‹ Vathek, with The episodes of VathekChapitre 2 sur 36 · HISTOIRE DU PRINCE BARKIAROKH DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU PRINCE BARKIAROKH DEUXIÈME PARTIE

Les agitations de mon cœur pervers n’étaient point encore calmées quand le jour parut; je fus sur le point de le maudire; et je l’eusse fait à propos, puisqu’il éclaira les premiers pas qui me mirent dans la route de l’abîme où nous sommes.

J’employai toute mon hypocrisie à cacher mon trouble à ma femme, au derviche, et à mon père, et je les laissai, faisant pour moi des vœux que j’ai pris soin de rendre vains.

Comme en allant à Berdouka je rencontrai plusieurs personnes qui me connaissaient particulièrement, et que pas une ne parut m’apercevoir, je commençai à prendre en ma bague une confiance que je n’avais guère auparavant. J’entrai assez hardiment dans le jardin du roi, et courus à l’arbre qu’Homaïouna m’avait indiqué; je le touchai, il s’ouvrit, et je pris le sac de peau de serpent. J’étais trop impatient de voir les pierres incomparables que le Shadukan avait produites pour me donner le temps de sortir du jardin. Je les tirai du sac, l’une après l’autre; et quoique je fusse à demi aveuglé par leur éclat, je les examinai à plusieurs reprises; il y en avait seize — quatre diamants, quatre escarboucles, quatre émeraudes, et quatre rubis, chacune de la grosseur d’une orange de Khoten.

Comme pour les mieux contempler je les posais sur le gazon d’une allée solitaire, où je m’étais retiré, et m’extasiais d’admiration et de joie, un nain qui se trouvait perché sur un arbre, et que je n’avais point aperçu, se précipita vers moi. Je n’eus que le temps de renfermer mon trésor dans le sac, et de m’éloigner tandis que le nain, fort agité, regardait de toutes parts sous l’herbe et grattait la terre avec

Histoire du Prince Barkiarokh

ses ongles; il s’écria enfin: “Hélas ! la resplendissante vision a disparu; mais elle reviendra peut-être! Allons chercher ma belle princesse; si c’est ici le jeu de quelque Ginn il ne refusera pas de lui en donner le spectacle.” En disant ceci, il prit sa course vers le palais, d’un pied si léger qu’à peine faisait-il plier l’herbe et les fleurs sur lesquelles il passait.

Je compris aisément que j’avais rendu les pierreries visibles en les ôtant de mes mains, et fus effrayé des suites que pouvait avoir mon imprudence. Je crus que le meilleur parti que j’eusse à prendre était de sortir au plus vite du jardin; mais comme j’étais fort éloigné de la porte par où j’étais entré, je me disais, tout en hâtant mes pas: “Où vais-je? Hasarderai-je ces inestimables pierreries entre les mains d’une femme? Mais supposé que la mienne soit au-dessus de la manie qu’a tout son sexe pour les joyaux, supposé qu’elle m’en apporte fidèlement le prix, à quoi bon en acheter un trône où elle me chargera de chaînes? Non, il vaut mieux que je m’en aille vendre moi-même ce qu’il m’en faudra pour nager dans les plaisirs et les voluptés, et pour vivre ignoré mais heureux dans quelque recoin du monde; il faut espérer qu’Homaïouna ne découvrira pas mon asile; elle ne devine pas tout, et moins encore peut-être tout ce qu’elle voudrait. Allons donc au port, et entrons invisible dans le premier vaisseau qui partira; je puis aisément me dispenser de prendre congé de la Périse, d’Ormossouf, et d’Alsalami. C’est bien assez que l’une m’ait accablé de ses sermons et l’autre de sa goutte; quant au troisième, il ne signifie pas grand’chose; je ne regretterai guère aucun d’eux.”

Tout en raisonnant ainsi, je ne m’apercevais pas que je m’étais égaré dans des allées qui formaient une espèce de labyrinthe. Quel fut mon étonnement

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