectacle.
Les douleurs aiguës d’Ormossouf s’apaisèrent enfin. Alors, tournant les yeux sur nous: “Mes chers fils,” nous dit-il, “je sais et je vois combien vous m’aimez, et je ne doute pas que, quoique fatigués, vous ne vous empressiez à satisfaire une fantaisie qui me vient en ce moment. Je n’ai pas mangé d’aujourd’hui, et j’ai envie d’avoir à mon souper quelques poissons rares et de bon goût; prenez vos filets et allez essayer ce que vous pouvez faire pour moi ; mais séparez vos prises, et que chacun de vous fasse apprêter par sa femme celle qu’il aura faite. Cependant, ne jetez vos filets qu’une fois. Je vous l’ordonne ainsi, car il est tard; quelque accident pourrait vous arriver. Je ne suis pas en état de supporter l’inquiétude que vous me causeriez en restant longtemps.”
Nous nous levâmes aussitôt, et, étant entrés dans notre barque, qui était attachée presque à la porte de notre maison, nous nous éloignâmes à quelque distance pour atteindre l’endroit où la mer était plus féconde. Là, nous jetâmes nos filets, chacun de nous faisant tout bas des vœux pour son propre succès, et contre celui des autres. La nuit était obscure; il nous aurait été impossible d’examiner notre capture; nous retournâmes donc au logis sans en rien savoir; mais dans ce court trajet mes frères eurent toutes les transes de l’envie en me voyant succomber sous le poids de mes filets, tandis qu’ils portaient les leurs très légèrement. Quel triomphe ne succéda pas à ce petit chagrin ! Il se trouva que chacun d’eux avait pris un énorme poisson d’une espèce rare, et couvert de magnifiques écailles, et moi un poisson si petit, d’une couleur si brune et si unie, qu’il ressemblait plutôt à un reptile qu’à un habitant de la
mer. Je n’avais pas besoin des éclats de rire de mes belles-sœurs et de leurs maris pour être confondu et dépité; je jetai par terre mon misérable poisson, et j’allais le fouler aux pieds, quand ma femme, l’ayant ramassé, me dit à l’oreille, “Prenez courage, mon cher Barkiarokh; je vais apprêter ce petit poisson qui vous chagrine tant, et vous verrez qu’il sera le meilleur des trois.” J’avais tant de confiance en elle que ces paroles firent naître l’espoir dans mon cœur, et me rendirent à moi-même.
Ormossouf ne put s’empêcher de sourire en voyant cet atome de poisson, qu’on avait placé au milieu des deux autres, et qui y faisait une bien triste figure. “A qui appartient ceci?” dit-il.
“A mon mari,” répondit Homaïouna; “c’est un morceau exquis, quoi qu’on n’en puisse faire que deux bouchées; daignez donc le manger tout de suite, et à vous seul. Puisse-t-il vous faire tout le bien que je désire; puissent tous les souhaits qu’on pourrait faire pour vous s’accomplir au moment où vous le mangerez ! ”
“Tu ne saurais présenter aucun mets que ta bonne grâce ne rende délicieux,” répondit le bon vieillard; “je vais te satisfaire, ma chère fille.” En disant ces mots, il mit un morceau du poisson dans sa bouche.
Alors mon frère aîné, piqué de cette complaisance, s’écria, “Ah ! s’il ne faut que des souhaits pour plaire ici, qui peut en faire de plus intéressants que moi, qui voudrais pouvoir échanger mon âge contre celui de mon père, lui donner ma force et prendre sa faiblesse ! ”
“J’en dis autant,” interrompit mon second frère, et de bien bon cœur ! ”
“Oh ! je ne vous le cède pas en tendresse filiale,” m’écriai-je à mon tour; “je prendrais volontiers la
goutte qui tourmente notre père chéri pour l’en délivrer à jamais, ce qui est bien pire que ses rides.”
Quoique je prononçasse ces mots avec l’apparence de l’enthousiasme, je tenais mes yeux baissés sur la table, dans la crainte qu’Homaïouna n’y vît combien ils étaient éloignés de ma pensée, quand, aux cris perçants que poussèrent mes belles-sœurs, je levai la tête. O prodige inouï ! ô miracle, qui arrête encore le cœur quand j’y pense! je vis mes frères courbés et couverts de rides, et mon père rayonnant de jeunesse !
L’effroi me saisit; j’avais ainsi qu’eux fait un souhait téméraire. “Ciel!” m’écriai-je, “faut-il...?” Je n’en pus dire davantage; les douleurs aiguës qui me saisirent m’ ôtèrent la force de parler, mes membres se roidirent, le cœur me manqua, je tombai par terre dans une espèce de transe dont le tapage qu’on faisait dans la chambre me fit bientôt revenir. Mes belles-sœurs disaient mille injures à leurs maris, en leur reprochant le souhait qu’ils avaient osé faire; ceux-ci déclaraient qu’ils n’avaient parlé que du bout des lèvres, et que ce qu’ils avaient dit ne pouvait pas s’appeler un souhait. Sur cela Homaïouna, leur ayant dit que le Ciel, pour démasquer les fourbes, les prenaient souvent au mot, ils se jetèrent tous sur elle, en la nommant sorcière et méchante dive, et se mirent à la frapper. Ormossouf et le derviche, qui prirent la défense de ma femme, ne furent point épargnés; mais ils rendaient au centuple les coups qu’ils recevaient. L’un, devenu fort et robuste, et l’autre, l’ayant toujours été, devaient avoir l’avantage sur des hommes cassés et tremblants, et sur deux femmes qu’une aveugle fureur achevait d’affaiblir. Enfin mon père, lassé d’un si indigne spectacle, et outré de l’impiété de ses méchants enfants, s’empara d’une discipline armée de cent nœuds, et les chassa
de la maison en leur donnant la malédiction qu’ils méritaient.
Pendant toute cette scène, où j’aurais volontiers pris part avec mes frères, je m’étais, malgré mes souffrances, ressouvenu de la clef de l’armoire, et j’avais prudemment jugé que pour l’obtenir il me fallait maîtriser la rage qui m’agitait. A cet effet j’avais, pour étouffer des cris involontaires, mis le pan de ma robe dans ma bouche, et restais, comme privé de sentiment, prosterné sur le plancher.
Dès que mes frères et leurs femmes furent hors de la maison, le derviche, Homaïouna, et mon père accoururent à moi, et tâchèrent de me relever. Leurs soins, et la pitié que je voyais dans leurs regards, ne me touchaient guère; j’étais surtout furieux contre ma femme, que je considérais comme la cause de tout ce qui venait de se passer; et j’eus besoin de tout l’empire qu’une hypocrisie habituelle m’avait donné sur moi-même pour pouvoir me contenir. “Daignez,” leur dis-je d’une voix entrecoupée de gémissements, “daignez me faire porter sur mon lit; ce sera peut-être un soulagement à mes cuisantes douleurs; mais, quoi qu’il arrive, je ne me repentirai jamais d’avoir délivré le cher auteur de mes jours d’une maladie si insupportable.”
“Oh ! c’est toi, et toi seul, qui, par ta piété filiale, mérite la clef de la fatale armoire,” s’écria Ormossouf. “La voilà,” continua-t-il en me la présentant; “les promesses faites à ma race vont s’accomplir en toi; ton père verra ton bonheur avec transport.”
“Je n’en jouirai qu’en faisant le vôtre,” dis-je d’un air reconnaissant; “mais je souffre, et à l’heure qu’il est le repos sera mon unique bien.”
Aussitôt on me porta dans la chambre, où je brûlais d’être, et m’y trouvant seul avec ma femme, elle me dit: “Voici un baume salutaire que je vais