Lois et Décrets. Duvergier. T. II, p
ioi
Il semblerait bien, cependant, que tous les objets de valeur ne furent pas fondus en 1791 puisque nous voyons, en 1793, que : « la commune de Vaugirard apporte tous les objets d’or et d’argent qui servoient au culte1 ».
On se fera facilement une idée du coup que porta cette destruction en masse d’objets d’art, à la vieille orfèvrerie française, en se rappelant les mémorables paroles prononcées parCambon, dans la séance de la Convention Nationale, le primidi de la première décade de frimaire an II :
« Avec les seules dépouilles de l’Église, nous pourrions acheter la moitié de l’Europe ! »
En ce qui concerne cette affectation au temple de la Raison, de la vieille église Saint-Lambert, nous ferons remarquer ce fait que Notre-Dame de Paris avait aussi reçu le même vocable pour la religion nouvelle. Peut-être cette coïncidence venait-elle de ce que Saint-Lambert portait, comme la basilique parisienne, le titre de Notre-Dame ?
Quoi qu’il en soit, pourtant, nous savonsque l’inauguration, en tant que temple de la Raison, fut faite le 20 nivôse an 11 (9 janvier 1794), en grande cérémonie. Un discours y fut prononcé par le citoyen Michault-Lannoy, et imprimé à part aux frais du citoyen Damien, maire de la commune.
L’orateur, en un long plaidoyer, flagellait de la belle façon la monarchie et la religion, qui laissaient, selon lui, le peuple dans le plus complet abrutissement :
Lorsque la France était gouvernée par les Rois, s’écriait-il, c’est-à-dire lorsque nous gémissions sous le sceptre de fer des Tyrans, les nouvelles de nos défaites ou de nos victoires étaient annoncées par la vile adulation, et reçues par l’indolente indifférence couchée entre l’ivresse et la volupté. Cette espèce d’être animé, que l’on appelait Roi, sortait nonchalamment de son repos, ordonnait un silence
1. Séance de la Convention Nationale du u novembre 1793. Courrier historique et
politique des 86 Départements, n* 45, du 22 brumaire an 11. (Bibl. N*. LC2 796.) *
profond sur nos revers et des fêtes publiques à l’occasion des victoires dont il avait la folie de s’attribuer la gloire. A la voix de cet être inutile, et tout à la fois ruineux, le canon tonnait dans les armées et les places de guerre ; les villes opulentes donnaient le spectacle des illuminations et des feux d'artifices payésdes sueurs et du pain des infortunés ; et nous autres, pauvres habitans des villages et des hameaux, dans le morne silence de la douleur, nous pleurions nos enfans morts dans les combats, et nous soupirions sur les nouveaux sacrifices que nous allions être obligés de faire, et sur les nouvelles oppressions qui nous menaçaient.
Le discours se terminait par un long passage sur la religion, disant qu’aucun peuple ne pouvait exister sans elle, mais que c’était à la primitive religion du Christ qu’il fallait revenir, et non pas à celle dénaturée par les prêtres, montrant des mystères ridicules dans un langage incompréhensible :
Fuyez avec horreur un culte extérieur qui a pris la place de la morale, fuyez des prêtres infâmes qui prêchent et qui soutiennent le parjure, la trahison, la circonvention,la fraude, l’extorsion, la corruption, l’intrigue, l’impureté, le poison, l’assassinat, la haine, la désolation, la subversion des peuples, l’idolâtrie ; fuyez avec horreur un torrent de sang qui, depuis tant de siècles, ne laisse après lui que ruines, guerres, famines, peste, et stérilité, fuyez avec horreur les ministres imposteurs, et les sectateurs imbéciles ou perfides d’un culte odieux à l’Éterncl: aimez-vous les uns les autres ; soyez unis : respectez vos parens, la vieillesse et l’infortune ; remplissez vos devoirs avec exactitude et sans murmurer; supportez les maux inséparables de la vie avec patience; obéissez à la Nature et n’écoutez qu’elle.
Et il terminait par ces mots :
Citoyens ! tous les principes de la Religion de la Nature et de la Raison, et même de Jésus-Christ, sont écrits sur nos portes et sur nos cœurs : Unité, Indivisibilité de la République française, liberté, égalité, fraternité ou la mort ; voilà notre Evangile politique et moral ; et ce peu de mots renferme toutes les loixet tous nos devoirs; comme notre courage, nos bras et nos armes renferment notre salut et nos victoires *.
Ce fut aussi dans le temple de la Raison que l’on célébra la fête des Martyrs de la Liberté, que nous décrivons dans le chapitre XIII.
i. Discours prononcé par Michault-Lannoy, citoyen français, à Vaugirard, le 20 nivôse, à l'occasion de 1 Inauguration du Temple de la Raison. Paris, chez Moutard, an II. (Bibl. hist. de la Ville de Paris, 12272.)