A DÉCERNER EN
par M. Léon SAY
Le Mémoire n° 4 a pour devise cette phrase tirée de la Dîme royale :
« C'est encore la partie basse du peuple qui, par son travail et son commerce et par ce qu'elle paye au Roi, l'enrichit et tout son royaume. »
lia 140 pages manuscrites, petit in-4% et se divise en quatre parties :
V e partie : Biographie de Vauban.
2 e partie : Les idées économiques de Vauban.
3* partie : État économique et financier de la France, à la paix de Ryswick. — Causes de la détresse générale.
4 e partie : La Dîme royale.
Dans une note préliminaire, l'auteur du Mémoire.
qui paraît connaître à fond Vauban et son oeuvre, émet deux idées fondamentales, fort justes Tune et l'autre, et qu'il convient de rappeler ici : Tune sur le style de son héros, l'autre sur la manière dont il a formé, par une méthode expérimentale, sa doctrine ou plutôt ses idées économiques.
Vauban est sobre de développements. Il exprime ce qu'il conçoit, d'un coup; c'est un penseur qui, après avoir médité longuement, prend une note rapide, et dans une ligne d'écriture résume toute sa pensée. C'est un ingénieur qui mesure et qui jauge tout ce qui se présente à sa vue, et qui note ses mesures et ses jaugés sur un carnet. Mais ce mathématicien qui parle avec une sécheresse toute scientifique et se contente du simple énoncé des faits quand il s'agit de sa science et de son art, a une tout autre façon de produire ses idées quand il parle du menu peuple.
Le statisticien laconique se transforme alors en un panégyriste abondant. Il n'additionne plus de chiffres dans sa tête ; il fait dans son cœur le compte des souffrances qu'il voudrait soulager, et son amour du peuple se traduit dans un style tout nouveau, style plein de force, de grandeur et d'images.
Quant à ses idées économiques, on les trouve bien comme condensées dans sa Dîme royale et exposées avec des détails précis d'exécution, mais elles ont leur fondement ailleurs, leurs racines plongent dans tout son passé. Il faut, pour comprendre comment ses idées se sont formées, en chercher l'origine dans les nombreux Mémoires qu'il a écrits pendant tout le cours de sa vie. C'est dans ses Oisivetés qu'il a pour ainsi dire pensé tout
haut sur tout ce qui intéressait la fortune du Roi et de la France, et l'amélioration du sort du peuple. C'est là et dans ses Mémoires séparés qu'il a laissé transpirer les idées générales et généreuses qui lui ont permis plus tard d'écrire rapidement, en moins de trois ans, ce plan de réforme de l'assiette et du recouvrement de l'impôt, cette espèce de projet de loi précédé d'un exposé des motifs auquel il a donné le nom de Dîme royale, par opposition à la Dîme ecclésiastique, et qui en a fait le précurseur des économistes financiers du dix-huitième siècle.
Le style de Vauban et la méthode qui lui a servi à construire son système sont donc ainsi caractérisés par l'auteur du Mémoire n° 4, dans une courte préface qui nous donne la raison du développement de certaines parties de son ouvrage et nous fait connaître l'esprit dans lequel il en a conçu l'ensemble.
La première partie du Mémoire raconte très sommairement la vie de Vauban . L'auteur sait admirablement son personnage; il connaît son visage, son attitude, ses habitudes, ses procédés de travail. Il sait lesquels de ses portraits sont ressemblants et lesquels le défigurent , en en faisant un homme de cour et de ruelles. Il l'a suivi dans ses écoles buissonnières avec les petits paysans, écoles buissonnières qui ont été le grand enseignement de son enfance, et dans son éducation chez le bon abbé Fontaine, où il apprend les mathématiques, l'arpentage et le dessin, tout ce que sait le bon prêtre et même bien davantage. Il l'a vu à l'œuvre dans ses chevauchées perpétuelles, allant du nord au sud et de l'est à l'ouest, usant son corps, mais conservant jusqu'au bout la force
de son caractère et la vigueur de sa pensée. Il nous le montre en 1692, déjà sexagénaire, après le siège de Namur, partant pour Grenoble, visitant Gap, Embrun et vingt autres villes, revenant à Paris pour rédiger ses rapports, puis repartant pour Boulogne et Calais, descendant ensuite en basse Normandie, étudiant tous les ports de la Manche et rentrant à Lille pour écrire un compte détaillé de chaque place. En 1698, l'infatigable ingénieur construit New - Brisac , achève Landau, inspecte les places de la Lorraine, des Flandres, de la .Normandie, passe dans l'Est, poursuit son inspection jen Provence, et tout cela dans l'espace de sept à huit mois. Et ce n'est pas une course hâtive, une vaine formalité d'inspection où l'on voit vite et mal; Vauban ne (néglige aucun détail, il voit tout : il prend des notes sur tout ce qui est intéressant; il s'enquiert des besoins des habitants; il conçoit, sur les lieux mêmes, des améliorations à faire; il indique les travaux publics utiles à entreprendre ; il se fait rendre compte des procédés agricoles. Ici, en Provence, dans le pays de saint Paul, ce sont des vignes, des oliviers, des figuiers, et entre tout cela des sillons de blé; on récolte sur le même héritage du blé, du vin, des olives et des figues. « Le mal est, dit-il, que la sécheresse les désole... Une dépense de dix à douze mille écus pourrait lui donner un arrosement qui doublerait les revenus de ce petit pays. »
En 1706, il est enfin, le vaillant homme, terrassé par la maladie ; il y a trois ans seulement qu'il a été fait maréchal de France ; il demande à être relevé de son commandement. Il revient à Paris s'installer dans son
hôtel de la rue Saint - Vincent (actuellement rue du Dauphin), fait imprimer sa Dîme royale, et tandis que le Conseil privé recherche le livrç pour le mettre au pilori, il meurt le 30 mars 1707, six jours seulement après qu'il a eu connaissance des poursuites et de la condamnation de son ouvrage.
L'auteur est sobre de détails ; il ne nous parle ni de la relieuse Fétil qui a broché le livre, ni du vieux Colas qui a caché les exemplaires; il n'a pas à faire une biographie; tel n'est pas le programme du concours. Mais il se développe dans les points qui intéressent l'histoire économique ou les doctrines. Il s'explique avec une telle clarté, que le récit en paraît nouveau même à ceux qui connaissent le mieux Vauban, quels ont été ses rapports avec Boisguilbert, et quelle influence Boisguilbert a eue sur lui. C'est là ce qu'il faut bien savoir de la vie du Vauban économiste.
C'est en 1 694 que Vauban entre en rapport avec Boisguilbert, et c'est l'année suivante qu'il lit, un des premiers, le Détail de la France. Ému de cette lecture, il demande, en 1696, une entrevue à l'auteur. On peut s'en convaincre en lisant une lettre postérieure datée de 1704, et citée par l'auteur. Dans cette lettre, Vauban écrivait à Boisguilbert : « Je vous demande ? s'il vous plaît, deux heures de votre temps que j'irai prendre secrètement au jour que vous aurez la bonté de me marquer, comme vous le fîtes il y a huit ans (c'est-à-dire en 1696). » C'est en 1698, aussitôt après le traité de Ryswick, qu'il commence la Dîme, et c'est en 1699 qu'il l'achève. Cet ouvrage était, en réalité, la dernière forme, la forme achevée des projets de capitation qu'il
avait, quatre ans auparavant, adressés au Roi ; projets considérés déjà par lui-même, à cette époque, comme la préface de sa grande œuvre en préparation, de cette œuvre qu'il n'avait cessé de méditer depuis des années et qu'il écrivit de 1695 à 1699, après avoir réfléchi de nouveau à tout ce qu'il avait rassemblé d'idées et de faits dans sa puissante tête, et surtout après avoir lu Boisguilbert. C'est dans le Détail de la France que Vauban trouve établie par de fortes raisons et posé comme un principe de sagesse et de richesse publique la règle de la proportionnalité de l'impôt. Mais, quelle qu'ait été l'influence qu'ait eue sur lui Boisguilbert, la Dîme royale est bien le produit de sa pensée originale. Les différences éclatent de toutes parts entre l'œuvre des deux hommes.
Boisguilbert ne craint pas, en effet, de juger sévèrement la Dîme. Il attaque avec violence le système de l'impôt en nature. Dans sa correspondance avec le contrôleur général , il ne ménage pas plus le livre que l'homme. Il insinue que la meilleure partie de la Dime royale est due à un chanoine de Tournay relégué à Rouen : cest un projet ridicule. « M. de Vauban est entêté de son projet, comme si les taillables lui avaient dicté. » (Lettre du 13 juin 1700.)
Vauban, de son côté, ne se fait pas d'illusions sur les défauts de Boisguilbert, mais il est plus impartial et garde mieux son calme. Il trouve que Boisguilbert est un peu fou, mais « quelquefois les plus fous donnent de fort bons avis aux plus sages » , et il recommande à Chamillard de l'écouter : « Je crois que vous ne feriez pas mal de le faire venir à L'Étang. » Ces deux hommes,
animés du même amour de leur patrie, avec bien des différences* dans le caractère et dans l'esprit, avaient un seul et même but. Ils demandaient la réforme de l'impôt pour faire cesser des duretés abominables et des vexations insupportables, et afin de permettre au peuple de respirer. Il suffirait de lui permettre de tirer profit pour lui-même de son bien et de son travail pour qu'il enrichisse son pays tout en augmentant ses aises. Boisguilbert a sans doute un sentiment plus réel des / besoins économiques d'un grand peuple et des lois fon- ( damentales de la richesse. Il ne veut pas qu'on fasse ce qu'il appelle des violences à la nature. Vauban a plus d'émotion, de grandeur et de génie, mais il croit davantage à l'action du Roi qu'à celle des lois économiques. Tous deux doivent être considérés comme supérieurs à leur temps et comme des précurseurs de cette ère nouvelle qui devait s'ouvrir moins d'un siècle après leur mort. De taille différente, ils sont grands tous les deux.
La deuxième partie, qui a pour objet les idées économiques de Vauban, est le morceau le plus important du Mémoire n° 4.
L'idéal social de Vauban n'est pas une société libre. Il conçoit au contraire la société comme devant être très disciplinée; il ne rêve pas de la transformer de fond en comble. D'ailleurs, il ne rêve pas du tout. Il voit, compte et touche du doigt les plaies du peuple. Rien n'est plus opposé à sa manière que l'utopie. La société n'a pas à être bouleversée ; les classes, les castes, l'armée, la noblesse, le clergé, il les considère comme exerçant des fonctions sociales; ce sont les hommes
d'or, d'argent et de bronze de Platon. Il les conserve dans sa royauté absolue mais paternelle ; il veut seulement les régler par des lois justes , afin que tout le monde soit à son poste comme dans un camp ou dans une place de guerre bien ordonnée et bien commandée, et remplisse la mission qui lui est assignée. Il veut que les classes élevées se distinguent des autres par leurs habits, mais que le luxe ne soit pas sans frein. Les lois somptuaires lui paraissent bonnes; elles pourraient fournir des ressources réelles au Roi, tout en moralisant les contribuables.
Il n'y a rien d'économique dans ce système, car.il est exclusif de la liberté du travail et des professions, qui est le premier besoin de l'économie politique.
Ce n'est pas non plus dans sa théorie du commerce qu'on peut trouver quelque fondement économique. Il ne comprend pas la solidarité internationale des peuples et n'a aucune idée de l'importance du commerce extérieur. Mais il n'en demande pas moins avec beaucoup de raison et en se fondant sur de bons arguments que le commerce intérieur jouisse d'une grande liberté. Il a compris la nécessité de développer les moyens de transport; cependant, par une contradiction qu'expliquent les préjugés de son temps, cette nécessité cesse pour lui de s'imposer, à la frontière. Le commerce étranger doit être permis ou défendu , selon qu'il apporte de l'argent dans le pays ou qu'il en fait sortir. «Le commerce, dit-il, qui nous peut apporter du nouvel argent ne saurait être recherché avec trop de soin. Le commerce étranger ne peut être permis que pour les marchandises nécessaires à la vie, à l'habit, à de cer-
taines médecines et à de certaines fabriques dont les matériaux ne se trouvent pas chez nous. »
Sur la monnaie, il a des idées justes relativement à la fabrication et à l'importance du bon aloi. Il s'aperçoit que la monnaie française s'exporte, parce qu'elle est à un titre plus élevé que la hollandaise, et il croit qu'on pourrait venir à bout de cette exportation par un affaiblissement de nos pièces; mais cela peut être l'occasion d'abus : il préférerait rfhe entente internationale « pour convenir d'un titre et d'une monnaie universels et décrier, de concert et en même temps, toutes les autres » . Mais , sur le rôle de la monnaie dans les changes, il est absolument imbu des idées du système mercantile. L'argent est la vraie valeur; il faut augmenter la quantité d'argent du royaume ; le commerce ne vaut que par là.
Pour les blés, il croit que TÉtat peut et doit intervenir sur les prix, par des approvisionnements déposés dans des greniers d'abondance et livrés à prix modérés au peuple dans les temps de disette. Le pays est comme une forteresse dont le Roi doit assurer la subsistance.
C'est aussi l'armée qui est le modèle de l'organisation coloniale ; les colonies doivent ressembler aux colonies militaires des Romains; il faut les traiter comme des villes de garnison. Cependant, les compagnies privilégées de commerce doivent être supprimées, non pas que Vauban eût des idées très arrêtées sur l'avantage de la liberté du commerce des colonies, mais parce que les Compagnies privilégiées agissent comme de petits tyrans et ne ménagent pas le peuple.
Vauban s'élève avec force contre la révocation de l'édit de Nantes, qui a privé la France de quatre- vingt à cent mille personnes ayant emporté avec elles 30 millions de livres « de l'argent le plus comptant» . Nos arts et nos manufactures ont été livrés à l'étranger. Le Roi a été appauvri, mais il l'a été surtout par l'exportation de l'argent des huguenots émigrés et la perte qu'on a faite sur l'argent que l'art et les manufactures des huguenots auraient attiré dans le pays.
Sur tous les points, Vauban paraît donc à l'antipode des vérités économiques ; cependant nul ne peut nier qu'il n'ait exercé une influence considérable sur le progrès de la science économique. Cela tient à une seule cause, mais à une cause quia dominé et comme anéanti le reste, c'est que, tout en restant inféodé aux idées du système mercantile, tout en condamnant les populations à une surveillance d'État comme des militaires, tout en trouvant bon de laisser au Roi des attributions étendues au risque d'étouffer l'initiative privée et d'arrêter le développement de la richesse, il avait avant tout une horreur naturelle de la tyrannie. Il croyait que la première de toutes les nécessités était de soulager le peuple. Or, pour soulager le peuple, il fallait qu'on laissât aux laboureurs, aux commerçants, au petit monde, une certaine liberté qui leur permit de sortir de leur misère par leur industrie. Il voulait qu'on protégeât leur vie et leurs biens. C'était là sa passion et comme l'idée mattresse qui avait envahi sa grande âme. Si l'on ajoute à cette préoccupation constante celle d'améliorer les communications par des travaux publics bien conçus, on trouve dans son esprit le germe d'une économie poli-
tique qui contre-balancera sa tendance au système restrictif et à l'intervention exagérée de l'État.
L'auteur du Mémoire cite l'écrit sur la navigation des rivières où Vauban raisonne sur l'accroissement des richesses d'un pays que traverserait un nouveau canal de navigation. Les ressources nécessaires à l'exécution d'un semblable travail pourraient se trouver, suivant le grand ingénieur, dans l'augmentation de la valeur des terres riveraines. On pourrait imposer, et ce serait conforme à la justice, à un taux plus élevé, les propriétaires dont les terres borderaient immédiatement le canal, et le taux diminuerait au fur et à mesure qu'on s'en éloignerait. Les terres qui profiteraient moins des facilités de transport seraient moins imposées que les autres. C'est un raisonnement dont on se sert de nos jours pour obtenir des jurys d'expropriation qu'ils fixent les indemnités à un prix moins élevé, quand on ne prend pas tout le terrain et que celui qu'on laisse au propriétaire dépossédé doit gagner en valeur par l'exécution des travaux pour lesquels on prend le reste.
La troisième partie, qui traite en 45 pages de l'état économique et financier de la France à l'époque du traité deRvswick, est intéressant, mais c'est un morceau d'histoire qui a nécessairement moins d'originalité que l'appréciation des Mémoires et des Oisivetés.
La quatrième partie est une analyse de la Dîme royale. Cette analyse est bien faite ; elle n'a pas cependant de caractère propre qui puisse être signalé; elle ressemble aux analyses de la même œuvre qu'on trouve dans les autres Mémoires. Mais le Mémoire n° 4
fait apparaître d'une façon lumineuse le fond même du grand ouvrage de Vauban. Toute son œuvre repose sur cette idée d'une réforme nécessaire des impôts qui ruinent et oppriment le menu peuple, et qui, en arrêtant le développement de la population, affaiblissent le royaume et diminuent le Roi. « On peut espérer, disait Vauban, que l'établissement de la dîme royale pourra réparer tout cela en moins de quinze années de temps, et remettre le royaume dans une abondance parfaite d'hommes et de biens : car, quand les peuples ne seront pas si oppressés, ils se marieront plus hardiment; ils se vêtiront et se nourriront mieux : les enfants seront plus robustes et mieux élevés. »
Le style du Mémoire n° 4 est simple et clair; il s'échauffe suffisamment quand il fait valoir le grand cœur de Vauban, mais le ton en est toujours celui qui convient à une discussion historique et économique. lia paru à votre Section mériter d'être classé au-dessus du discours remarquable qui porte le n° 3 , par la critique et la science économique, et au-dessus du Mémoire n° 2, dont la valeur scientifique est égale, parce qu'il a conservé plus de force pour s'être moins étendu dans l'analyse des œuvres et pour avoir, en conséquence, mieux fait ressortir la leçon économique qu'elles contiennent.
Aussi votre Section vous propose-t-elle de mettre le Mémoire n° 4 au premier rang.