Vathek, with The episodes of Vathek
JE sais, fils d’Ormossouf, que vous et le derviche Alsalami m’avez cru protégée par une Intelligence céleste; mais que vous étiez encore loin de deviner ma glorieuse origine ! Je suis la propre fille du grand Àsfendarmod, le plus renommé, le plus puissant, et, hélas ! le plus sévère de tous les Péris ! Ce fut dans la superbe ville de Giauhar, capitale du délicieux pays de Shadukan, que je vins au monde, en compagnie d’une sœur qu’on nomma Ganigul. Nous fûmes élevées ensemble, ce qui augmenta la tendresse mutuelle qui nous unissait malgré la différence qui se trouvait dans nos inclinations. Ma sœur était douce, langoureuse, paisible — elle ne cherchait que le charme d’un poétique repos; j’étais vive, agissante; je voulais toujours faire quelque chose, et surtout du bien quand j’en trouvais l’occasion.
Mon père, que nous n’avions jamais envisagé qu’en tremblant, et qui n’avait pas paru faire grande attention à nous, nous fit un jour venir au pied de son trône resplendissant. “Homaïouna, et vous, Ganigul,” nous dit-il, “je vous ai observées; j’ai vu que la beauté, qui est l’apanage de toutes les Périses, est marquée des mêmes traits en vous deux; mais j’ai vu aussi que vos penchants ne se ressemblent point. Cette diversité de caractère existe et doit exister; elle concourt au bien général. Vous êtes à l’âge où l’on peut consulter son cœur, et se choisir la manière de passer sa vie. Parlez ; que puis-je faire pour vous? Souverain d’une contrée la plus merveilleuse du
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Ginnistan, et où, selon que son nom l’exprime, le désir et le plaisir, ailleurs si souvent séparés, sont presque toujours réunis, vous n’avez qu’à demander et vous serez satisfaites. Parlez la première, Homaïouna ! ”
“Mon père,” répondis-je, “j’aime à agir, à secourir les misérables, à faire des heureux. Ordonnez qu’on me bâtisse une tour d’où je puisse voir toute la terre, et savoir dans quels lieux on pourrait avoir besoin de mon assistance.”
“Faire sans cesse du bien aux hommes volages et ingrats est une tâche plus pénible que vous ne pensez,” dit Asfendarmod. “Et vous, Ganigul,” continua-t-il, en s’adressant à ma sœur, “que désirezvous?”
“Rien que le doux repos,” répondit-elle. “Si j’ai une retraite où la nature déploie ses charmes les plus séduisants, d’où l’art envieux et les passions turbulentes soient bannies, où la volupté douce, la mollesse attrayante habitent, je serai contente, et bénirai tous les jours l’indulgence paternelle.”
“Je vous accorde vos souhaits,” nous dit Asfendarmod; “vous pouvez partir à l’instant même pour vos respectives habitations. A un coup d’œil que j’ai donné aux Intelligences qui m’obéissent, tout a été préparé pour votre réception. Allez; nous nous reverrons. Il ne tiendra qu’à vous de venir ici quelquefois, et de vous visiter l’une l’autre. Cependant, songez que, quand on a pris un parti dans le Shadukan, c’est pour toujours; la race céleste dont nous sommes ne doit pas connaître les désirs inquiets, encore moins l’envie, qui tourmentent les faibles humains.”
Après ces mots, mon père nous fit signe de sortir, et à l’instant je me trouvai dans une tour bâtie sur le sommet de la montagne de Caf, et dans les murs
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de laquelle étaient enchâssés des miroirs sans nombre, qui réfléchissaient, quoique avec le vaporeux d’un songe, mille scènes diverses qui se passaient en réalité sur la terre. La puissance d’Asfendarmod avait anéanti les distances et rapproché non seulement la vue, mais les sons et les paroles des êtres animés sur lesquels on fixait le regard.
La première scène qui attira par hasard mon attention m’offrit un spectacle qui me remplit d’une juste colère. C’était une marâtre impie qui tâchait de persuader, par des caresses feintes et des discours artificieux, à son faible époux de donner sa fille en mariage à un nègre difforme qui, disait-elle, avait séduit son innocence. La jeune vierge, telle qu’un lis que la serpe a déjà entamé, penchait sa belle tête et attendait en pâlissant le sort qu’elle méritait si peu; tandis que le monstre qu’on lui destinait, avec des yeux de basilic et des soupirs de crocodile, demandait pardon de l’offense qu’il n’avait pas faite à la fille, et renfermait dans son cœur, aussi noir que son visage, les crimes qu’il avait commis avec la belle-mère. Dans un clin d’œil j’aperçus tout cela sur leurs visages, et me transportai avec la rapidité de la lumière sur les lieux où la scène se passait. Je touchai de mon invisible baguette (mystérieuse concentration de la puissance céleste qui distingue l’ordre supérieur des Péris) la méchante femme et son vil protégé. A l’instant ils changèrent de ton, se regardèrent avec fureur, s’accusèrent réciproquement, et en dirent tant que le mari, transporté de rage, leur coupa la tête à tous les deux. Il fit ensuite approcher sa fille tremblante, la mouilla de larmes de tendresse, et puis, ayant envoyé chercher un jeune homme beau comme elle, le lui fit épouser sur le champ.
Je me retirai dans ma tour, très satisfaite d’une action de justice et d’équité qui avait causé le
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bonheur de deux êtres aimables, et passai une nuit délicieuse.
Au point du jour je courus à mes miroirs. Celui où je m’arrêtai me présenta le harem d’un sultan des Indes. J’y vis, dans un jardin superbe, une femme fort belle, d’une taille majestueuse, d’une mine haute et hère, qui paraissait être dans une extrême agitation. Elle se promenait à grands pas sur une terrasse, et regardait de tous côtés avec une inquiétude qui ne fut calmée que lorsqu’un eunuque noir vint à elle d’un air fort empressé. “Vos ordres sont obéis, reine du monde,” lui dit-il en s’inclinant profondément; “l’imprudente Nourjéhan est enfermée dans la grotte noire. Le sultan ne l’ira pas chercher là; et ce soir elle s’éloignera à jamais d’ici avec le marchand d’esclaves à qui j’ai parlé.”
“Vous avez fait votre devoir,” dit la dame; “mais je ne laisserai pas de vous en récompenser libéralement. Cependant, apprenez-moi comment vous avez pu vous rendre maître de mon odieuse rivale, sans bruit et sans clameurs de sa part.”
“Je l’ai abordée comme elle sortait de l’appartement de notre seigneur et maître, qu’elle avait laissé endormi,” répondit l’eunuque. “Elle allait se retirer dans le sien, quand, plus prompt que l’éclair, je la saisit et, l’enveloppant dans un tapis, dont je m’étais pourvu, je la transportai en courant dans la grotte noire. Là, pour la consoler un peu, je lui ai dit qu’elle partirait dès cette nuit avec un marchand d’esclaves, qui, peut-être, la vendrait à quelque autre roi, et qu’elle n’avait qu’à espérer un meilleur sort. Calmez-vous donc, je vous conjure, ma chère maîtresse; dès que le sultan se réveillera il voudra vous voir, car, malgré ses infidélités, vous êtes toujours la souveraine de son cœur.”
“Je ne voulais point de partage avec l’indigne
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Nourjéhan,” s’écria la dame; “mais, puisque je suis vengée, je dissimulerai ma douleur.”
Le complot me déplut, ainsi que celle qui l’avait fait; je résolus de protéger la malheureuse victime de sa jalousie. Je volai à la grotte noire, j’ouvris une porte secrète, qui renfermait Nourjéhan, et, l’ayant plongée dans un profond sommeil, je l’entourai d’un nuage qui la rendait invisible. Dans cet état je la portai à côté du sultan, qui dormait encore, et pris mon essor vers l’immense ville avoisinant au palais impérial.
Je passai le reste du jour à planer au-dessus des rues et des maisons, et vis plusieurs choses qui n’allaient pas trop bien, mais que je me proposai de rectifier. Cependant, la curiosité de savoir ce qui se passait dans le harem me prit; j’y retournai à la nuit. Quelle fut ma surprise lorsque, à la clarté de mille flambeaux qui éclairaient une salle immense, je vis le corps de la dame hautaine du matin étendu dans un cercueil de bois d’aloès, et tout couvert de taches livides. Le sultan, tantôt plongé dans une affliction muette, versait un torrent de larmes, tantôt, écumant de rage, il jurait qu’il découvrirait l’atroce main qui avait tranché les jours de sa favorite. Toutes ses femmes, formant plusieurs cercles autour de l’estrade funèbre, poussaient des sanglots à cœur tendre, et dans leurs exclamations entrecoupées de gémissements faisaient les plus touchantes éloges de la défunte sultane. Nourjéhan n’était pas celle qui témoignait le moins de douleur, et qui prodiguait le moins ses louanges. Je la regardai fixement; je lus dans son cœur; je l’investis de mon occulte influence. Aussitôt, se roulant sur le plancher comme une forcenée, elle s’accusa d’avoir glissé du poison dans une jatte de sorbet qu’on préparait pour sa rivale, et ajouta qu’elle s’était portée à un acte si
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atroce sur ce qu’elle avait rêvé que la favorite l’avait faite enfermer dans la grotte noire et voulait la livrer à un marchand d’esclaves. Le sultan, furieux, ordonna qu’on fît sortir la coupable de sa présence, et qu’on l’étranglât immédiatement. Je le laissai faire, et m’en retournai toute confuse et pensive dans ma tour.
“Ah!” disais-je en moi-même, “Asfendarmod n’avait que trop raison quand il prétendait que c’était une tâche pénible de faire du bien aux hommes; mais il devait plutôt dire qu’on ne savait pas lorsqu’on comptait faire ce bien si ce n’était pas un mal. J’ai empêché une vengeance à laquelle la jalousie qui l’avait inspirée n’avait pas laissé de mettre des bornes, et par là je suis la cause du forfait d’une furie qui, sur la foi de ce qu’elle croyait un songe, a commis un horrible attentat. Quels êtres pervers sont ces créatures d’argile à qui j’ai dévoué mes soins ! Ne vaudrait-il pas mieux de les laisser faire leur proie les uns des autres, et vivre comme ma sœur, en jouissant du bonheur attaché à une nature aussi parfaite que la nôtre? Mais que dis-je? Puis-je choisir? Mon père ne m’a-t-il pas dit que le parti que j’ai pris est irrévocable? Que ferai-je? Je ne réussirai pas toujours à lire dans les cœurs par les mouvements du visage. Je découvrirai les grandes passions à leurs transports involontaires; mais la malice préméditée se dérobera à mes regards. Il est vrai que mon influence mystérieuse excite les remords, fait confesser les crimes; mais ils sont déjà commis alors. Elle ne peut découvrir les noires intentions; et les miennes, toutes pures qu’elles sont, pourront causer milles maux.”
Ces pensées me tourmentaient nuit et jour; je restais inactive dans ma tour; en vain les objets qui se présentaient à ma vue excitaient ma compassion
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ou mon zèle; leur impulsion cédait à la crainte de commettre quelque erreur. Si je voyais un grand visir former de viles cabales pour perdre celui qui pouvait le supplanter; employer contre lui les flatteurs et la calomnie, j’étais prête à prendre mon essor pour faire échouer son dessein; mais je m’arrêtais tout court en considérant que son compétiteur était peut-être encore plus méchant que lui, qu’il pourrait bien opprimer les peuples encore davantage, et que ce serait m’exposer à entendre au grand jour du jugement des milliers de voix s’écrier contre moi, “Allah ! vengez-nous.” Les événements que le cours des choses amenait, et que j’observais attentivement, justifiaient presque toujours ma prévoyance.
Un jour, ayant arrêté mes yeux sur la florissante ville de Chiraz, je vis, dans une maison très propre, une femme dont la beauté modeste et la bonne grâce me charmèrent. Elle ne faisait que d’entrer dans une chambre fort ornée, et où il y avait un petit oratoire, quand elle s’attira mes regards. Là, s’étant mise à genoux, elle priait avec une ferveur édifiante lorsque son mari, ayant enfoncé soudainement la porte, qu’elle avait fermée en dedans, la prit par les cheveux, tira un fouet de cordes de dessous sa robe, et lui en donna mille coups. A cette barbarie il me fut impossible de me contenir; je me hâtai d’aller secourir cette infortunée, et j’arrivai auprès d’elle au moment qu’un éternuement très sonore se fit entendre dans un cabinet que cachait une natte des Indes. Le mari courut au bruit, et tira de ce réduit obscur un faquir hideux à voir. Ses cheveux étaient crépus et sales, sa barbe rousse et dégoûtante, son teint olivâtre et huileux, son corps presque nu et couvert de cicatrices. Le furieux Persan ne fut pas moins confondu que moi à la vue d’une telle figure. Il la contempla quelques moments sans rien dire.
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Enfin il s’écria: “C’est donc là, infâme, le beau galant que vous me préférez. Je savais bien qu’il y avait ici un homme renfermé avec vous; mais je ne m’attendais pas à y trouver un pareil monstre. Et toi,” continua-t-il en s’adressant au faquir, “comment as-tu eu l’impudence de venir ici?”
“J’y suis venu,” répondit l’hypocrite, sans se déconcerter, “pour faire ce que vous faites mieux que moi. La flagellation est une œuvre méritoire; elle macère le corps, et conséquemment élève l’âme vers le ciel. Je venais la donner à votre femme, qui me confie ses petites infirmités spirituelles. A cet effet j’avais apporté l’instrument de pénitence que voici. Mais vous m’avez devancé; elle en a assez pour aujourd’hui; ainsi je me retire.” En disant ces mots, il tira d’une sorte de ceinture, qui composait tout son habillement, une longue discipline, bien noircie, et fit quelques pas vers la porte.
Le mari l’arrêta machinalement, car il était tout confus et incertain. Sa femme qui s’en aperçut se jeta aussitôt à ses pieds. “Ah! mon cher époux,” s’écria-t-elle, “achevez de me faire expirer sous vos coups, mais ne vous perdez pas vous-même en vous attaquant à cet homme de bien; il est l’ami de notre saint Prophète. Craignez, oh craignez la malédiction qui va tomber sur votre tête si vous l’outragez ! ”
“Qu’est-ce que tout ceci signifie?” dit le pauvre Persan, tout ébranlé, et presque convaincu de l’innocence de sa femme; “on ne me fait pas peur si aisément. Laissez là vos exclamations, et dites-moi comment ce prétendu saint est parvenu jusqu’à vous, et depuis quand vous le connaissez. Je croirai avec plaisir que vous n’êtes pas aussi coupable qu’il me l’a d’abord paru; mais je veux des détails, et surtout de la sincérité.”
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Il n’en eu que trop, car, comme dans ce moment je touchai de ma baguette sa perfide épouse, elle se releva tout hors d’elle-même, en disant, d’un ton de voix fort élevé: “Oui, j’aime ce vil séducteur à la folie, et plus que je ne t’ai jamais aimé, ô tyran de mes jours ! j’ai cent fois baisé ses yeux chassieux et sa bouche livide; en un mot, je lui ai livré et tes richesses et ma personne. De son côté il m’a appris à me moquer d’Allah et de son Prophète, à proférer les plus infâmes blasphèmes, à me jouer de tout ce qu’il y a de plus sacré. Je savais que tu m’avais fait épier, et je m’étais mise en prières pour t’en imposer, ne m’attendant pas au sot accident qui est arrivé. Voilà mes crimes; ils me font horreur; je me sens forcée de te les révéler. Que mon complice nie les siens s’il l’ose.”
Le faquir, quoique tout interdit, ouvrait la bouche pour répondre. Je ne sais ce qu’il aurait pu dire, car je ne m’étais pas donnée la peine de l’assujétir à mon influence ; mais l’enragé Persan ne lui donna pas le temps de prononcer une syllabe. Il le saisit par le milieu du corps, le précipita d’en haut d’un balcon, et fit prendre à sa femme le même chemin. Ils tombèrent d’une très grande élévation dans une cour pavée de pierres pointues et furent mis en pièces.
Je revenais pensivement chez moi, lorsque des cris lamentables qui partaient d’une épaisse forêt frappèrent mes oreilles. J’accourus, et vis un jeune homme, plus beau que les anges du septième ciel, qui se défendait contre trois nègres dont les sabres étincelants lui avaient déjà fait plusieurs blessures, et qui lui criaient sans cesse, “ Où est votre frère? Qu’avezvous fait de votre frère?”
“Barbares,” répondit-il, “il est, hélas! où vous voulez m’envoyer. Vous l’avez assassiné; et à présent c’est à mon tour.”
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Ces paroles me touchèrent; l’air de celui qui les prononçait, quoique effaré, était si intéressant que je crus devoir prendre son parti. J’allais l’enlever à ses ennemis, qui l’avaient enfin désarmé, lorsqu’un autre jeune homme, tout sanglant, parut à mes yeux en se traînant avec peine de derrière quelques broussailles. “Mes amis,” dit-il d’une voix faible aux nègres qui coururent à lui, “portez-moi à l’instant dans le palais de ma chère Adna; que mon dernier regard se fixe sur elle; et puisse le Ciel m’accorder assez de temps pour lui engager ma foi. Vous ne sauriez mieux me venger de mon frère, qui m’a assassiné pour empêcher ce mariage et avoir mon bien. Je vois que vous avez su, mais trop tard, son atroce dessein, et que vous avez commencé à l’en punir. N’achevez pas. Laissons son sang couler dans ce lieu écarté; nous sommes dispensés de lui donner des secours.”
Les nègres obéirent, ils emportèrent leur maître; le criminel resta étendu sur la place, pâle et hagard, comme un spectre sorti de l’enfer; et je ne fus nullement tentée de lui accorder mon assistance.
Ces deux aventures achevèrent de me convaincre combien les actes de ma bienfaisance pourraient être souvent mal placés. Je résolus d’en appeler à la justice d’Asfendarmod sur le changement que de tels événements avaient opéré dans mon cœur.
Cependant, comme je connaissais son extrême sévérité, je crus qu’il serait mieux pour moi d’être secondée par ma sœur, ainsi j’abandonnai ma tour, et pris mon essor vers elle.
L’habitation que Ganigul avait demandée à mon père répondait parfaitement à ses souhaits. C’était une petite île qu’une rivière transparente et bordée d’épines fleuries entourait sept fois. Dans l’espace que laissait entre eux chacun de ces cercles, l’herbe
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était si fraîche que les poissons quittaient souvent l’onde argentée pour venir s’y jouer. Diverses sortes d’animaux broutants paissaient dans ces prés émaillés de fleurs. Chaque espèce se trouvait si heureuse dans les limites qui lui étaient assignées qu’elle n’avait garde d’en franchir les bornes. L’île entière était tout à la fois un parterre et un verger; il semblait que les arbustes odoriférants eussent pris en amitié les arbres fruitiers, tant ils s’étaient fortement entrelacés dans leurs branches. Les fleurs plus faibles bordaient les plages, qu’un sable d’or le plus pur couvrait. Un berceau d’orangers et de myrtes, auquel un buisson de roses gigantesques servait de palissade, était le palais de ma sœur et le lieu où elle se retirait la nuit avec six Périses qui s’étaient attachées à son sort. Ce réduit délicieux était situé au centre de l’île ; un ruisseau, que des milliers de filets d’eau avaient formé à son entrée, le traversait, et se redivisait à sa sortie. Comme ses flots hâtifs coulaient sur un gravier inégal, ils faisaient un murmure qui s’accordait parfaitement avec la voix mélodieuse des rossignols. Des deux côtés du ruisseau étaient des lits composés de fleurs effeuillées et de plumes de diverses couleurs que les oiseaux avaient secouées de leurs légers petits corps, et sur lesquelles on dormait voluptueusement. Ici Ganigul se retirait souvent en plein jour, pour y lire à loisir les annales merveilleuses des Ginns, les chroniques des mondes passés, les prophéties des mondes futurs.
Après les jours d’agitation que j’avais passés dans ma tour, il me sembla reprendre une nouvelle vie dans une demeure si paisible. Ma sœur m’y accueillit avec mille caresses, et ses amies ne furent pas moins empressées à me procurer des amusements. Tantôt elles défiaient à la course les animaux aux pieds légers, tantôt elles unissaient leurs célestes voix au
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chant des oiseaux. Elles folâtraient avec les chèvres, qui, ainsi que les brebis et les vaches, s’empressaient à leur présenter des mamelles pleines de lait; elles disputaient d’agilité avec les sémillantes gazelles. Parmi tous ces animaux qui leur fournissaient ainsi des recréations journalières, le chien fidèle et caressant, le chat souple et leste n’étaient pas oubliés; mais rien n’était aussi aimable qu’un petit leiki, qui ne quittait jamais l’heureuse Ganigul. Le divin ramage de ce charmant oiseau, les brillantes couleurs de son plumage étaient moins admirables encore que la sensibilité extrême de son cœur, et l’instinct surnaturel dont une puissance supérieure s’était plu à lui douer. Soit qu’il se reposât sur le sein de sa maîtresse, soit qu’en voltigeant autour des myrtes qui lui prêtaient leurs ombrages, il articulât des vers éternellement variés, il ne cessait d’être attentif à tous ses mouvements, et semblait attendre avec ardeur ses ordres. Le battement de ses ailes exprimait sa joie quand son zèle était employé; il volait comme l’éclair pour chercher les fleurs, les fruits que Ganigul lui demandait ; il les lui apportait dans son bec incarnat, qu’il insinuait ensuite amoureusement entre ses lèvres pour se payer de ses peines. J’avais quelquefois part à ses caresses, et les lui rendais bien, mais c’était en soupirant de n’avoir pas un tel compagnon dans ma solitude.
Ma sœur m’avait sagement fait observer que, comme c’était alors la grande assemblée des Péris, à laquelle Asfendarmod présidait, il fallait différer la visite que nous comptions lui rendre à un temps plus convenable. “Ma chère Homaïouna,” me ditelle un jour, “vous connaissez ma tendresse pour vous, et vous savez que je ne désirerais rien tant que votre compagnie. Plût au ciel que vous eussiez, comme moi, choisi la paix et la tranquillité de cette
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demeure ! Puisse mon père vous permettre d’en partager les délices ! Cependant, je vous conseille d’essayer encore un peu de temps du genre de vie que vous avez pris; ou vous y trouverez des satisfactions auxquelles vous ne vous attendez pas, ou vous aurez de nouvelles raisons à alléguer au sévère Asfendarmod pour vous en dispenser. Quant au moment de votre départ, éloignons-le tant que nous pourrons; jouissez ici de mon amitié, et de tout ce qui m’entoure. L’art est exclus de chez moi, mais la nature m’y prodigue ses dons; je possède tout ce que j’avais souhaité, et même au delà, car je n’avais aucune idée du présent qu’un heureux hasard m’a fait.”
“Vous voulez, sans doute, parler de votre oiseau bien-aimé?” dis-je toute émue. “Comment donc l’avez-vous eu?”
“Oh, je vous en conterai volontiers l’histoire,” me répondit-elle; “j’y pense toujours avec un nouveau plaisir. J’étais assise à l’ombre de ce grand lilas, dont les fleurs répandent une odeur si agréable, quand soudainement le ciel s’est paré de couleurs plus vives, plus rosées que celles de la plus brillante aurore. Une lumière, dont l’intensité ne saurait se décrire, répandit partout une joie et un contentement ineffables. Elle paraissait venir en ligne droite comme d’une espèce de sanctuaire — du trône même, si j’ose le dire, de la suprême puissance. En même temps les accords d’une divine harmonie se sont fait entendre — sons ravissants, indéfinis, qui se perdaient dans le vague des airs. Une nuée d’oiseaux presque imperceptible traversa tout le firmament. C’était le murmure de leurs innombrables ailes, mêlés à celui de leur chant, qui m’avait jetée en extase. Pendant que mon âme était absorbée dans la jouissance de ces merveilles, un oiseau s’est détaché du
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groupe, et tomba comme exténué à mes pieds. Je le ramassai avec tendresse, je le tins dans mon sein pour le réchauffer, je l’encourageai à reprendre son essor; mais il ne voulut pas me quitter. Il revenait toujours à moi, et paraissait désirer tout devoir à mes soins. Sa forme, comme vous voyez, est celle d’un leiki ; mais ses qualités intérieures égalent celles des êtres les plus favorisés. Une inspiration céleste paraît diriger ses chants, son langage est celui de l’empirée, et les sublimes poésies qu’il récite ressemblent à celles que les bienheureuses Intelligences font entendre au sein de la gloire et de l’immortalité. Tout merveilleux qu’il est, dans un pays même où tout est prodige, il me suit, il me sert comme l’esclave le plus soumis; je suis l’objet de sa plus tendre reconnaissance, il l’est de mon admiration et de mes soins. Ah, qu’à bon droit il est nommé l’oiseau de l’amour !”
Ces dernières paroles me causèrent un trouble que j’eus bien de la peine à cacher. L’envie s’empara de mon âme. Sans doute j’en avais pris la contagion chez les hommes, car cette avilissante passion avait jusqu’alors été inconnue parmi nous. Tout aigrissait mon chagrin, je cherchais à être seule, et ne pouvais me souffrir moi-même. Je sortais la nuit du berceau toujours fleuri de ma sœur, pour errer au hasard dans des abîmes de feuillage. Alors, la brillante illumination que produisaient des milliers de vers luisants m’impatientait; j’aurais volontiers écrasé ces insectes, dont j’avais auparavant admiré l’étonnant assemblage et la merveilleuse vertu. C’était l’obscurité qu’il fallait à mes honteuses rêveries. “O Ganigul ! ” disais-je, “que vous êtes heureuse, et que je suis misérable ! Quelle comparaison entre cette île paisible et ma tour, entre vos doux loisirs et mon agitation continuelle, entre ces objets toujours riants,
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ces animaux innocents et fidèles qui vous environnent, et cette terre inégale, ces hommes pervers et ingrats que j’ai toujours sous les yeux! Ah! votre aimable oiseau m’est plus nécessaire qu’à vous ! Vous avez des amies empressées à vous plaire, un nombre infini de créatures qui vous amusent; pourquoi, du moins, n’aurais-je pas celle-ci, qui me tiendrait lieu de tout? oui, je l’aurai, je vous l’enlèverai; car vous me le refuseriez, sans doute. Je l’emporterai avec moi ; et vous ne manquerez pas de consolation dans ce charmant séjour.”
Quoique je rejetasse d’abord avec horreur l’idée d’un tel crime, je m’y accoutumai insensiblement, et n’eus que trop tôt la funeste occasion de le commettre. Un jour que j’étais seule dans un petit bois de jasmins et de grenadiers, le leiki y vint chercher des fleurs. Je l’appelai, il vola à moi; aussitôt, lui liant les pieds et les ailes avec une tige légère, je le cachai dans mon sein. Gomme j’allais m’enfuir avec mon vol, j’entendis la voix de ma sœur qui m’appelait. Alors un tremblement universel me saisit; je ne puis faire un seul pas. “ Que me voulez -vous ? ” m’écriai-je, d’un ton chagrin.
“Ah! pourquoi,” dit tendrement Ganigul, en se hâtant d’approcher, “pourquoi cherchez-vous ainsi la solitude? Au nom de notre amitié laissez-moi partager vos peines.”
“Non,” repartis-je, toute troublée, et en serrant fortement contre mon sein l’oiseau, qui tressaillait, et que je voulais empêcher de crier; “non, je ne vous embarrasserai pas davantage par ma présence. Adieu; je pars.”
A peine avais-je prononcé ces mots qu’un nuage noir et épais voila le firmament et décolora la brillante végétation qui m’entourait, tandis que les sifflements d’une tempête faisaient retentir l’air.
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Enfin mon père parut, porté sur un météore dont la réverbération terrible rendait tous les objets couleur de flamme. “Arrête, malheureuse!” m’écria-til, “arrête, et vois l’innocente victime que tu viens d’immoler à ta barbare envie.”
Je regarde. O horreur ! je venais d’étouffer cet oiseau si merveilleux, si chéri !
A l’instant mes yeux s’obscurcirent, je chancelai, et tombai par terre comme privée de vie.
Quand la voix retentissante d’Asfendarmod m’eut rendu le sentiment, je ne vis plus ni ma sœur ni ses amies, ni son fatale leiki; j’étais seule avec mon inexorable juge.
“Fille criminelle,” me dit-il, “va ramper sur cette terre où Allah seul peut diriger les événements, et dont tu n’as rapporté que des vices. Examine les hommes à loisir avant que de prétendre les protéger. Tu conserveras parmi eux quelques-uns des privilèges attachés à ton être, mais tu seras exposée à plusieurs de leurs plus cruelles souffrances. Et vous, vents, mystérieux puissances invisibles — exécuteurs de mes ordres, portez-la jusqu’au séjour ténébreux des humains. Puisse-t-elle, par sa patience et sa sagesse, regagner ses droits à nos régions lumineuses ! ”
A cet arrêt foudroyant je me jetai toute éperdue à genoux, et, ne pouvant parler, j’élevais mes mains suppliantes vers mon père, quand, tout à coup, un tourbillon palpable m’environna, et, m’ayant enlevé du lieu où j’étais, me fit en tournoyant rouler en bas pendant sept jours et sept nuits. Au bout de ce terme je fus posée sur le dôme d’un palais qui commandait une ville immense. Je connus que j’étais arrivée à ma destination, etj’acquiesçai bien humblement au sort que j’avais mérité.
Je me mis ensuite à examiner ce qui m’entourait, et fut d’abord frappée de l’apparence lugubre qui
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régnait par toute la ville; hommes, femmes, enfants, vieillards, tous avaient mis des cendres sur leurs têtes, et couraient çà et là d’un air empressé. Peu à peu ils s’attroupèrent dans la place qui était devant le palais, et paraissaient être dans l’attente de quelque événement extraordinaire. Comme je n’étais pas sûre d’avoir conservé le don de me transporter à volonté en tous lieux, je souhaitai en tremblant de me mêler parmi cette foule, et à l’instant je m’y trouvai placée à côté d’un grand eunuque noir qui tâchait de maintenir l’ordre en frappant avec sa canne à droite et à gauche. Malgré son air rébarbatif, sa physionomie me plut; je désirai d’être vue de lui, et il me vit.
“Que faites-vous ici, jeune fille?” me dit-il d’un ton moitié grondeur et moitié amical. “Quoi! sans voile ! comme une écervelée ! Cependant vous avez l’air modeste, si votre mine ne me trompe pas. Suivez-moi à l’instant dans le palais ; vous ne pouvez manquer d’être insultée parmi cette multitude. D’ailleurs, j’aime les aventures, et vous me conterez les vôtres.”
Je baissai la tête en signe de soumission, et, prenant l’eunuque par sa robe, je me mis en devoir de l’obéir. Il se fit faire place à force de coups. A ses ordres les gardes me laissèrent passer, et il me conduisit dans son appartement, qui était de la dernière propreté. “Asseyez-vous,” me dit-il; “vous devez être fatiguée. Je n’ai pas en ce moment le loisir d’écouter une longue histoire; dites-moi seulement, et en peu de mots, qui vous êtes, et comment vous vous êtes trouvée à moitié déshabillée, au milieu de cette populace et, à ce qu’il m’a paru, toute seule.”
“Je suis,” répondis-je, “l’infortunée fille d’un prince très puissant et qui demeure bien loin d’ici. J’ai été enlevée d’auprès de lui je ne sais par qui;
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Histoire du Prince Barkiarokh
on m’a fait voyager pendant plusieurs jours si rapidement que je n’ai pu m’apercevoir de la route que je tenais; enfin on m’a laissé ici dans l’état où on m’avait prise, et où vous me voyez, moins malheureuse que je ne croyais l’être si j’obtiens votre haute protection.”
“En effet,” reprit Gehanguz — c’était le nom de l’eunuque — “ce que vous avez d’habillement est beau ; vous avez de plus un air de grandeur qui convient bien à ce que vous dites de votre naissance; mais soyez franche, et dites-moi si vos enleveurs ne vous ont pas outragée chemin faisant.”
“Oh! nullement,” répondis-je; “c’était un complot de vengeance, et la malice ferme l’entrée du cœur aux autres passions.”
“En voilà assez pour le moment,” dit Gehanguz, “vous avez l’air de ne pas manquer d’esprit, et vous pouvez m’être aussi utile que je vous le serai. Reposez-vous ; prenez quelques rafraîchissements et habillez-vous comme il convient; je vous reverrai dans peu d’heures.”
En achevant ces mots, il frappa des mains, donna des ordres à plusieurs jeunes filles qui parurent à l’instant, et partit.
Les jeunes filles s’approchèrent de moi avec beaucoup de respect, me mirent au bain, me frottèrent d’essences précieuses, me revêtirent d’un très bel habillement, et me servirent une excellente collation. Je gardai cependant un profond silence, plongé dans l’abîme de mes tristes pensées; “que ferais-je?” disais-je en moi-même; “resterais-je ici sous la garde de Gehanguz? Il me paraît bienfaisant; mais j’ai appris à me défier des apparences chez les humains. Je sens que je puis prendre mon essor pour tous les coins habitables de la terre; mais je trouverai des hommes partout, et serai dans la même inquiétude.
Histoire d' Homaïouna
Ne vaut-il pas mieux, puisque je mérite la punition que mon père m’a infligée, la subir toute entière en m’abandonnant au sort, et ne me servir de mon pouvoir surnaturel que dans les occasions où je ne pourrai m’en dispenser? D’ailleurs, les terribles exécuteurs des ordres d’Asfendarmod m’ont placée en ces lieux. C’est une raison de plus pour y rester, et tâcher par une résignation sans bornes de regagner ces régions heureuses dont l’entrée ne m’est pas à jamais interdite.”
Le sommeil ferma enfin mes paupières; un songe fortuné me rappela au Shadukan: j’étais auprès de Ganigul, sous son berceau d’orangers et de myrtes; elle me regardait d’un œil triste et compâtissant; son leiki volait autour d’elle en faisant des cris plaintifs; comme elle tâchait de l’apaiser, je me jetai à ses pieds ; alors elle me prit dans ses bras, et me tenait serrée contre son sein avec une extrême tendresse, quand, au milieu de l’extase que me causait cet embrassement, la voix de l’eunuque me réveilla. “Allons,” me dit-il, avec son ton brusque, mais pourtant assez agréable, “parlons un peu de vos affaires, et commencez par m’apprendre votre nom.”
“Je m’appelle Homaïouna,” répondis-je, en poussant un profond soupir. “On a, sans doute, eu tort de me nommer ainsi.”
“Oh! point du tout,” s’écria Gehanguz; “il n’y a point de bonheur qui dure toute la vie sans du moins éprouver un revers ; vous avez essuyé le vôtre, nous allons à présent réussir dans tous nos projets, et voici de quoi il est question. Vous êtes dans la fameuse ville de Chouca capitale du plus grand et du plus riche pays qui soit dans la péninsule de l’Inde. Le roi qui y régnait, il y a quelques jours, avait vingt autres rois pour vassaux, des éléphants sans nombre, des trésors qu’on ne pouvait évaluer,
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une multitude de sujets industrieux et soumis; mais, avec tout cela, il a bien fallu qu’il s’endormit comme un autre homme. On l’a mis ce matin dans son lit de long repos, et c’est pour cela que vous avez vu tout le peuple en deuil.”
“C’est à dire,” interrompis-je, “que ce grand monarque est mort, et qu’on vient de l’enterrer?”
“Fi donc!” s’écria l’eunuque d’un air rechigné, “comment osez-vous prononcer des mots si désagréables à l’oreille; ils sont bannis du Choucan. Soyez sur vos gardes là-dessus, ou vous démentirez tout ce que je prétends dire de votre naissance et de l’éducation élevée qu’elle fait supposer.”
“Ne craignez rien,” repartis-je en souriant, “je saurai me conformer à un usage si délicat.”
“Eh bien!” poursuivit-il d’un ton radouci, “vous saurez que notre bon roi n’avait jamais eu d’enfants que deux filles jumelles également belles et aimables; soit qu’il fut embarrassé de faire un choix entre elles, soit qu’il eut des raisons pour n’en faire aucun, il n’a jamais de sa vie fait entendre à qui des deux il laisserait sa couronne. Cependant quelque temps avant son dernier sommeil, il fit venir quatre vieillards dont la profonde sagesse ne s’était jamais démentie pendant cinquante ans qu’ils avaient été ses visirs, et leur remit le parchemin sacré qui contenait ses dernières volontés, bien cacheté des vingt-et-un sceaux de l’empire. On l’a ouvert il n’y a que quelques moments, et rien n’est décidé.”
“Comment,” dis-je, “il n’a pas nommé à sa succession?”
“Non,” répondit Gehanguz, “il a seulement laissé à ses filles un problème à résoudre, qui, à ce qu’on m’a assuré, est très embarrassant, avec ordre que celle qui s’en tirera le mieux selon ses idées, dont les quatre visirs sont aussi dépositaires, sera déclarée
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reine absolue du Choucan et de ses dépendances. J’avais eu quelque connaissance de son intention par une des sultanes favorites qui m’a toujours protégé, encore plus pour mon zèle que par égard pour ma charge de chef des eunuques; mais comme elle ne savait pas elle-même la question proposée, elle n’a pu me la dire. Si l’on en juge par la contenance des princesses, à qui seules les quatre visirs l’ont communiquée, il faut qu’elle soit fort épineuse. Elles paraissaient plongées dans une profonde rêverie au sortir du divan. On les a même entendues se dire tout bas l’une à l’autre qu’elles n’avaient pas trop des quarante jours qu’on leur accordait pour rêver à la réponse qu’elles doivent faire. Voilà l’état où sont les choses,” continua Gehanguz, “et voici mon projet; je vous mettrai auprès des deux princesses, qui vivent ensemble dans une parfaite union en apparence; elles vous recevront avec plaisir, car elles aiment la nouveauté, et sont ennuyées de leurs filles esclaves. Vous vous insinuerez dans leurs bonnes grâces, et partagerez vos attentions entre elles de manière que laquelle des deux qui soit reine vous conserve sa bienveillance. Vous leur parlerez souvent de moi, et détruirez autant qu’il vous sera possible tout ce que les petites étourdies qui les entourent peuvent dire à mon désavantage. Si vous en trouvez une plus inclinée en ma faveur que l’autre, vous l’aiderez de vos conseils, et j’y joindrai les miens en cas qu’elle vous confie la grande question à laquelle elle doit répondre. A tout hasard vous prendrez mon parti auprès de toutes les deux. Le peu de paroles que vous m’avez dites marquent que vous avez de l’intelligence; vos yeux en promettent encore davantage; il vous sera donc facile de prendre sur les princesses l’ascendant que les gens d’esprit prennent naturellement sur ceux qui n’en ont pas autant,
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ainsi vous me conserverez dans mon poste et vous serez la favorite d’une grande reine, ce qui n’est pas à dédaigner. Au reste, ce n’est pas l’ambition, encore moins l’intérêt, qui m’excite à tout ceci ; c’est le désir de voir continuer dans le harem l’ordre admirable que j’y ai mis. Je serai au désespoir que quelque tête de travers vînt détruire un ouvrage qui m’a coûté tant de peine qu’on ne saurait l’imaginer. Vous verrez vous-même l’effet de mes soins, et je ne doute pas que vous ne me serviez par un sentiment de justice; mais cela ne me dispensera pas de celui de la reconnaissance.”
J’avais attentivement écouté Gehanguz; j’avais examiné ses yeux pour voir s’il n’y avait point certain petit nuage d’embarras qui décèle les mauvais desseins, et je n’y avais découvert qu’une âme ardente, facile, et sincère. Cependant je résolus d’être exacte dans les observations qu’il m’allait mettre à portée de faire, et de ne le servir qu’autant qu’il le mériterait.
Dès le jour même, l’eunuque me présenta aux princesses Gulzara et Rezié en leur faisant une éloge de moi telle qu’il aurait pu la faire s’il m’eût connue pour ce que j’étais. A tout ce qu’il inventait de mon esprit et de mes talents je ne pus m’empêcher de sourire, en lui donnant un coup d’œil qui l’embarrassa; mais j’eus pitié de lui, et le rassurai par un autre regard qui lui fit sentir que je tiendrais tout ce qu’il promettait.
Me voilà donc de souveraine dans le Shadukan devenue esclave à Chouca. Voilà ma céleste beauté changée en une figure fort ordinaire, ma jeunesse florissante en un âge peu attrayant; et je devais demeurer dans cet exil et sous cette forme pendant un temps sans limite, sujette à des maux que je ne connaissais ni ne prévoyais point encore. La chute
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était terrible; mais je me l’étais attirée, et je ne murmurai pas.
Mes nouvelles maîtresses se prirent d’abord d’une vive amitié pour moi — je leur faisais des contes qui les divertissaient : elles étaient transportées de plaisir quand je chantais, et accompagnais ma voix mélodieuse sur le luth. Si je leur inventais quelque nouvelle parure, elles en paraissaient plus belles; les rafraîchissements que je leur préparais avaient une saveur toujours diversifiée et agréable. A tout cela le pauvre Gehanguz ouvrait de grands yeux et s’extasiait de surprise et de joie.
Gulzara me plaisait beaucoup plus que sa sœur: mais j’avais des bonnes raisons pour me défier de ce mouvement involontaire qui nous attire vers un objet et la plupart du temps nous trompe. Je ne fus pas fâchée quand les deux princesses se mirent à se disputer à qui m’aurait le plus souvent en particulier. C’était là me donner l’occasion de les mieux examiner; j’en profitai, et bientôt fus convaincue que, cette fois, mon inclination m’avait bien dirigée. Rezié sous les dehors d’une affabilité séduisante cachait un cœur méchant, et en aurait imposé si ses passions violentes ne l’eussent pas quelquefois emportée hors d’elle-même. Quand sa vanité lui eut persuadé que je la préférais à Gulzara, elle se livra entièrement à moi, et me révéla la question du roi son père, ainsi que la réponse qu’elle y avait préparée. Je vis avec plaisir qu’elle ne serait pas reine: elle méritait si peu de l’être ! Tous ses projets étaient injustes envers les peuples et pleins de malice contre sa sœur. Gulzara, plus réservée, ne m’accorda pas si aisément sa confiance; il me fallut l’obtenir par des attentions et des assiduités qui ne me coûtaient rien, parce que je l’aimais et désirais pouvoir lui être utile. Enfin elle m’avoua de ce ton simple et vrai
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qui persuade qu’elle n’avait nulle ambition et ne pourrait souhaiter d’être reine que pour faire du bien, mais qu’à cet égard elle s’en reposait sur sa sœur, et ne s’était pas seulement donnée la peine de penser à la question proposée par le roi son père. Tout ce qu’elle me disait me la faisait trouver si digne de régner que je me crus obligée de lui représenter qu’elle devait aspirer au trône et se soumettre aux dernières volontés du roi; mais je ne lui persuadai qu’après lui avoir expliqué l’embarrassant problème d’une manière dont elle parut singulièrement satisfaite.
Le jour que cette grande affaire devait se décider, la ville retentit des bruyants instruments en usage dans le pays — les peuples s’attroupèrent de nouveau en bourdonnant comme des essaims d’abeilles effarouchées; et Gehanguz, me tirant à part, me demanda si je savais quelque chose de ce qui allait se passer.
“Tranquillisez-vous,” lui dis-je, “tout ira bien, vous serez conservé dans votre poste, car je suis convaincue que vous le désirez par un bon motif.”
A ces mots il se mit à sauter comme un chevreuil, et courut ouvrir la porte du divan aux princesses, que je suivais.
On y était déjà assemblé, et le spectacle était des plus frappants. Au fond d’une salle immense et mystérieuse s’élevait un trône d’un émail bleu semé d’une infinité de phosphores en guise d’étoiles, lesquelles rendaient une clarté encore moins vive que terrible. Quatre colonnes, dont deux étaient de jaspe sanguin et deux du plus pur albâtre, soutenaient ce trône symbolique. Je vis d’abord que c’était là l’ouvrage des Ginns — je compris que les colonnes rouges signifiaient la sévérité, les blanches la clémence, et les étoiles cette lumière imposante qui
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s’émane d’un bon monarque, et qui seule doit éclairer ses peuples. Les quatre vieux visirs chargés des ordres du roi endormi se tenaient debout en dedans d’un grillage d’acier armé de pointes, lequel entourait le trône. A quelques pas en dehors on avait rangé des tapis semblables à ceux dont on se sert dans les mosquées pour la prière, sur lesquels étaient à genoux les ambassadeurs des vingt rois vassaux de la couronne de Choucan. Les grands de l’état gardaient une plus considérable distance, tous profondément inclinés et le doigt sur la bouche.
Les princesses s’avancèrent jusqu’à la grille d’acier, les yeux baissés et les mains croisées sur la poitrine. Alors un des visirs, après avoir montré à l’assemblée le seing du roi, écrit en grosses lettres sur du parchemin transparent, lut à haute voix ces mots:
“Rezié, et vous, Gulzara, je n’ai pas voulu décider qui de vous deux doit franchir les pointes acérées qui entourent le siège royal. Je vous rend l’arbitre de votre sort. Répondez : Qui est plus digne de régner, ou d’une princesse vierge qui se marie, aime son mari, et donne des successeurs au trône, ou d’une princesse vierge qui, ne se mariant pas, a une multiplicité de fils et de filles qu’elle chérit comme la prunelle de ses yeux?”
“Sages vieillards,” dit Rezié, “vous voyez bien que le roi, en ordonnant qu’on nous propose cette étrange question, a voulu se divertir, et qu’il n’y a qu’une femme chaste et uniquement attachée à son époux qui mérite de remplir son trône. Ma sœur pense sans doute comme moi; et nous régnerons ensemble, si vous le trouvez bon.”
Les visirs ne répondirent rien — ils se tournèrent vers Gulzara, qui, d’un air modeste, parla ainsi: “Je pense que le roi notre père a voulu insinuer qu’une princesse qui ne voudrait être mère que de
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ses sujets, qui penserait plutôt à les rendre heureux de son vivant qu’à leur donner des maîtres après sa mort, qui n’aurait d’autres soins que le bien public, serait vraiment digne d’être reine. Je promets de ne me jamais marier, et de n’avoir d’enfants que mes peuples.”
A peine eut-elle prononcé ces mots que les quatre visirs, ayant impétueusement ouvert la porte du grillage, se jetèrent à ses pieds, en criant de toutes leurs forces, “Honneur et gloire à Gulzara, reine du Choucan; qu’heureuse à jamais soit Gulzara notre reine.”
Les ambassadeurs et les grands répétèrent ces acclamations d’un ton encore plus haut; elles parvinrent iusqu’aux peuples assemblés devant le palais, lesquels en firent retentir l’air tout en se frappant les uns les autres sans miséricorde. Les soufflets, les coups de poings, et même de poignard, volaient de toutes parts. C’était un vacarme si horrible qu’il m’aurait effrayée, si j’avais pu m’effrayer de quelque chose. “Quelle scène est ceci?” dis-je tout bas à Gehanguz. “Est-ce que tous ces gens-là sont saisis de la rage?”
“Non, non,” me répondit-il, “ils ne font que ce qu’ils doivent faire. Ici c’est l’usage quand il arrive quelque grand et fortuné événement d’en graver le souvenir de cette manière. Cela aide beaucoup à la mémoire. Heureux ceux qui ont perdu un œil ou quelque membre dans ces occasions ! Leur famille est alors regardée comme véritablement zélée pour le bien de l’état; et les enfants qui voient ces marques honorables sur leurs pères s’en glorifient de génération en génération. Au reste, ceci est une coutume très nécessaire, car le peuple est si volage qu’il oublie tout si l’on n’y prend garde.”
Cependant les quatre visirs avaient montré à tout
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le divan l’écrit du roi, qui prouvait que Gulzara avait bien répondu et devait être reine. On l’a plaça sur le trône, aux pieds duquel Rezié lui vint faire hommage avec un sourire qui parut d’applaudissement à tous les yeux, mais aux miens seulement un dépit masqué. La nouvelle reine assura sa sœur de toute sa tendresse — puis élevant trois fois sa main droite au-dessus de sa tête pour demander de l’attention, elle dit: “Vénérables conseillers de mon père, je n’entreprendrai jamais rien d’important sans demander votre avis: mais qui vous communiquera mes intentions? Qui entrera avec moi dans les détails nécessaires au bien de l’état? Je suis vierge, et j’ai promis de l’être toujours. Des entretiens journaliers avec un homme ne seraient nullement convenables. Je déclare donc Homaïouna, dont je connais la capacité, mon premier visir, et je veux qu’elle soit revêtue de tout le pouvoir attaché à cette charge.” Les quatre vieillards, les vingt ambassadeurs, les grands du royaume, tous unanimement acquiescèrent au désir de la reine. Gehanguz me vint prendre en frissonnant de joie, et me plaça sur la première marche de l’estrade royale; chacun faisait à demi voix mon éloge, et pas un d’eux ne me connaissait. Alors Rezié, ne pouvant plus se contenir, demanda la permission de se retirer, et me dit tout bas en passant: “Voici encore une nouveauté de ta façon, méchante esclave ; mais tu payeras cher ta présomption et ton insolence.” Je ne fis pas semblant d’avoir entendu cette insultante menace, bien résolue de la cacher à Gulzara, qui en aurait été affligée et inquiète, car j’étais pénétrée d’admiration pour cette aimable princesse, ne m’étant nullement attendue à l’engagement généreux qu’elle avait pris.
“Pourquoi, ma souveraine,” lui dis-je, quand nous fûmes seules — “pourquoi avez-vous promis de ne
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Histoire a HomaJ'juna
complète. Ah I nous sommes perdus ! Rezié voudra gouverner ! La grande fabrique de bonheur que vous avez élevée dans le Choucan et mon peut chefd:œuvre dans le harem vont être également détruits. Jour infortuné ! jour rayé de noir 1 que ne suis-je mort avant de f avoir vu ! "
Je ne pris pas la peine de répondre aux exclamations de Gehanguz — -je me hâtai de le suivre. Gulzara vint au-devant de moi avec des yeux égarés, et. m'ayant fortement serré la main : "Il est arrive I — il n'est pas mort! — ses beaux sourcils seuls ont été brûlés et ses cheveux roussis ! Mais tout cela lui est revenu aussi magnifique que jamais, et il demande à me voir ! Quel bonheur imprévu ! Ah. non ! quel malheur accablant!" continua-t-elle, en se laissant tomber sur un sopha et en versant un torrent de larmes ; “j'ai renoncé à lui pour jamais. Helas ! je ne l’ai pas fait par manque d'amour : c'est parce que je l’aimais trop ! Que vais-je devenir ! Donnez-moi vos conseils, Homaïouna! Je les suivrai : peut-être il se peut aussi que je vous disgracierai pour me les avoir donnés."
“ Calmez -vous, ma reine," lui dis-je, “ et expliquezvous. Je n'entends ni ce que vous voulez dire ni de qui vous parlez."
“Oh! tu as raison," reprit-elle, “je ne t'ai jamais conté mon histoire avec le prince Tograï, le neveu de ma mère — lui que j'ai chéri dès ma plus tendre enfance, et qui répondait de tout son âme à ma tendresse — lui qu'on disait avoir péri dans un embrasement et qui revient quand, fidèle à sa mémoire, j’ai promis de ne point me marier. Que dira-t-il?”
“Il sera sans doute pénétré de reconnaissance quand il saura que ce grand sacrifice qu'on vanta partout comme un acte de générosité inouïe ri a été fait que pour lui, et l'applaudira s’il est digne de vous.”
Histoire du Prince Barkiarokh
“Vous en parlez de grand sangfroid, sage Homaïouna,” répliqua la reine; “l’ardeur de mes sentiments ne saurait souffrir ce langage glacé. Retirezvous ; et vous, Gehanguz, introduisez le prince Tograï à l’instant.”
J’obéis — en me condamnant moi-même encore plus que Gulzara ne le faisait pour avoir voulu tenir tête à une passion si pleine de délire et n’avoir pas un peu cédé à son premier mouvement.
Pendant trois heures, les plus cruelles que j’eusse passées depuis mon exil du Shadukan, je ne fis que m’affliger pour mon aimable princesse, et déplorai l’instabilité de son bonheur, que je croyais avoir établi sur des fondements inébranlables. Ce fut ellemême qui me tira de ma rêverie. Elle vint à moi les bras ouverts et commença par m’inonder de ses larmes. Enfin, s’étant un peu calmée, elle me dit: “J’ai repris ma raison, chère Homaïouna, mais ma douleur profonde ne se dissipera pas aussi aisément que ma folie — écoute — frémis — et plains-moi. Le prince Tograï a paru à mes yeux tel qu’il aurait pu être en venant de se baigner à la source immortelle des eaux du prophète Kedder — il brillait de beauté, de jeunesse, et, à ce qu’il m’a semblé, d’amour — il s’est jeté à mes genoux pour baiser le pan de ma robe — je lui ai tendu la main, et l’aurais, je crois, embrassé, si la présence de Gehanguz, à qui j’avais ordonné de se tenir à une certaine distance, ne m’avait retenue. Il a lu dans mes yeux les mouvements de mon cœur, et, au lieu de me témoigner cette reconnaissance dont vous me parliez tantôt, il a éclaté en reproches — je lui ai pardonné son emportement — j’ai tâché de l’apaiser — j’ai été jusqu’à lui offrir de résigner la couronne de Choucan pour m’unir à lui — je lui ai protesté sincèrement qu’avec lui je ne regretterais pas un trône auquel je devais
Histoire d' Homa'iouna
renoncer dès que je voulais enfreindre l’engagement solennel que j’avais pris en l’acceptant. ‘En effet,’ ajoutai-je, ‘comment chérirais-je mes peuples comme une tendre mère lorsque mon époux serait l’unique objet de mon affection et de mes pensées? La gloire que j’ai acquise n’était qu’un soulagement à la douleur que me causait votre perte — je vous retrouve et je puis m’en passer.’ Je sens,” continua la reine, “toute la honte d’une telle faiblesse; mais le croiriezvous, Homaïouna? l’ingrat Tograï a osé en abuser — il n’a pas craint de me dévoiler son cœur plus noir que le visage d’un éthiopien. ‘Que parlez-vous de renoncer à l’empire de Choucan?’ s’est écrié l’arrogant prince; ‘est-ce bien la reine Gulzara qui tient un tel discours, ou plutôt qui se plaît à débiter une rapsodie digne des hermites du désert d’Héjaz? Laissons là tout ce badinage, et parlons sérieusement. Si vous avez gémi de mon exil, si vous avez pleuré ma prétendue mort, si vous m’aimez enfin comme vous me le dites — faites-moi incessamment monter sur le trône bleu éclairé de phosphores. Le radotage de votre père n’a rien à faire avec vos droits à la couronne, encore moins avec la possession assurée. Je soutiendrai les uns et j’affermirai l’autre par ma valeur — des ruisseaux de sang couleront avant que le moindre reproche désagréable puisse parvenir à vos oreilles. Tous ceux qui vous approcheront vous respecteront ainsi que moi. Qui occupe le siège royal n’est lié par aucune promesse. Cependant, commencez par vous défaire d’une certaine créature à qui vous avez ridiculement donné la place de votre grand visir. On la soupçonne d’être magicienne, elle n’est peut-être qu’artificieuse et méchante; mais c’en est bien assez pour la faire mettre dans un sac et la jeter dans le fleuve. Allons, ma bien-aimée — décidez-vous — ne soyez pas si interdite — n’avez-vous
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pas assez attendu le bonheur qui vous est assuré dans mes bras?’ Tograï avait raison de dire que j’étais toute troublée — je me sentais mourir — mais l’horreur que m’ont causée tant d’impiété et tant d’insolence a ranimé mes forces. Au lieu de répondre, j’ai frappé des mains; Gehanguz a sifflé, et aussitôt cinquante eunuques ont paru le sabre levé. O prodige d’une passion que la honte même n’a pu surmonter — j’ai eu pitié de lui, et lui ai dit d’un air plus ferme que courroucé, ‘Neveu de ma mère, je te donne la vie en faveur des liens du sang qui nous unissent. Sors de ma présence, et fais en sorte de ne jamais t’offrir à ma vue si tu ne veux pas subir le châtiment que tu mérites, et être haché en mille pièces par ces sabres étincelants que tu vois.’ En achevant ces mots, j’ai fait signe aux eunuques de faire sortir le misérable prince, mais il a fallu qu’ils l’emportassent — il ne pouvait se soutenir, tant il était saisi de frayeur. Pendant une heure entière je suis restée comme pétrifiée sur mon estrade, ensuite une foule d’idées rapides et déchirantes m’ont jetée dans une sorte de délire — je croyais voir Tograï aimable et soumis tel qu’il était quand, banni par mon père, il me fit ses adieux, il y a sept années; mais il disparaissait, et voilà Tograï altier et scélérat qui prenait sa place et me donnait des conseils ou plutôt des ordres iniques et déshonorants pour moi. Jamais, jamais, Homaïouna, ces deux images ne cesseront de m’agiter — la mort seule peut m’en délivrer; mais je mourrai digne de vos regrets — cependant écoutez et observez mes ordres — vous viendrez tous les jours après l’heure du divan voir couler mes larmes et y mêler, si vous voulez, les vôtres. Vous prendrez soin que Gehanguz rende l’intérieur de mon palais aussi triste que mon cœur. Je veux que mes musiciennes ne chantent et ne jouent devant moi que des airs lugubres. Je ne ferai point
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cesser l’allégresse publique; mais qui m’abordera le sourire sur les lèvres redoublera mes peines.”
J’assurai Gulzara que ce serait un soulagement pour moi de confondre mes pleurs avec les siens, et qu’elle serait en cela, comme en tout le reste, exactement obéie; car j’avais résolu de tromper sa douleur au lieu de la combattre. Les devoirs de son état me fournissaient des dissipations pour elle que je ne négligeais pas; et, sans un incident funeste, j’aurais peutêtre ramené la tranquillité dans ce cœur généreux.
Rezié s’était retirée dans un palais qu’elle possédait au sommet d’une montagne; elle ne paraissait que rarement dans la présence de sa sœur, et seulement alors pour y jouer les rôles qu’elle étudiait dans sa solitude; tandis que Gulzara, qui ne l’avait point encore démasquée, payait son feint attachement d’une amitié sincère. Il y avait longtemps que la perfide princesse n’était venue à Chouca, lorsqu’un jour son premier eunuque demanda de sa part une audience. Je voulais me retirer ; la reine me retint ; le messager fut introduit et parla ainsi: “La princesse Rezié, dont voilà l’anneau de créance, se prosterne devant vos augustes pieds, et reconnaît que votre altesse a, par ses lumières, justement acquis le trône auquel elle avait aspiré. Elle ose cependant vous supplier de lui accorder en dédommagement la permission d’épouser le prince Tograï, qui n’est animé que par les rayons de sa présence, et qui de son côté a besoin de quelques consolations dans le malheur qu’il a eu de perdre les bonnes grâces de sa glorieuse souveraine. L’incertitude où est ma princesse sur votre réponse la retient dans des cruelles angoisses, et le prince n’ose paraître devant vous; sans ces obstacles ils seraient venus tous les deux vous demander à genoux l’accomplissement du commun désir de leurs cœurs.”
A la pâleur qui s’était répandue sur le visage de
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Gulzara, aux palpitations de son sein, je vis qu’elle allait tomber en défaillance. Je dis au fatal eunuque de sortir et d’aller attendre dans la prochaine galerie une réponse à son message. Gehanguz, qui avait, ainsi que moi, pris l’alarme, le mit aussitôt dehors, et revint justement à temps pour m’aider à soutenir la reine, qui s’était évanouie dans mes bras. Comme nous ne voulions pas faire triompher ses ennemis, nous lui donnâmes des secours sans appeler personne. Le syncope fut long. Elle ouvrit enfin les yeux, qu’elle tourna languissamment sur moi, et, après quelques moments de silence, me dit d’un air assez tranquille: “Que ferai-je, Homaïouna?”
“Ce que la générosité de votre cœur vous dicte,” répondis-je.
“Mais ma sœur,” reprit-elle, “ne saurait être heureuse avec un homme si méchant, et mes peuples seraient un jour, jour qui n’est pas éloigné, très misérables. Ne devrais-je pas les sauver tous quand je le puis encore, en faisant à l’instant trancher la tête à Tograï? Je frémis d’être réduite à cette extrémité; mais ici, je crois la cruauté un mal nécessaire; qu’en dites-vous, Homaïouna?”
“ C’est à Allah seul à régler le présent sur l’avenir, qu’il voit sans nuage,” repartis-je !
“Vous voulez donc que je donne mon consentement à cette odieuse union,” dit-elle d’une voix altérée. “Eh bien, faisons-nous encore cette violence; ce sera le coup mortel. Allez, Gehanguz ; allez porter une réponse favorable au désir de ma sœur et de son. . . .” Elle n’acheva pas, poussa un cri douleureux, et retomba sans sentiment sur son lit.
Alors nous ne pûmes plus dissimuler; les douze médecins en faction furent appelés; ils tâtèrent tous à la fois le pouls de l’insensible Gulzara dans les endroits où il est le plus marqué. J’étais plongée dans
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les plus déchirantes incertitudes lorsque ces oiseaux de mauvais augure croassèrent ces cruels mots : “Elle dort, elle dort pour jamais.” Ils n’avaient dit que trop vrai; Gulzara venait d’expirer.
Il m’est impossible de vous peindre l’affliction que me causa cette funeste catastrophe ; elle était d’autant plus grande que je croyais m’avoir à reprocher la mort prématurée de l’aimable Gulzara: “Inconsidérée que je suis,” disais-je en moi-même; “j’ai excité cette généreuse princesse à faire un effort audessus de ses forces; j’ai par là avancé la triste période de ses utiles jours; je ne connais encore ni la violence des passions des humains, ni l’étendue et le pouvoir de leur faible raison, et je veux les gouverner ! Dure expérience ! qui m’a fait perdre une amie presque aussi chère à mon cœur que Ganigul et son fatal oiseau; mais devais-je la laisser se souiller du sang d’un prince à qui on ne pouvait reprocher qu’une ambition dont il ne tenait qu’à Allah de dissiper les desseins comme le vent dissipe la poussière? Devais-je souffrir que sa sœur pût l’accuser d’une basse jalousie? et la voir humiliée aux yeux de ses sujets? O belle et radieuse âme, qui reçois à cette heure la récompense de la vertu dans la compagnie des célestes Intelligences, pardonne à mon zèle; tu vivras, ainsi que tu l’as désiré, dans la mémoire des hommes, et jamais, dans l’éternité des siècles, ta douce, intéressante image cessera d’être présente à mon souvenir.”
Absorbée dans ces pensées, j’étais à genoux devant le lit royal, que je mouillais de mes larmes, lorsque l’eunuque de Rezié, m’ayant rudement frappée sur l’épaule, me dit: “Que faites-vous ici, trop hardie Homaïouna? Pourquoi, ainsi que vos compagnes, ne vous êtes-vous pas retirée dans votre appartement? C’est ici la règle de renfermer les esclaves de
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la reine endormie jusqu’au moment où on la porte dans sa place de long repos. Allons, suivez-moi, vous avez cessé d’être grand visir; vous n’êtes plus qu’une vile et dangereuse esclave.” Je me levai aussitôt, et suivis l’eunuque sans répondre un seul mot; il me fit apporter à manger pour trois jours, me dit encore quelques impertinences, et prit grand soin de s’assurer de ma porte. J’aurais pu aisément le braver, et m’échapper de ses mains; mais j’étais curieuse de savoir ce que Rezié voudrait faire de moi. Je voulais aussi assister publiquement au convoi funèbre de Gulzara; et, d’ailleurs, les lamentations que j’entendais de tous côtés soulageaient ma douleur.
“Elle est endormie, notre bonne reine,” criaient une multitude de peuples, “elle ne se réveillera jamais. Celle qui était notre mère dort, et peut-être Homaïouna, qui nous a fait tant de bien, va s’endormir aussi.” Ces tristes paroles, sans cesse répétées autour du palais, ne sortirent pas de mes oreilles pendant trois jours. Au matin du quatrième le même eunuque qui m’avait renfermée vint m’apporter une longue robe de soie rouge rayée de noir, avec un voile épais des mêmes couleurs, et m’en ayant revêtue lui-même il me dit: “C’est ici le deuil des esclaves qui servaient la personne de Gulzara. On vous fait l’honneur de vous mettre à la tête des femmes; Gehanguz conduira les eunuques, et les deux bandes seront placées, l’une à droite et l’autre à gauche de l’équipage qui va conduire la reine endormie à la plaine tranquille. Suivez-moi.”
Nous nous rendîmes dans la grande cour du palais; au milieu de laquelle était une litière de bois de sandal, attelée à quatre licornes noires. Au son aigu de mille instruments lugubres, et aux cris encore plus perçants des Choucaniens, le corps de Gulzara fut mis dans cette litière, sur laquelle on étendit un grand
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tapis de toile d’argent, en laissant à découvert le gracieux visage de cette belle princesse, qui en effet ne paraissait qu’endormie.
Plusieurs personnages à cheval, singulièrement costumés, et portant des espèces de sceptres d’agate blanche à la main, arrangèrent le cortège en un instant; on se mit en marche, mais les tas de fleurs qu’on trouvait sur le chemin, et que les peuples ne cessaient de jeter à pleins paniers, faisaient qu’on ne pouvait avancer qu’avec une extrême lenteur. Nous parvînmes enfin à la plaine silencieuse et solitaire où par ordre de succession étaient rangés les tombeaux des rois et des reines du Choucan depuis une infinité de siècles; l’aspect en était étrange et frappant; on ne voyait de ces édifices que le dôme en de pierre noire très luisante, à travers laquelle on avait fait passer une prodigieuse quantité de tuyaux d’or. Tout le reste était dans un souterrain dont à peine on pouvait apercevoir les limites, et où l’on descendait par une pente aisée. Comme un nombre infini de flambeaux de cire parfumée rendait à ce lieu sombre la clarté du jour, je cherchais des yeux de tous côtés les portes des tombeaux dont j’avais admiré les dômes en dehors, mais je n’en voyais aucune. Je m’aperçus enfin qu’elles étaient murées et marquées par des grandes plaques d’or, sur lesquelles on avait gravé ces mots: “Ici dort un tel roi, il a régné tant d’années, que nul n’ose toucher à ce mur et troubler son sommeil. Sa renommée seule est à la merci du peuple.”
Il fallait aller bien loin avant que d’arriver au tombeau destiné à Gulzara, où nous entrâmes, sans déranger l’ordre du convoi, par l’embrasure d’une très large porte qu’on venait d’ôter. Les murs y étaient en dedans revêtus de la même pierre noire qu’on voyait en dehors; mais la quantité de petites
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lampes d’or suspendues à son dôme égayait cette triste couleur et répandait une odeur infiniment agréable.
On posa la litière au milieu de ce vaste endroit — les visirs, les vingt ambassadeurs, et les grands de l’état y vinrent l’un après l’autre se prosterner devant la reine endormie, et lui souhaitèrent un heureux repos. Tograï, l’indigne Tograï lui-même, osa remplir ce devoir; mais il se présenta le dernier, et, d’un air hagard et troublé, bégaya son compliment. Je frémis en le voyant, et j’étais tentée de le punir de son hardiesse, quand un vieillard, pâle et décharné, dont le regard sinistre inspirait la terreur, se mit à crier d’une voix glapissante: “Homaïouna, et vous, Gehanguz, apprenez que les sages visirs qui gouvernent le Choucan dans ce court interrègne ont décidé que, comme vous étiez les deux esclaves favoris de Gulzara, vous devez la tenir compagnie. Soyez reconnaissants de l’honneur qu’on vous fait, et ne manquez pas de respect à votre reine.”
Ceci dit, et, tirant des sons lamentables d’une trompette d’airain, il reprit d’un ton encore plus lugubre : “ La reine Gulzara au sein du repos éternel ; qu’on la laisse dormir, et qu’on songe à lui rendre ce qui lui est dû.”
A peine entendis-je ces dernières paroles, tant j’étais confondue de l’arrêt qui les avait précédé ! Tout le monde s’était retiré, et l’on avait presque muré la porte que je n’avais pas encore jeté un regard sur le pauvre Gehanguz; tandis que son cœur loyal et sensible ne souffrait que pour moi. Il fut le premier à rompre le silence en s’écriant: “O Gulzara, ô ma chère maîtresse ! voilà votre bien-aimée Homaïouna, cette fille divine qui a rendu vos sujets si heureux, la voilà ensevelie ici à jamais! Vous vouliez la sauver; je devais la conduire hors de votre
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empire. Hélas ! vous ne vous attendiez pas au sommeil subit qui vous a saisie.”
“C’est donc,” dis-je tranquillement à Gehanguz, “une coutume établie dans le Choucan d’enterrer les gens tout vifs ! ”
“Oh ! oui,” me répondit-il, “c’est une de ces coutumes absurdes et cruelles que les Choucaniens se sont mis en tête depuis des siècles de qualifier de sacrées et vénérables — un compliment qu’ils font aux plus fidèles serviteurs de leurs rois et de leurs reines, une distinction enfin dont se passeront très volontiers ceux sur qui tombe un choix soi-disant si honorable. J’ai toujours trouvé cet usage affreusement barbare, indigne d’un peuple intelligent. Mais les lampes d’amour et de gratitude auxquelles nous devons la belle lumière qui nous environne proviennent d’une inspiration magnifique.”
“Expliquez-vous ! ” m’écriai-je.
“Vous avez vu,” dit-il, “tous ces tuyaux d’or qui hérissent le dôme de chaque tombeau. Eh bien, ils répondent aux lampes qui sont suspendues en dedans, et par un ouvrage curieux y conduisent l’huile et la mèche qui les entretient. Ce n’est point l’état qui en fait les frais. C’est la reconnaissance des peuples — quand ils ont perdu un bon roi ou une bonne reine, hommes, femmes, vieillards, tous s’empressent à continuer dans son tombeau une illumination semblable à celle que vous voyez ici. Leur zèle à cet égard est plus ou moins vif selon le bien qu’ils en ont reçu, et passe de père en fils. Ainsi, à travers une ouverture qui se trouve en haut de chaque dôme et où on a placé un miroir de métal poli on voit encore briller quelques tombeaux de rois endormis depuis plusieurs siècles, tandis que dans le plus grand nombre les lampes se sont éteintes après un peu de temps. Il y a même eu d’injustes souverains qui se sont trouvés
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dans l’obscurité au bout de deux jours; car leurs favoris, étant aussi méchants qu’eux, ne pouvaient qu’être ingrats, et ne songeaient guère à l’huile et aux mèches qu’ils devaient à leurs bienfaiteurs. C’est donc avec raison qu’on appelle ces lampes les lampes d’amour et de gratitude, et l’éclatant miroir de métal poli l’œil de la justice. Oh, nous ne risquons pas de nous trouver ici dans les ténèbres; le tombeau de Gulzara, grâce à vos soins, brillera jusqu’au jugement dernier.”
Je fus si touchée des sentiments de Gehanguz, et du calme sacré qui régnait sur son visage dans un moment si terrible, où tout secours humain paraissait anéanti, que, me recueillant en moi-même, j’adressai du fond de mon âme cette prière à Asfendarmod: “Souverain de l’heureux Shadukan, vous, qui en récompense de votre zèle pour la foi du saint Prophète avez reçu le don d’entendre ceux de vos sujets qui vous implorent, dans quelque partie du monde qu’ils soient, accordez à votre malheureuse fille le pouvoir de sauver cet être honnête et généreux. Je reconnais que j’ai perdu celui de remédier autrement que par mes conseils et mes soins aux accidents qui ne concernent pas ma propre personne; mais, si vous le voulez, Gehanguz ne périra pas d’une mort cruelle.”
Comme à l’instant je me sentis remplie de cette confiance qui présage toujours un heureux succès aux êtres de notre espèce, je m’approchai de l’eunuque, et, le prenant par la main, lui dis: “Votre résignation pieuse et sereine va être récompensée; tenezvous ferme à moi, et n’ayez aucune crainte.”
A peine achevais-je ces paroles que, le dôme s’étant entr’ouvert, je pris mon essor, et, selon mes souhaits, me trouvai avec l’eunuque aux portes de la ville d’Ormuz. “Vous voilà en sûreté,” lui dis-je; “sou-
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venez-vous de la Périse Homaïouna, et soyez toujours bienfaisant et juste.”
L’étonnement de Gehanguz l’empêcha de me répondre, et je crois que j’étais déjà bien loin quand il eut la force d’ouvrir la bouche. Je repris mon vol vers Chouca; je voulais savoir ce que deviendraient Rezié et Tograï — je voulais — mais il est bien avant dans la nuit (dit ma femme en s’interrompant) — je vous achèverai mon histoire quand nous aurons plus de loisir, il faut parler de vos propres affaires et prendre ensuite quelque repos. Qu’il vous suffise à présent de savoir que Rezié et Tograï ne s’unirent point, mais, qu’au contraire, ils en vinrent à se détester mutuellement et se détruisirent l’un l’autre. Je les avais quittés depuis longtemps et parcouru plusieurs pays exposés à mille maux auxquels je n’étais pas destinée, lorsque, après avoir visité les montagnes du Daghestan, je vous rencontrai dans les rues de Berdouka. Vous me plûtes malgré votre air égaré — un sentiment qui m’était inconnu s’empara de mon cœur — vous savez le reste, et si je vous ai tenu ce que je vous promis alors. Cependant, comme dans le Shadukan j’avais souvent lu les annales des Ginns, aussitôt que vous parlâtes de la fatale armoire je sus ce qu’elle contenait — mais je n’imaginai aucun juste moyen pour décider votre père en votre faveur, quand le petit poisson que vous prîtes m’en fournit un. Sous cette vile forme était un puissant Ginn qu’Asfendarmod avait ainsi puni de ses crimes. Sa délivrance était fort difficile— il fallait d’abord que le poisson fût pris, ce qui n’était pas aisé, vu sa petitesse et sa pesanteur, qui le faisait toujours glisser à travers les filets ou les rompre. Il fallait ensuite qu’au lieu de tuer ce poisson on le pressât de manière à en faire sortir l’esprit sans lui nuire. Sachant tout cela, je rendis au Ginn la liberté;
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et comme il avait juré d’accomplir tous les souhaits qu’on ferait en faveur de celui qui mangerait le petit poisson après qu’il l’aurait heureusement quitté, je pressai Ormossouf de le manger et vous excitai tous les trois à faire des vœux pour lui que vous seul n’avez pas révoqués. Par là vous avez mérité de monter sur le trône qu’un de vos ancêtres avait perdu pour n’avoir pas suivi les conseils d’un Péri qui le protégeait et qui pour le consoler lui donna cette bague prestigieuse renfermée dans la boîte de plomb, en lui disant que celui de ses descendants qui ouvrirait la boîte reprendrait possession du trône du Daghestan. La tradition de cette promesse a passé de père en fils depuis plusieurs générations, mais la boîte a toujours résisté aux efforts qu’on a faits pour l’ouvrir. Enfin votre père, qui avait inutilement tenté cette épreuve, a voulu par le conseil d’Alsalami la réserver à celui de ses fils qui se distinguerait le plus par sa piété filiale.
Voilà (continua la Périse), ce que vous deviez savoir, — voici, à présent ce qu’il vous faudra faire — dès qu’ Ormossouf et le derviche seront levés, vous leur apprendrez vos projets et les prierez de les bénir, ensuite vous vous acheminerez vers Berdouka avec votre bague au doigt gauche. Vous entrerez ainsi, sans être vu de personne, dans le jardin du roi, au fond duquel vous verrez le tronc d’un gros arbre qu’on n’a jamais pu détruire; vous le toucherez de votre bague, il s’ouvrira aussitôt, et vous y trouverez un sac de peau de serpent que vous prendrez; il contient un assortiment des plus éblouissantes pierreries du Shadukan, vous me les apporterez, et je me transporterai pour les vendre dans les villes où on peut le mieux en payer la valeur.
Avec cet argent nous gagnerons sans peine les montagnards du Daghestan, qui d’ailleurs sont en-
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core attachés à votre famille et haïssent l’usurpateur, ainsi vous viendrez, selon qu’il convient à un prince, prendre possession de votre royaume à la tête d’une armée.
FIN DE L’HISTOIRE d’hOMAÏOUNA
V athek
Ici Homaïouna cessa de parler, et moi, tout confondu, tout effrayé des merveilles qu’elle m’avait racontées, je me remis à ses genoux en l’assurant d’un respect illimité et d’une obéissance sans bornes. Ceci parut lui déplaire; elle me demanda, les larmes aux yeux, si ce que je savais d’elle lui avait fait perdre ma tendresse; alors je l’embrassai; nous nous couchâmes, et je fis semblant de dormir pour pouvoir sans interruption m’occuper de la situation où je me trouvais; elle était assurément meilleure que je n’eusse osé l’espérer, et cependant j’étais au désespoir. “A quoi,” disais-je en moi-même, “me servirat-il d’être roi? c’est cette redoutable Périse qui gouvernera mon royaume, et qui voudra me traiter comme elle a fait la reine du Choucan ! qui prétendra me plier à toutes ses volontés, dût-il m’en coûter la vie ! Que m’importe ce bien public dont elle parle tant? C’est mon bien-être particulier qui me tient au cœur, et je ne l’aurais jamais avec elle. Encore, si elle s’en tenait aux conseils et aux reproches, je m’en moquerais; mais quoiqu’elle ait parlé modestement de ce qui lui reste de son pouvoir surnaturel, elle peut m’avoir trompé, comme je la trompe; elle peut avoir encore sa terrible baguette; il est vrai qu’elle n’en a pas fait mention dans l’histoire de Gulzara, mais elle ne l’a pas achevée. Il faudra que j’en entende la fin pour éclaircir ce doute cruel. Ah ! il vaudrait mieux rester toute ma vie dans ma pauvre condition de pêcheur que d’être esclave sur le trône ! ”
LJWJDOWN TOWER, BATH
from a drawing by Wïlles Maddox i «44