BIOGRAPHIE DE VAUBAN
Portrait de Vauban. — Son caractère. — Son activité physique et intellectuelle. — Son enfance. — Il s'engage dans un régiment de Gondé, puis passe au service du Roi. — Ses débuts comme ingénieur. — Ses démêlés avec Golbert. — Ses succès. — Ses campagnes. — Vue d'ensemble de sa carrière militaire. — Il est fait maréchal. — Vauban économiste. — Les observations qu'il fait dans ses voyages. — Il crée la ^statistique. — Rapports de Vauban et de Boisguilbert. — Études de Vauban sur l'impôt antérieures à la Dîme. Il la fait imprimer clandestinement. Poursuites contre Vauban. — Sa maladie. — Sa mort.
Jamais physionomie n'a peut-être plus exactement reflété l'esprit et le caractère de l'homme que celle de Vauban. Lorsque, après avoir étudié la vie du maréchal, on regarde ses nombreux portraits, il semble qu'en les parcourant on trouve, toujours, en dépit de l'âge et de la facture, les mêmes qualités écrites par les lignes, des dessins. Vauban avait le visage ovale. Ses traits irrégu-. liers et fortement accentués présentaient un mélange
î VAUBAN ECONOMISTE.
d'énergie et d'ardeur généreuse. L'œil bleu, un peu foncé, çtait l'œil d'un observateur fin et consciencieux. Sa bouche bien fendue et pleine de caractère indiquait au premier abord une rudesse toute militaire, derrière laquelle on devinait cependant une bonté éclairée. Le hâle que donne la vie des camps avait tempéré la couleur un peu haute du teint et assurait à cette physionomie bien en relief une grande solidité d'expression. Tout, jusqu'au nez droit et au, menton un peu fort, révélait par cette figure ouverte un esprit tranquille, quoique sagace, un jugement sûr, une rapidité de décision peu commune.
Ce Vauban est le Vauban arrivé au faite de la gloire. C'est bien là l'homme dont la fortune n'a été ni soudaine ni irrégulière, le soldat qui a conquis ses grades comme il a pris les places fortes, sûrement, accumulant derrière lui le savoir et de victorieuses campagnes, n'avançant qu'à force de travail, de persévérance et de talent. La taille était moyenne et la tenue modeste. Saint-Simon, qui vivait au milieu d'une cour où régnaient l'emphatique et le solennel, lui trouvait « basse mine » . Vauban ne fit guère voir sa mine à Versailles, même les jours où Ton fêtait les succès qui étaient son œuvre. La paix, du reste, n'était pas pour lui un repos, et, lorsque la guerre donnait quelque répit, Louvois, comme s'il eût craint de perdre une minute de cette vie si précieuse pour l'État, le surchargeait de missions et de travail. Vauban n'aurait donc pas eu le temps de devenir courtisan, même si l'on admet que la nature si franche de son caractère eût pu s'assouplir à ce point. On peut cependant le voir, parmi ses nombreux portraits conservés à
la Bibliothèque nationale, représenté en uniforme élégant de lieutenant général des armées du Roi. Vauban plonge avec un geste précieux ses doigts dans une tabatière; il a la jambe tendue, la pointe du pied en avant, comme s'il allait à la danse. C'est un Vauban rapetissé à la mode des talons rouges du temps, mis à la mesure de ceux qui menaient la fête à Versailles. Est-il étonnant qu'on ne Tait guère écouté et probablement point compris à la cour lorsqu'il écrivit son Mémoire sur le rappel des huguenots ? « Car il ne faut a pas flatter, disait-il au Roi, le dedans du royaume est « ruiné ; tout souffre, tout pâtit et tout gémit. Il n'y a « qu'à voir et examiner le fond des provinces, on « trouvera encore pis que je ne dis. Que si on observe a en silence, c'est que le Roi est craint et révéré et que « tout est parfaitement soumis, qui est au fond tout ce a que cela veut dire. » Si sa franchise allait jusqu'à l'audace, sa loyauté n'était pas moins grande. Il eut souvent à lutter contre Louvois, homme de l'action quand même, peu scrupuleux sur le choix des moyens. Après le traité de Nimègue, alors que Louvois veut démanteler en secret les places qui doivent être rendues à l'ennemi, Vauban refuse de se prêter à cette manœuvre déloyale. Il semble que cet homme ne puisse vivre, et au point de vue moral, et au point de vue militaire, qu'en pleine lumière. Il dédaigne la ruse et la remplace par une science plus avancée que celle de ses adversaires. Au siège de Valenciennes , il recommande l'attaque en plein jour. Combattu dans le conseil par les autres officiers généraux qui tiennent pour la vieille coutume de l'attaque de nuit , Vauban insiste ; il
démontre que, la nuit, le désordre se met dans les rangs, que les troupes tirent les unes sur les autres, que les paniques sont fréquentes et difficiles; à enrayer; il accumule tellement de bonnes raisons qu'il finit enfin par l'emporter. Le soleil qui figure dans les armes de son roi, Vauban veut qu'il figure aussi dans la bataille, qu'il éclaire la mêlée pour la rendre moins cruelle, qu'il fosse > ainsi la gloire plus pure en la faisant moins meurtrière. » , r. :
Ses rapports avec son ministre furent toujours
empreints de sa mâle franchise, dont on trouve à chaque
page des exemples dans sa correspondance avec Lou-
vois. Il apprécie, à sa juste valeur le résultat de la
bataille de SenefF, malgré l'engouement de la cour et les
illusions de Louvois. « Je vous rends.de bon coeur,
« écrivait-il au ministre ,. le compliment qu'il vous a plu
« de me faire sur la défaite des ennemis, que je vou-
« drais aussi grande qu'on n'en put trouver le dernier..
« Mais il n'est pas encore temps de s'en épanouir la.
ce rate. Prenez garde qu'ils ne vous prennent Arras,
« Doullens ou quelque autre place aussi importante, ou
ce qu'ils ne ravagent dans la Picardie, car enfin cela se
« peut encore, et je ne doute pas qu'ils n'y pensent et
« n'en aient bonne envie (1). »
Modeste en toute circonstance, il sut néanmoins défendre avec force et, ténacité ses propres idées, surtout lorsqu'il les croyait conformes aux intérêts de l'État. Son tempérament lui donnait un langage un peu rude, quand il rencontrait un entêtement prolongé
(i) Vauban et Louvoie,. 23 août (Dépôt de la guerre, 106).
ou une prévention mal établie chez un contradicteur, même lorsque ce contradicteur était Louvois. A propos des travaux de Dunkerque, au sujet desquels le ministre avait fait des objections sans fondement, objections réitérées et qui impatientaient Vauban, ce dernier écrivit à Louvois : « Souvenez-vous que voilà un an a que vous objectez contre rétablissement de cet « ouvrage à cornes, en même temps que vous insistez « sur une redoute en faveur de laquelle il n'y a pas un « mot de bon sens à dire, et cela contre qui? Contre i« lixoi/jqùi «suis sur. les lieux, avec mes yeux et toutes «les lumières qu'il a plu à Dieu de me départir, qui a fois le métier de bâtir des fortifications et d'en faire /« prendre, et l'homme, en un mot, à qui je crois vous . « . ne prétendez pas rien disputer sur cela. Décidez donc . a tout ce qui vous plaira d'autorité sur cet article et ne « prétendez plus me convaincre par raison, puisque je « Tai tout entière de mon côté, et, au nom dé Dieu, finis- « sons la chicane, puisque ni plus ni moins, après celle-ci, « je ne.réponds plus sur la redoute. ni sur la corne. » Cette indépendance de langage envers Louvois, qui rappelle celle de Turenrie , ne refroidissait même qu'assez rarement les rapports dé l'impérieux- ministre avec le preneur de villes. C'est que Vauban. était une force, et une force incomparable pour Louvois, dont la politique belliqueuse se serait mal accommodée de revers. Vauban connaissait l'ascendant qu'il avait sur Louvois; il n'en abusa jamais dans son intérêt personnel étroit , mais il sut en user pour améliorer le sort de ses subordonnés, et faire rendre justice à ceux qu'on laissait dans l'oubli.
Peu d'hommes de guerre,. tout en maintenant une rigoureuse discipline, ont montré une sollicitude aussi grande que Vauban à l'égard des intérêts de leurs inférieurs. Il veillait avec un soin scrupuleux au bienêtre de ses soldats, et il s'était fait une règle absolue de ne jamais exposer leur vie inutilement. Il considérait les assauts donnés prématurément, avant que toutes les dispositions préventives eussent été prises, comme un crime. Il s'est exprimé très franchement à ce sujet dans son Mémoire pour servir d'instruction dans la conduite des sièges : « En vérité, écrit-il, si « les États ne périssent que faute de bons hommes « pour les défendre, je ne sais pas de châtiments « assez rudes pour ceux qui les font périr mal à « propos. Cependant, il n'est rien de si commun « parmi nous que cette brutalité qui dépeuple nos « troupes de vieux soldats, et fait qu'une guerre de dix « années épuise tout un royaume. » Il n'est pas étonnant que cet homme qui, à la guerre, ménageait autant le sang des ennemis que celui des Français, ait été poussé vers J'étude des causes qui augmentent la population d'un État et le font riche et prospère. Son humanité était faite de sentiment et d'une sorte de philosophie utilitaire qui l'avait amené à considérer les hommes comme des forces qu'il faut ménager et diriger par des lais justes.
Bien que sa santé eût été , malgré sa vigoureuse constitution, altérée de bonne heure par les fatigues excessives de la guerre et par de nombreuses blessures, il eut toute sa vie une activité vraiment prodigieuse. Son énergie morale n'était pas moindre, et son esprit
VAUBAN ECONOMISTE. T
garda toujours, même au milieu de ses multiples préoccupations, cette lucidité parfaite qui rendait si clairs* ses ordres , et si bien ordonnés les rapports qu'il envoyait à son ministre. On cite des exemples étonnants' de son activité physique et intellectuelle. En 1692, déjà sexagénaire, après le siège de Namur où il s'est multiplié, il ne prend pas un seul jour de repos. Le l w septembre, il quitte Namur en poste pour inspecter les places de son gouvernement. Il visite successivement Grenoble, Gap, Embrun et vingt autres villes de la région, revient à Paris, rédige ses rapports, se remet de nouveau en route, et se dirige cette fois vers le Nord où il inspecte Boulogne, Calais, etc., se rend ensuite en basse Normandie, en s'arrêtant dans chaque port important de la Manche, puis regagne Lille, d'où il renverra ses rapports détaillés sur chaque place. Plus tard encore, dans le commencement de l'année 1698, il construit Neuf-Brisach, achève Landau, inspecte les places de la Lorraine, des Flandres, de la Normandie, passe dans l'Est, poursuit son inspection en Provence, et cela dans l'espace de sept ou huit mois ! L'inspection n'était pas pour lui une vaine formalité qu'on a hâte de terminer ; c'était un service qu'il considérait comme très important et auquel il apportait les soins les plus minutieux. Il ne négligeait pas, malgré la rapidité de ses voyages, d'étudier les détails, de prendre même des notes sur tout ce qui s'offrait d'intéressant à ses regards. C'est ainsi qu'il fit peu à peu l'enquête sur l'état général de la France qui devait l'amener plus tard à l'étude de la répartition de l'impôt. On trouve presque dans toutes les correspondances, qu'il écrivait au cours de. ses
voyages, des données très exactes sur les productions et les ressources des pays qu'il traverse; il s'enquiert des besoins des habitants, des améliorations à faire, des travaux publics utiles à entreprendre. Dans une lettre écrite, à M. Le Pelletier au sujet du port d'Antibes, il expose ses vues touchant le moyen d'ouvrir des débouchés aux produits d'un pays appelé Saint-Paul : « Ce territoire, dit-il, est couvert de vignes, d'oliviers « et de figuiers, et dans la même terre on y voit com- « munément de ces trois sortes de plantes disposées « par alignement avec des blés entre deux ; de sorte que « le même héritage porte du blé, du vin, des olives et « des figues. Tout cela est cultivé avec beaucoup de « soin, mais le mal est que la sécheresse les désole et a rend très souvent leurs travaux inutiles. Une dépense « de dix ou douze mille écus pourrait leur donner un <* arrosement qui doublerait les revenus de ce petit « pays; c'est une commodité inconnue dans celui où « vous êtes, qui ne va pas à moins qu'à doubler le « rapport de toutes les terres qu'on peut arroser : je «n'en vois que dans le Dauphiné, la Provence et le « Roussillon, qui en font un excellent usage, nôfem- « ment les Dauphinois de la montagne qui s'en servent « avec une industrie merveilleuse (1). »
Cet homme à l'intelligence si élevée, au caractère si véritablement noble, n'avait cependant pas débuté dans la vie avec l'aide de parents éclairés et de maitres éminents. Vauban, né en<1633, perdit de bonne heure ses parents. Quand son père mourut, en 1643, le jeune
(i) Dépôt général des fortifications, t. IX.
Vauban, à, peine âgé de dix ans, dut quitter la modeste maison où il était né et qui était devenue la propriété des créanciers. Son oncle étant mort en 1635 et sa tante s'étant remariée, il se trouvait seul au monde, sans appui, sans parents, sans asile. Un vénérable prêtre, l'abbé Tontaine, curé de SaintrLéger, recueillit le petit orphelin et, non seulement, lui assura l'existence de chaque jour, mais encore voulut pourvoir à son éducation. Vauban, dans ses moments de liberté, se livrait aux jeux de son âge avec les petits paysans, et courait les montagnes et les bois environnants : il soignait aussi le cheval de l'abbé Fontaine, cultivait le jardin, aidait même la vieille servante. C'est dans ce milieu, à cette école de simplicité, que Vauban prit .pour les gens du peuple, dont il avait vu de près les peines et la misère, cette sollicitude qui lui fit toujours aimer les humbles. Il étudia avec goût l'arithmétique, l'arpentage et le dessin, et lorsque l'abbé Fontaine, dont le savoir était fort restreint, n'eut plus rien à lui apprendre, Vauban acheta des livres et compléta autant qu'il le put son instruction première.* : f -,
A dix-huit ans, .attiré invinciblement vers le métier des armes, Vauban résolut; de s'engager. Un gentilhomme de sa paroisse, M. d'Arçenay, se trouvait alors en Flandre où il commandait, une compagnie dans l]armée de Condé ; Vauban prit /le, parti, d'aller lui offrir ses services et, dans le courant de l'année 1651, il partit de Saint-Léger et se rendit à pied aux avantpostes de l'armée de Condé. Incorporé dans la compagnie de M. d'Arçenay, il ne tarda pas à sortir du rang. Ses connaissances en mathématiques et en dessin atti-
rèrent vite sur lui l'attention de ses chefs, et il fut bientôt détaché au service des fortifications. Au siège de Sainte-Menehould, il eut l'occasion de se signaler par son sang-froid et par une action d'éclat qui le fit nommer enseigne au régiment de Gondé ; il ne put accepter ce grade, trop pauvre qu'il était pour faire les frais d'un équipement.
C'est à la suite d'une escarmouche pendant laquelle il avait été fait prisonnier par un parti de l'armée royale, que Vauban fut conduit à Mazarin, désireux de voir le jeune héros de Sainte-Menehould. Vauban sortit de cette entrevue « dûment confessé et converti par le cardinal » , comme il le dit lui-même dans Y Abrégé des services. Mazarin, dont la perspicacité fut toujours la qualité maîtresse, sentit de quelle valeur pouvait être ce jeune homme laborieux, si rempli de courage et de sang-froid, et l'attacha à la personne de M. le chevalier de Cherville, contrôleur des fortifications. Après avoir repris, pour le compte du Roi, la ville de Sainte-Menehould, que peu de temps auparavant il avait contribué à lui enlever, Vauban fut employé au siège de Stenay, puis à celui de Clermont en Argonne. Il fut récompensé des brillants services qu'il rendit en cette circonstance par le brevet d'ingénieur du Roi, qui lui fut accordé le 3 mai 1655. A partir de cette époque jusqu'à la paix des Pyrénées (1659), Vauban prit part à toutes les campagnes du maréchal de La Ferté et de Turenne, et dirigea très habilement les attaques contre Landrecies, Gondé, Saint-Ghislain, Valenciennes, Montmédy, Gravelinès et Ypres. C'est à l'occasion du siège de Montmédy, où il s'était particulièrement distingué, que le
VAUBAN ECONOMISTE. il
maréchal de La Ferté, qui possédait un régiment dont les quartiers étaient près de Toul, donna à Vauban une compagnie dans ce régiment.
La paix signée, le jeune ingénieur du Roi demanda un congé et partit pour le Nivernais, son pays natal, où il épousa Jeanne d'Aunay, fille de la veuve de son oncle Paul de Prestre. Cette veuve, après la mort de son premier mari, s'était remariée avec Claude d'Aunay, baron d'Epiry.
Peu de temps après, deux mois à peine, Vauban fut envoyé en service à Nancy, puis à Marsal. Le Roi lui donna alors gratuitement le commandement d'une compagnie et y ajouta une belle gratification. Vers cette époque, il eut quelques démêlés avec Charles Colbert, cousin germain du ministre, à propos des fortifications de Brisach que Colbert avait chargé Vauban de terminer. Des malversations, commises par Charles Colbert et l'entrepreneur des travaux de Brisach pendant que Vauban était en mission en Allemagne, faillirent retomber sur le jeune ingénieur. L'apurement des comptes amena de grosses difficultés. Charles Colbert, qui était intendant de la province, mit Vauban en cause. Ce dernier défendit énergiquement son honneur et prouva victorieusement son innocence.
Dans une circonstance analogue, en 1671, alors que les officiers de la garnison d'Arras se plaignaient aussi de malversations dont leurs soldats auraient été victimes de la part des ingénieurs employés aux fortifications de la place, Vauban, en réponse à une lettre de Louvois, demanda une enquête en des termes élevés qui ne laissaient aucun doute sur sa haute probité et même sur
celle de ses inférieurs. Il sortit encore triomphant de cette nouvelle épreuve.
Les remarquables travaux qu'il exécuta dans la suite à Lille consacrèrent son autorité comme ingénieur. C'est à partir de cette époque qu'il fut chargé de la transformation et de la construction de nos places fortes.
Nous ne pouvons nous étendre, dans une étude comme celle-ci, même sur les faits principaux de la carrière militaire de Vauban. Cela nous entraînerait trop loin de citer seulement les villes qu'il a prises, les fortifications qu'il a construites ou transformées. Il a passé plus des deux tiers de sa vie dans la. tranchée, ou à inspecter des places fortes, ou à étudier .des projets. Ses congés furent rares et.cpurts, causés :1a plupart du temps par la maladie. Et il trouvait encore, malgré ses absorbantes préoccupations, le temps de rédiger, de longs mémoires, d'écrire de longues études sur les questions politiques, économiques et religieuses. Vers 1690, sa santé chancelante l.e força à prendre du repos; il se dirigea vers Bazoches .en Avallonnais, château de ses ancêtres qu'il avait acheté et reconstruit et où il pensait finir ses jours. Le Roi ne lui permit, pas d'accomplir ces projets, et pendant treize, ans il continua encore son métier de preneur de villes, mettant le comble à sa gloire militaire au siège de Namur. Enfin le 2 janvier 1703, Vauban reçut à Lille une lettre lui annonçant qu'il venait d'être élevé au maréchalat. C'était la première fois que cette haute dignité, si facilement donnée parfois dans les autres armes, était accordée à un ingénieur. A la fin de l'année 1706,
Vauban, terrassé par la fièvre, dut interrompre sa tournée d'inspection des places du Nord et demander à Chamillard de le faire relever. Vauban rentra alors à Paris et s'installa dans son hôtel de la rue Saint- Vincent (actuellement rue du. Dauphin).
C'est à partir de la paix de Ryswick que Vauban nous appartient plus particulièrement comme économiste. Non pas qu'il eût attendu cette époque pour observer et étudier la situation générale du royaume. Ainsi que nous l'avons déjà indiqué dans la rapide esquisse biographique qui précède, la vie de Vauban fut en quelque sorte une longue enquête. Né observateur, obligé par son métier même de prendre des renseignements précis sur les ressources des provinces tant au point de vue de l'approvisionnement des troupes qu'à celui des conditions du travail dans les constructions des places fortes, il fit presque de toutes pièces la science de la statistique. Sa lettre à M. de Caligny (1), datée. du 9 mars 1698, sur la manière de faire les statistiques, est un traité complet sur la matière. On y sent que Vauban tenait toujours à s'instruire le
(1) Mémoires inédits de Vauban publiés par le lieutenant-colonel Augoyat.
plus, complètement possible sur l'incidence et les effets des différents impôts. On voit très clairement, dans ce Mémoire, quelles sont les idées maîtresses de Vauban, celles qu'il a exposées avec le plus de soin dans la Dîme royale. Il recommande de donner des renseignements sur les denrées, sur le commerce et les productions du pays observé, sur le dénombrement de ses habitants ; mais il appuie plus spécialement sur des points qui lui tiennent au cœur : il veut que Ton puisse connaître les revenus et bénéfices des évêchés, des abbayes, des prieurés et des plus petites cures, ceux de chaque membre de la noblesse, et ce que valent enfin les charges des gens de robe. Puis il ajoute : a Faites aussi rénumération de toutes les différentes « levées qui se font dans le pays et marquez bien leur a excès et leur entretaillement (en marge Vauban u avait écrit de sa main : elles sont épouvantables). Ne « manquez pas de dire votre avis à part et sur un cahier « détaché, sur les réparations du pays dont vous seriez « d'avis, mais de manière que le Roi y puisse trouver « véritablement son compte, et toujours en comparant « le passé, le présent et l'avenir, le possible sans être « trop à charge, avec l'impossible qui détruit tout, et » toujours dans la vue de repeupler le pays qui est le « plus grand bien qui puisse revenir au Roi, attendu « que princes sans sujets ne sont que des particuliers « incommodes. »
Ce plan dressé pour les observations de M. de Galigny,,le maréchal l'avait suivi deux ans plus tôt, en janvier 1696, dans sa description géographique de l'élection de Vézelay, où il était propriétaire. Ce Mé-
moire, inséré dans les Oisivetés, contient des renseignements sur Tétendue et la division des cultures, sur leurs produits; on peut y trouver, scrupuleusement établis, la comparaison des charges et des revenus, le dénombrement de la population par sexe et par condition civile, celui du bétail de toute nature, le nombre des constructions rurales et autres. M. Léon Say a donc pu écrire très justement (1) :: « Vauban s'est aidé de ses a connaissances étendues, de son esprit d'observation « et de sa science mathématique, pour créer, en quel- « que sorte, la statistique. C'était un statisticien mer- « veilleux pour son époque, car les renseignements « étaient alors difficiles à recueillir. »
C'est dans ces conditions, armé du puissant instrument d'observation qu'il s'était forgé, que Vauban, pendant quarante ans de sa vie errante, comme il le dit lui-même, a pu visiter plusieurs fois, et à des époques différentes, presque toutes les provinces, non seulement en ingénieur militaire, mais aussi en économiste et surtout en philanthrope. Il entra en rapport avec Boisguilbert dès 1694, et lut un des premiers le Détail de la France , qui parut l'année suivante. Ce fut probablement sous l'influence de cette lecture qu'il demanda une entrevue à Boisguilbert et l'obtint, ainsi que le prouve bien une lettre qu'il écrivit quelques années plus tard à l'auteur du Détail et dans laquelle il disait : « Je vous demande s'il vous plaît « deux heures de vostre temps que j'irai prendre a secrettement, au jour que vous aurez eu la bonté de
(1) Solution démocratique des impôts, p. 81.
« me marquer comme vous fîtes il y a huit ans(l). ». (Lettre du 22 août 1 704!) Saint-Simon raconte, du reste, que Vauban, alors qu'il était 'toujours appliqué à son ouvrage et qu'il venait de lire le Détail et les Mémoires sur les grains et sur la richesse, de Boisguilbert, voulut entretenir ce dernier. «Peu attaché aux siens (à ses travaux), ajoute Saint-Simon, mais ardent pour le soulagement des peuples et le. bien de l'État, il les retoucha et les perfectionna sur ceux-ci, et y mit la dernière main. » (Mém., t. V, p. 364.) >
L'influence de Boisguilbert sur la Dîme ne peut plus faire de doute ; le maréchal lui-même, en indiquant la date à laquelle il écrivit le gros de son œuvre, a bien montré qu'il n'ignorait pas le Détail. C'est en effet en 1698, aussitôt après le traité de Ryswick, que fut faite la Dime. Les éloges que Vauban adresse à Boisguilbert ont conduit Voltaire à penser. que Boisguilbert était' l'auteur de la Dime. Cette erreur prouve que Voltaire connaissait peu les deux écrivains, en tant qu'hommes et que penseurs. Jamais le caractère si ouvert et si large de Vauban ne se > serait ' abaissé jusqu'à signer l'œuvre d'un autre, et jamais, non plus, le tempérament de Boisguilbert > ne se serait accommodé de pareils moyens. Nous verrons dans la seconde partie de ce- Mémoire, consacrée à l'étude des idées générales économiques de Vauban, que, précisément, Vauban ne subit' pas l'influence économique élevée de Boisguilbert et. que la Dîme, à part le principe de la proportionnalité del'impôt émis déjà dans. le Détail, est: bien en entier,'
(1) Musée des Archives, n° 916. Citée dans P. de Boisguilbert, par F. Cadet. .,....'.,
l'œuvre du maréchal. Mais deux hommes de caractères aussi différents que Boisguilbert et Vauban ne devaient pas longtemps s'entendre. Le 13 juin 1700, Boisguilbert écrit que le projet de Vauban est impraticable, que le maréchal n'a pas la moindre teinture, qu'il est entêté. Il faut, pour comprendre ces expressions un peu rudes, se rappeler que Boisguilbert était d'un tempérament ardent. Vauban, plus calme, plus pondéré, ne se laissa pas entraîner à des critiques aussi vives ; il recommanda au contraire à Ghamillard de recevoir Boisguilbert « fort « éveillé du costé de l'entendement » , par cette raison que, parfois, « les plus fous donnent de bons avis aux « plus sages » .
Dès 1695, Vauban avait adressé au Roi un mémoire intitulé : Projet de capitation sur le pied du denier quinze levé indifféremment sur tout ce qui a moyen de payer, dans lequel il développait l'idée de réduire les nombreuses taxes alors existantes et de les remplacer par l'établissement de la capitation. Cette capitation avait pour but de prélever une redevance au denier quinze sur le clergé, les appointements, gages et pensions de tous les officiers civils et militaires du royaume, la maison du Roi, les troupes de terre et de mer, « sans en excepter aucun de ceux qui la peuvent porter » . Mais ce projet n'était pour Vauban qu'une sorte de préface du grand travail qu'il méditait. « Je ne vois qu'une a chose qui puisse être meilleure que cela » , écrivait-il à M. Le Pelletier, contrôleur général des finances, en lui envoyant son projet, « ce serait une dime royale « sur toutes les natures de revenus quels qu'ils puissent « être, elle serait incomparablement plus légale et d'un
lfc VAUBAN ÉCONOMISTE.
« plus grand revenu ; il faut que je vous montre un « jour ce que j'ai pensé sur cela. » En 1696, dans son étude statistique sur l'élection de Vézelay, dont nous avons déjà parlé, il revient encore sur l'idée d'un impôt sur tous les fonds de terre par rapport à leurs revenus, sur les arts et métiers par rapport à leur gain, sur le vin des cabarets, les tabacs, les eaux-de-vie, le thé, le café, le chocolat, sur le sel, qu'il voulait mettre à un plus bas prix et rendre marchand.
Nous ne savons rien de l'accueil que reçurent près du Roi ces Mémoires. On ignore même s'ils furent mis sous les yeux de Louis XIV. Quoi qu'il en soit, Vauban ne se rebuta pas, et commença, dès 1697, à écrire la Dime royale, qui fut presqme entièrement terminée, au commencement de 1699. Deux manuscrits de la Dime furent envoyés vers cette époque, l'un au Roi, l'autre à Chamillard. Ce manuscrit parvint-il à Louis XIV? On serait tenté de le croire, car Chamillard s'intéressa au Mémoire de Vauban et essaya même de mettre en pratique quelques-uns des points du système. Or, Chamillard , ministre courtisan , n'aurait rien tenté sans l'acquiescement tacite du 1 Roi. On a fait aussi remar^ quer que, deux ans après qu'il eut envoyé le manuscrit Louis XIV, Vauban fut élevé à la dignité de maréchal de France. Le Roi, désireux d'améliorer la situation financière du royaume, avait donc très probablement accordé une attention bienveillante au projet pourtant si hardi et si nouveau de la Dime royale. Quelques années plus tard, le. Roi mal conseillé, prévenu contre le maréchal par tous ceux qui l'entourent et vivent des abus et des gaspillages que critique si vigoureusement
vauban économiste: i*
l'auteur de la Dime, oubliera les services du soldat qui lui a donné tant de villes et tant de gloire.
Sans être bien ouvertement encouragé, Vauban, qui ne se sentait pas néanmoins repoussé, perfectionna son œuvre. De 1699 à 1706, il put, malgré ses occupations, mûrir ses idées , et rédiger définitivement la Dime. Nous avons dit plus haut comment, rongé par la fièvre et par un rhume opiniâtre aggravé par sa campagne du Nord, il avait demandé à être relevé de son commandement. «Quand on sort, écrivait-il à Chamillard, d'uncinquième ou sixième accès de fièvre tierce qui s'est convertie en double tierce, on n'est plus en état de soutenir la gageure. Je vous prie de trouver bon que je vous demande M. d'Artagnan pour me venir relever ici pour l'hiver (1). » Dans les derniers jours de 1706 v Vauban s'installa dans son hôtel à Paris.
« Jamais le mal n'avait été si pressant, ni les circonstances plus propres à démontrer l'urgence d'une réforme », a dit avec raison M. de Boislile, dans son livre : De la proscription de la Dime royale. Nous décrirons plus loin l'état désastreux du royaume vers 1er commencement du dix-huitième siècle, la misère générale qui appelait de pressantes mesures. Vauban, devant ces maux si profonds, n'hésite plus : il publiera son livre, non pas avec éclat, comme un pamphlet au moyen duquel on recherche la popularité, mais comme un Mémoire plus clair et plus facile à lire, qu'il mettra entre les mains de ses amis, des ministres, de ceux qui approchent ou peuvent approcher du Roi. Il a assiégé les
(1) Vauban à Chamillard (Dépôt de la guerre, ui. 3. 1940").
iO VAUBAN ECONOMISTE.
abus comme il aurait assiégé une ville, et il se trouve que ces abus ont pour principale citadelle la cour. Déjà il a ouvert les travaux d'attaque dans son projet de capitation au denier quinze ; puis, il les a continués par ses réflexions sur l'élection du Vézelay, par les lettres qu'il a écrites à ses amis. Maintenant, devant la mollesse des ministres et l'audace croissante des traitants, devant la résistance sourde du Roi, Vauban va donner l'assaut, et, pour la première fois, il sera vaincu. C'est que la tâche est lourde, qu'un homme n'y peut suffire, et qu'après quatre-vingts ans de fautes, de faillites partielles et de misère, il faudra malheureusement une révolution pour établir l'égalité devant l'impôt et la proportion dans les charges, réclamées dans la Dîme.
La publication d'un livre était, à cette époque, soumise préalablement à l'autorisation du Roi. Cette autorisation était donnée par le chancelier, sur le rapport du lieutenant général de la police, chargé de la surveillance de l'imprimerie et de la librairie. La plupart du temps, surtout lorsqu'il s'agissait d'un ouvrage touchant, à la politique, l'arbitraire était absolu. Vauban comprit que le chancelier Pontchartrain ou son subordonné d'Àrgenson ne lui donneraient jamais l'autorisation de faire imprimer sa Dime royale. Ils étaient tous les deux ennemis-nés des auteurs, des imprimeurs et des libraires, tant ils redoutaient les écrits qui dénonçaient les abus et décrivaient la misère générale du royaume. Dans ces conditions, Vauban résolut de faire paraître son ouvrage sans l'autorisation de la police. Il chargea donc son secrétaire, l'abbé de Beaumont, de s'entendre
secrètement avec un imprimeur. Cet abbé de Beau mont, bomme de ressources et fort habile, alla chercher bqrs de Paris un imprimeur clandestin. On suppose que c'est à Rouen que fut faite l'impression, qui se trouva terminée dans les derniers jours de décembre 1706. Pour faire entrer la Dime imprimée dans Paris, — affaire difficile, car les barrières étaient sévèrement gardées, — Vauban sortit un jour de Paris dans son carrosse, prit livraison des feuilles et put, grâce à ses armoiries et à sa livrée, retourner à son hôtel sans être inquiété à la barrière.
Quelques jours après, Vauban distribuait a ses amis quelques exemplaires reliés de son œuvre. L'attrait qu'elle présentait par la hardiesse des idées et la grandeur du style l'eurent bientôt fait connaître à la cour et à la ville, et jusque dans les cercles littéraires, où Ton commençait déjà à discuter avec passion les théories nouvelles. Mais les financiers et les traitants, directement attaqués, dévoilés dans leurs vols et leurs rapines,, réclamèrent du Roi la Bastille pour Vauban. Le Roi hésita, mais, dit Saint-Simon, s'il refusa d'en arriver à de telles extrémités, a il ne laissa pas de se laisser « entraîner à ce torrent assez pour contenter ses minis- « très, assez pour scandaliser étrangement sa cour r « assez pour tuer le meilleur des Français » .
Pontchartrain et d'Argenson, libres d'agir administrativement (si l'on peut s'exprimer ainsi) contre Vauban, se firent alors les exécuteurs des vengeances des traitants et des financiers. On évita de donner à la Dime des juges qui la comprenaient et pouvaient en permettre la. publication. Pour éviter un échec de ce
tt VAUBAN ÉCONOMISTE.
côté, on choisit la section du conseil privé du Roi, qui était ordinairement chargée de juger les appels contre les intendants et ne s'occupait nullement de donner son avis en matière de librairie. On adjoignit à cette section , pour la circonstance , quelques intendants choisis parmi les adversaires de Vauban. Sans discussion, la section enregistra, le 14 février 1707, cet arrêt écrit en entier de la main de Pontchartrain , disant « qu'il sera fait recherche du livre portant pour titre : ♦ « Projet d'une dime royale, et que tous les exemplaires tt qui s'en trouveront seront confisqués et mis au J « pilon » . Les agents se mirent donc en campagne, mais ils ne purent trouver aucun exemplaire de la Dime* Aucun libraire n'avait même pu s'en procurer, tellement Vauban avait mis de soin pour que son livre ne tombât pas dans la circulation publique.
Vauban ignorait les décisions du conseil , tenues secrètes, et même les poursuites dirigées contre son livre. Depuis longtemps déjà il était retenu chez lui par la maladie qui le minait sourdement. Le 24 mars, alors que déjà les gens de police avaient fouillé Paris pour trouver la Dime, il apprit, du même coup, et les poursuites et la condamnation dont son livre était l'objet. Il n'eut point une parole de récrimination, resta toute la journée profondément abattu, et s'alita le soir pour ne plus se relever. Sa fin fut triste. Jusqu'au dernier moment, le sort de son livre, de cette œuvre de toute sa vie, l'inquiéta. Il expirale sixième jour de sa maladie, dans les bras de son gendre Mesgrigny.
La mort de Vauban n'arrêta point d'Argenson, qui fit continuer l'enquête ; mais ce fut en vain. La police
ne trouva pas un des exemplaires de la Dime. L'un des héritiers de Vauban, M. d'Ussé, le jour même de la mort du maréchal, avait mis en lieu sûr les exemplaires.
L'arrêt du conseil rendu contre la Dime a évidemment causé la mort si rapide de Vauban. L'ingratitude qui le frappait après de si éclatants services, après le dévouement qu'il avait toujours montré pour le Roi, était bien de nature à entamer la force morale qui lui permettait de lutter contre la maladie.
Ses funérailles n'eurent pas lieu à Paris; on déposa son corps dans l'église Saint-Roch sa paroisse, en attendant qu'il fût transporté à Bazoches, où il fut inhumé sans pompe le 16 avril 1707.
Et maintenant nous ne pouvons faire mieux que de laisser la parole à Fontenelle, pour apprécier la grandeur morale de l'homme dont nous allons étudier l'œuvre économique : « Il a été comblé de richesses pendant « le cours d'une longue vie et il a eu la gloire de ne « laisser en mourant qu'une fortune médiocre. Il était « passionnément attaché au Roi. Sujet plein d'une fidé- « lité ardente et zélée, et nullement courtisan, il aurait « infiniment mieux aimé servir que plaire. Personne « n'a été si souvent que lui et avec tant de courage, « l'introducteur de la vérité ; il avait pour elle une « passion presque imprudente et incapable de ména- « gement. Ses mœurs ont tenu bon contre les dignités « les plus brillantes, et n'ont pas même combattu. En « un mot, c'était un Romain qu'il semblait que notre « siècle eût dérobé au plus heureux temps de la Répu- « blique. » (Éloge de Vauban.)