ÂGÉS L'VN DE DEVX ANS, L'AVTRE DE TROIS
Beavx rayons plus clairs que durables , Si vos lumières désirables Ont eu leur fin en commençant, C'est le destin des belles choses , Vn matin est l'âge des roses Et les lys meurent en naissant.
Icy long-temps rien ne peut estre ; Le beau soleil qui nous fait naistre , Du quel , en ce siècle meschant , L'orient vous fut nécessaire , Subiect à la reigle ordinaire, Comme vous aura son couchant.
(4) Despinelle, f» 348.
Il serait curieux de connaître la date de cette charmante pièce , qui aurait encore plus de mérite , si elle avait été composée avant les stances de Malherbe à du Perrier.
Comme rien n'indique quels sont ces deux enfants , et que les deux pièces se trouvent ensemble dans les mêmes recueils , il sera probablement impossible de découvrir à laquelle appartient la primauté.
C'est beaucoup d'heur quand il arriue Quon trouue le port des la riue ; Car, puisqu'aussi bien le vaisseau Doit périr, c'est nostre auantage , S'il aduient qu'il face naufrage Auant qu'il face encore l'eau.
Beaux feux, en voyant vostre cendre, Ce que ie puis , c'est de reprendre La rigueur iniuste du sort, Qui n'a permis à mon enuie Que ie fisse pour vostre vie, Ce que ie fay pour vostre mort.
Comme les pyralides (1) meurent, Quand un moment elles demeurent Hors du feu qui les fait durer, Vos beautez, de qui la nature Du Ciel auoit sa nourriture , Hors du Ciel n'ont peu demeurer.
Mais vous deuiez naistres moins belles, Ou vous deuiez naistre immortelles ; Car, tant plus qu'vn bien est plaisant, Et qu'il donne plus d'espérance, Quand on en perd la jouissance , Le regret en est plus cuisant.
(1) En histoire naturelle, les pyralides sont des phalènes qui viennent se brûler à la chandelle. Il doit être question ici de quelque animal fantastique du genre des salamandres , qu'on disait vivre dans le feu.
Dessus vos tombeaux , amelettes (1) , Naissent tousiours les violettes !
Le cèdre s'y puisse nourrir, Qui , de sa vigueur tousiours fresche, Comme il ne pourrit point , empesche A iamais vos corps de pourrir !
(<) Petites âmes, animulœ. Ce mot a été employé par Ronsard.
L'ADIEV damyjnthe et de clokîce.
STANCES (1)
Sovs les verts arbrisseaux, au long d'vn beau nuage, Amynthe, que le Ciel abandonne au malheur, Ramenoit son troupeau du grand iour à l'ombrage , Pour se mettre à couuert de l'ardente chaleur.
Mais l'ombrage des bois et le frais des fontaines, Qui deffendent ces lieux et du chaud et du iour, Ne peuuent alléger ses amoureuses peines, Il porte en tous endroicts son mal et son amour.
Ce berger qui passoit tous ceux de la contrée , En adresse et valeur, mouroit pour les beaux yeux D'vne que les Destins auoient aussi montrée En sa ieune beauté pour chef d'œuure des Cieux.
Clorice estoit son nom , qui depuis son enfance Bergère frequentoit ces ombrages herbeux ; Ce fust où le pasteur prit d'elle connoissance , Et luy donna son cœur, ses souspirs et ses vœux.
(1) Ces stances , écrites dans le même sentiment que la chanson si connue : Charmante Gabrielle (qu'on atttibue vulgairement à Henri IV et qui est probablement de Bertaut ) , pourraient bien avoir été composées pour la même circonstance.
ïl est tousiours près d'elle , et sa ieunesse esprise De ce nouuel amour n'a plus d'autre plaisir Que de rendre à ses yeux, seigneurs de sa franchise, Tout ce qu'il peut auoir de temps et de loisir.
Bref il ne vit qu'en elle , et d'elle en sa pensée L'image nuict et iour repasse incessamment. C'est l'vnique remède à son ame blessée, Lorsqu'il est esloigné de son contentement.
Dans l'escorce des bois , le cher nom de Clorice Il laisse en mille endroicts subtilement escrit ; Mais ceste belle main , sans aucun artifice , L'auoit bien plus auant graué dans son esprit.
Ce beau nom, que sa voix à l'écho fait redire , Est appris des vallons et des bois d'alentour ; Les antres séparez , où seul il se retire , Se plaisent d'escouter les chants de son amour.
Clorice brusle aussi d'une flamme secrette .- Son ieusne cœur souspire attaint du mesme traict ; Et sa chaste pensée , où l'amour se retraite , Garde du beau pasteur l'agréable portrait.
Sa parole , ses yeux , sa façon gratieuse , Ont de charmes si forts enchanté ses esprits Que n'estant plus de rien que de luy curieuse, Toute autre affection elle tient à mespris.
Comme elle fust soudain l'idole de son ame , Il est incontinent son plus aymé soucy.
Trop heureuse fortune en ceste douce flame
Et trop heureux amants , s'ils demeuroient ainsy.
La douceur de ce calme en peu d'heures est changée , Leur pitoyable estât à ce poinct est rangé , Qu'il faut, malgré l'amour, au deuoir obligée Prendre auec mille pleurs l'vn de l'autre congé.
On commande au pasteur de faire autre demeure. Ses yeux ne verront plus les soleils de ses iours , Et contraint de partir, il faudra bien qu'il meure , Laissant en mesme lieu son cœur et ses amours.
Il tombe au souuenir de ceste départie. Comme il voit approcher l'obiect de son ennuy ; Clorice descendit du mont en la prairie , Qui sur mesme suiet se pasme quant et luy.
Le soin qu'elle a pourtant des angoisses mortelles Où dolente elle a veu son fidelle berger, Luy donne du courage et des forces nouuelles ; Le salut des amants court vn mesme danger.
Elle ouure au iour ses yeux et sa bouche à la plainte ; Les roses de son teint elle baigne en ses pleurs Et luy dict : « Si ton ame est de mon deuil atteinte , Pour appaiser ma peine appaise tes douleurs.
» S'il est vrai que ie sois ton amour et ta vie Et que tu sois aussy mon amour et mon bien , Si ton désir fut oncq'à me rendre seruie , Pense qu'en ton repos demeure aussy le mien. »
Il reprend ses esprits à la voix qui le touche , À la voix de Clorice emprainte dans son cœur : Et retournant les yeux à ceste belle bouche , Il tire ces regrets de sa foible langueur :
« Seul esprit de mon ame , helas ! ie puis bien dire Qu'amour ne m'a permis la faueur de te voir Si non pour me donner d'autant plus de martyre , Puis qu'il faut m'absenter commandé du deuoir.
» En perdant de tes yeux la fatale lumière , le dois bien dire au iour vn éternel adieu , L'heure de mon départ sera l'heure dernière Qui finira ma vie au partir de ce lieu.
» Viure après vn adieu qu'on peut dire à sa Dame Et pouuoir sans mourir en estre séparé, C'est n'auoir point senty bien auant en son ame, Ny les traits , ni les feux, d'vn bel œil adoré. »
Ainsy disoit Amynthe à sa chère maistresse. Les sanglots et les pleurs empeschent toutesfois Qu'il ne puisse acheuer estouffé de tristesse ; Mais son œil languissant sert de langue et de voix.
Clorice, qui ressent vne douleur semblable , Meurt deux fois de le voir à ceste extrémité , Et les larmes qu'espand son bel œil pitoyable, Font paroistre en mourant plus belle sa beauté !
Ce ne sont point des pleurs, ce sont perles choisies Qui coulent de ses yeux sur les lys de son teint ,
Et tombant sur les fleurs de ces belles prairies Embellissent l'honneur de l'esmail qui les peint.
Quel variable sort ! Ces riues bien-heureuses Souloient se rejouir en leurs contentemens , Quand le Ciel benissoit leurs flammes amoureuses , Sans crainte de sentir ces nouueaux changemens ;
Et maintenant ces bois, ces prez et ces riuages , Où ces tristes amants se retiroient à part, Pendant que leurs troupeaux paissoient les doux herbages,, Semblent aussy pleurer ce rigoureux départ.
Ce couple infortuné , dont l'amour si fidelle Tient les deux cœurs liez , ne se peut séparer ; Il est pourtant au point d'vne absence éternelle, Et ne peut son adieu plus long-temps différer.
En se serrant la main , l'vn l'autre se regarde Sans pouuoir que des yeux l'vn à l'autre parler ; La tristesse , la joye, ensemble les en garde , Rauis de s'entreuoir, transis de s'en aller.
Pour dernière faueur, la belle ainsy penchée Permet que le pasteur baise ses yeux aymez , Et que sa belle bouche, à la sienne attachée, Reçoiue auec son cœur ses souspirs enflammez.
La nuict suruient trop tost, qui forcez les sépare, Mais le corps seulement; car le Ciel ne peut pas , Pour toutes les rigueurs que contre eux il prépare , Ces deux cœurs séparer qu'en l'oubly du trespas.
POVR VN ADIEV,
STANCES
Qvand Alidor se vid résolu de cercher Dessous vn nouueau ciel vne gloire nouuelle , Et que l'heure approcha qu'il falloit détacher Les chaisnes qui tenoient vn esprit si fidelle, Il sentit à l'instant qu'il n'est point de trespas, Que d'auoir veu Floreste et de ne la veoir pas.
La gloire et la Jeunesse , aux desseins esleuez , Malgré les feux d'amour enflammoient son courage . Et par de beaux désirs aux Princes reseruez , Toutes deux iour et nuict auançoient son voyage : Mais il conneut , voulant abandonner ces lieux , Que l'ame des amants se loge dans les yeux.
Il ne peust cependant esteindre ceste ardeur D'aller cercher l'honneur en tous les coins du monde Et, bien qu'il soit né grand, il hait toute grandeur, Si parmi les hazards la vertu ne la fonde, Ne pouuant rien trouuer qui soit si hazardeux Que quand l'esloignement diuise vn cœur en deux.
Les faits du grand Henry des mortels adoré , Sont les pourtraicts sacrez de son ame agitée.
Ce Mars est le soleil dont il est esclairé , Qui mesme a par valeur sa fortune acheptee : Mais comme il veut partir, Floreste, d'vn regard , Le fist ainsy parler arrestant son despart :
« Prince, de qui le nom fut iadis si vanté Pour tant de maux soufferts et sur mer et sur terre , Fut-ce faute d'amour ou faute de beauté Que vous peustes laisser les amours pour la guerre ? Apprenez-moy comment on deioint deux esprits D'vne flamme pudique également espris.
» Anthoine, ie t'excuse, adorant le sentier Par où ceste beauté de tes pas fut suiuie, Quand tu voulus plustost quitter vn monde entier Que de quitter ses yeux les astres de ta vie. Car il n'est point de mal qui se peut comparer Au mal de deux amants que l'on veut séparer. »
Mais parmy ces pensers il retourne tousiours Sur les pas glorieux de ces âmes hautaines, Qui par leurs longs trauaux et non par leurs amours Ont acquis en tous lieux le nom de capitaines. Enfin pour s'en aller à Floreste il parla , Et souuent à ces mots des larmes il mesla :
« Floreste, voy les feux d'vn véritable amour, Qui ne me permet pas de mourir, ni de viure : le ne vis qu'en l'espoir de me voir de retour Et ie meurs de regret que ie ne te puis suiure : Mais ou viuant, ou mort , plus rien ie ne ressens , Estant prest à laisser l'obiect de tous mes sens.
» Adieu, chastes regards, source des beaux désirs, Adieu , bouche de feu de mille fleurs semée , Adieu , doux entretiens , adieu , tant de plaisirs , Dont mon ame en l'aymant si long-temps fut charmée , On peut bien à mes yeux ces délices oster, Mais toutes dans l'esprit ie les veux emporter. »
Ainsy part cet amant qui , proche de la mort , Ne deuoit point aller la cercher dans les armes : Qui de ceste douleur eust voulu voir l'effort , Il eust fallu la veoir escrite de ses larmes. Vn cœur sent plus de mal plus il est généreux : Et la Gloire et l'Amour font les grands mal-heureux.
STANCES (1
Chaste beauté qui sous vos lois , Pouuant ranger les plus grands Hoys , De moi seul estes adorée , Que sert à mon cœur embrazé , Que mon mérite soit prizé Et que ma foy soit ignorée.
le n'ayme que trop constamment Et , si l'air est le fondement D'vne amour si saincte et si haute , C'est que du Ciel j'en fus atteint :
Mais si ceste flamme s'esteint, Ce ne sera que vostre faute.
Autrefois , dedans les hazards , Egalant la gloire de Mars, l'ay mérité ce qu'on me donne.
Auiourd'huy vaincu par vos yeux, Mes lauriers les plus glorieux Sont ceux dont ma foy me couronne.
Je sçay bien qu'il faut endurer Et qu'il ne faut rien espérer,
(1) Ces stances ont été sans doute faites pour quelque grand seigneur de la cour de Henri IV, ou pour le Roi lui-même.
A tout cela ie me prépare :
Iamais beaucoup ne cousta peu , Et ne puis , mourant de ce feu , Mourir pour rien qui soit si rare.