‹ Vauquelin des-YveteauxChapitre 12 sur 39 · PLAINTES SVR L'APPREHENSION D'VNE ABSENCE · texte numérisé non relu

PLAINTES SVR L'APPREHENSION D'VNE ABSENCE

STANCES

Ce n'estoit pas assez qu'vne beauté mortelle Tint mon cœur attaché d'vne chaisne éternelle , Et qu'on me vist réduit à ne rien espérer: Il falloit essayer si i'estois inuincible ; Car à ma passion rien n'estoit impossible, Sinon de l'aymer moins , ou de m'en séparer.

Et voilà que le Ciel , pour tenter ce courage , Qui de tant d'accidens a soustenu l'orage , Ialoux de ma prison me desrobe à vos yeux; Mais ie courray partout sans de vous me distraire , Comme fait le soleil , en sa course ordinaire , Qui tourne tout le monde et ne part point des cieux.

En quelques lieux diuers que la guerre me iette , On ne verra qu'à vous ma liberté suiette 5 Mais ce cœur desdaigneux qui me donne la loy Et qui me voit captif dans ma prison dernière , Vous verra, malgré luy, vous-mesme prisonnière 5 Car ie veux en allant vous porter quant et moy.

Rien ne peut empescher que , vous ayant laissée 7 Vous ne soyez tousiours reyne de ma pensée ; Mes yeux perdront tous seuls la clarté de leuriour, Car les feux de l'esprit ne se peuuent esteindre ; L'absence est le miroir des choses qu'il veut feindre Et peut nuire aux amants , mais non pas à l'amour.

Abandonnez ces lieux et partez la première; Ma foy sans vos beaux yeux me fournit de lumière ; Mais comme ores Apollon modérant sa chaleur Faict les iours et les nuicts d'vne égale distance , Faictes qu'à la rigueur la faueur se balance , Et crovant mes ennuis modérez ma douleur.

STANCES

Amovr, cruel flatteur, que me penses-tu faire? le m'estois retiré dans yn lieu solitaire, Sans plus craindre le mal ny désirer le bien : Résolu de n'aimer iamais rien que moy-mesme , Au contraire, ie sens qu'au prix de ce que i'ayme , Depuis que ie suis né ie n'aimay iamais rien.

De moy-mesme et des miens i'ay perdu la mémoire ; De ma seule prison mon ame faict sa gloire , Estant à ceste fois tellement asseruy Que i'ay pour mon amour les amours délaissées , Et comme enseuely dans mes tristes pensées , Mes souspirs seulement tesmoignent que ie vy.

Quand ie me ressouuiens de ma première vie , Aux plus infortunez ie doy porter enuie , Ne te retrouuant plus , heureuse liberté. Que me sert d'y songer puisque ie t'ay perdue ? le ne mérite point que tu me sois rendue , N'ayant fait cas de toy que quand tu m'as quitté.

Mais pendant qu'abusé des vanitez mortelles l'attache mon plaisir aux plaisirs infidelles , Et tandis qu'en resuant ie ne fais que penser Comme ie me rendray ces beaux yeux fauorables , le me ferme la porte aux desseins honorables , Voyant mon âge entier aux amours se passer.

Amour, laysse-moi donc , ta puissance est finie , le suis depuis dix ans dessous ta tyrannie Asserui follement à des suiets diuers.

l'en suis le ieu du peuple et ne le veux plus estre , Résolu désormais de n'adorer qu'vn maistre , Adoré de la France et de tout l'Vniuers.

STANCES (1)

Pvisqve loing de ses yeux mon ame est asseruie , Et que i'ayme les miens pour la voir seulement , Ne luy voulant cacher nul moment de ma vie , Il faut que malgré moy ie conte mon tourment.

l'ay quelquefois aymé , mais maintenant i'adore ; le suis hors de la terre et porté dans les cieux , Et n'osant descouurir le feu qui me deuore , Mon cœur et mon esprit font ce qu'on fait mes yeux.

Le iour que tout bruslant de tant de chastes flammes Dedans ce paradis sans ame i'arriuay, Ayant perdu des yeux le Paradis des âmes , Pour tousiours y penser, de tous ie me priuay.

Les lieux plus retirez sont plus doux à ma veuë , Les plus grands de ma Cour ne m'osent approcher ; D'entretiens amoureux i'ay l'ame si pourueuë , Qu'il suffît de paroistre à qui me veust fascher.

On dit qu'en s'esloignant on chasse son martyre Et que celuy qui fuit est le victorieux -, Mais la perdant, ie vois que plus fort ie souspire, Et la voyant, mon mal se fait moins ennuyeux.

(1 ) Ces stances semblent avoir été faites pour être envoyés par Henri IV à l'une de ses maîtresses.

La même remarque s'applique aux trois pièces suivantes.

Dans tous les elemens son pourtraict ie rencontre j Aux vallons plus obscurs, ennemis du soleil , Dans l'espesseur des bois où le iour ne se monstre , A toute heure ie voy les rayons de son œil.

De tant d'obiects diuers la mémoire est bannie, Et seulement d'vn seul ie ressens les effects ; le blasphème sans fin contre la tyrannie Du deuoir et des loys ; et c'est moy'qui les fais.

Quand la nuit, embrassant la terre de ses aisles, Sema de nouueaux feux dans le ciel esclaircy, le senty dans mon cœur mille flammes nouuelles , Et le repos commun augmenta mon soucy.

Puis quand l'aube du iour, de roses couronnée , Eut de lys et d'oeillets embelly le matin, l'allay passer au bois la seconde iournee , Grauant sur les rochers les loys de mon destin.

Et si ie m'en souviens , i'escriuys ce langage : « Plustost dans l'Océan on cueillera des fleurs , Plustost ces bois seront en esté sans feuillage , Que ie laysse d'aymer celle pour qui ie meurs. » •

A la fin , de mes yeux, par l'effort de mes peines , Au pied d'vn alysier le sommeil se coula , Où i'eu des visions que ie ne tien point vaines, Prenant comme d'en haut tout ce qui vient de là.

L'échelle de Iacob , à mes vœux fauorable, Pour monter dans le Ciel m'apparut en ces lieux;

Les autres se verront sur l'ecorce durable

Des arbres bien-aymez des hommes et des Dieux:

La foy dont ie la sers choisit des secrétaires Aveugles , sourds , muets, qui sont sans changement , Le cœur est le papier propre à ces caractères , Qu'on ne peut effacer par nul esloignement.

Pleust au Ciel cependant qu'vne heureuse auanture , En ces bois escartez la peust mener vn iour, Et que, iettant les yeux dessus ceste écriture , Elle sceut que iamais ie n'auray d'autre amour.

Ceux qui par des raisons me penseroient contraindre De me bander les yeux et quitter mon plaisir, Ils serreroient mes nœuds s'ils se pouuoient estreindre Car il n'est point de loix pour vn si beau désir;

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