LE DVC DE VENDOSME
(Décembre 1603.)
César , fils de Henry, le miracle du monde, Il sera bientost temps que ta vertu responde Aux présages heureux que tu donnes de toy, Et qu'en les surmontant, tu contentes le Roy. Le Démon de l'Estat te porte hors d'enfance , Pour servir au Dauphin, les délices de France. Ton courage t'appelle et met en mille lieux L'image de la gloire au deuant de tes yeux : Suy les pas de ton Père , et redonne à sa vie Des tesmoins immortels comme tu l'as suiuie. Les esprits généreux , malgré les loix du Temps , Nous font voir leur Automne auecque leur Printemps : Et le cours du soleil , le tyran des années , Ne se doit obseruer pour les âmes bien nées. Ce grand Mars (2) à treize ans aux batailles estoit, Et son ange en naissant aux périls le portoit.
(1) Despinelle. Parnasse des plus excellents poètes de ce temps. -1618, Lyon, par Barthélémy Ancelin , imprimeur et libraire ordinaire du Roy, 2 vol. in-18 (fol. 44, verso).
Cette pièce a été publiée , pour la première fois, en 4 604, in-4°, à Paris.
César duc de Vendosme , fils aîné de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, naquit, eu juin 1594, au château de Coucy, en Picardie. Il n'avait pas 4 0 ans quand ce poème fut composé pour lui.
(2) Henri IV.
Si de ce que tu sçais tu retardes l'usage , Tout ce que tu promets sera pour ton dommage, Les lettres et les arts ne sont que d'ornement ; Il faut sur l'action mettre ton fondement. Ces lumières d'esprit , ces esclairs de nature , Qui contentent la Cour, où tu prends nourriture , En vn âge plus meur peut-estre s'esteindront , Ou, n'en vsant pas bien, ta fortune perdront, l'aime mieux les terroirs moins plaisants à la veuë, Qui rendent tous les ans leur prouince pourveuë De blé , de vin , de bois et d'autre utilité , Qu'une terre plus belle , et sans fertilité , Qui porte les lauriers , les myrthes et les roses, Mais qui prend des voisins toutes les autres choses.
Aux ministres des Dieux et de leur volonté , Comme les Princes sont , i'aime mieux la bonté , Le silence , les faicts, la foy, la patience, Et la iuste valeur, que toute autre science : Le Tybre vit les siens adonnés à ces arts , Qui sont dignes des Roys , et propres aux Césars. Ces héros des vieux temps, ces astres de la guerre, Du bruit de leur valeur n'ont pas remply la terre, Ny pour estre subtils , ny pour estre rusez : Les trauaux , les combats, qu'ils se sont proposez, De l'amour de la gloire ayant l'ame saisie, Leur ont acquis l'Empire et d'Afrique et d'Asie. César, fils de Henry, tel comme eux tu seras, Et, né d'vn p!us grand queux, tu les surpasseras, Si tu veux prendre garde à ces vers , que ie donne Non seulement à toy, mais à ceste couronne.
Iette les yeux au Ciel; c'est là que ie voudrois Prendre l'appuy des grands et l'ornement des Roys ;
Et non pas de ces vers , ny de tout autre ouurage Des siècles plus scauans, ou de ceux de nostre âge. Donne ton cœur à Dieu, recerche son secours, Et sur luy seulement fonde l'heur de tes iours. Fuy, pour suiure ses loys, les fortunes prospères ; Et ne t'esîoigne point de la foy de tes pères.
Au langage, aux habits, i'aime à voir adiouster Ce qu'vne longue Paix nous peut faire gouster 5 Et voir combien le Temps, Roy des choses mortelles, Donne et desrobe aux arts de richesses nouuelles : En la Foy seulement ie hay la nouueauté 5 Plus elle est pleine d'ans , plus elle a de beauté. Mais il faut, croyant bien, adorer et se taire, Défendant à nos sens d'esplucher ce mystère. Tu peux en tous endroicts, et lorsque tu le veux , Inuoquer l'Eternel, et luy faire des vœux : Pour ceux qui viuent bien, le monde n'est qu'vn temple. Mais tu luy dois ta vie, au peuple ton exemple 5 Le Chef peut sur la foy comme il faict sur les mœurs. L'Orient autrefois suiuit ses Empereurs Et les peuples du Nort, esteignant leur lumière , Changèrent sous leurs Roys leur créance première.
Sans faire le deuot que ton cœur soit entier, Autant que peut porter la loy de ton métier : Dieu ne s'achète point par de grands sacrifices , Ny pour luy consacrer de pompeux édifices ; Il aime beaucoup mieux les esprits innocents , Que les autels couuerts de chandelle et d'encens.
Hay les sectes de part, mais aime tous les hommes, Sans te réduire aux loix des climats où nous sommes $ Que l'Arabe , le Scythe , et ces fronts bazannez Qui sous vn autre ciel que le nostre sont nez ,
Ne soyent tenus de toy pour des peuples barbares j Et chery leurs esprits , s'il s'en trouue de rares.
Comme le soleil voit toutes les nations, Sur tout le genre humain iette tes passions. Ce que le tour voûté de ces boules creusées Couure de régions , diuersement posées , Et tout ce que Titan de nous se reculant , Auec ses fiâmes d'or icy bas va bruslant, Est la terre du Prince ; et si le sort l'appelle , Bien qu'il vist chaque iour quelque riue nouuelle , Non plus que le soleil , il n'est point estranger, Pourveu que par valleur il s'y puisse loger. Ainsi le Roy d'Ithaque , allant apprendre à viure , Se fist sçauant , et n'eut que le monde pour liure.
Plus d'vn chemin se montre à tes yeux affamez , Pour rendre auant le temps tes trauaux renommez. Les dieux de l'Océan attendent à la porte Qu'vn chariot marin sur les ondes t'emporte -, Et , comme de son fils secondant le dessein , Thetis à tes vaisseaux , abandonne son sein ; Non pour te faire Roy de ses peuples sauuages, Mais afin que , passant par delà leurs riuages , Plutost que par les vents par la gloire agité , Tu tournes vers la Iaue ou devers le Catay, Ramenant au retour, sur ta poupe montées , Des familles des Roys par tes armes domtees , Et que ta flote gaye auecques ces trésors Qui sont dignes de toy, reuienne voir nos ports.
0 combien iour et nuict la grandeur de ton Père Te montre de trauaux et de chemin à faire ! le te voudrois bien voir entre les Othomans , Arbitre de leurs faicls, ou chef des Allemans ,
Renoncer aux lauriers d'une guerre intestine , Pour en aller cercher dedans la Palestine : Et, forçant la Syrie à quiter le turban, Planter tes estendars sur le haut du Liban, Et que l'Eufrate veist , sous ses palmes dorées , Les armes des François à iamais arborées.
Moy, ieverrois les moeurs de tant d'hommes diuers, Et cette grand'Cité qui commande à trois mers ; le verrois leurs maisons, leurs superbes mosquées , Et de vaines erreurs ces âmes offusquées , Changeant en peu de temps et de maistre et de Ioy, Reuiendroient quant et nous adorer nostre Roy. Au retour, ie voudrois sacrer à la mémoire Des monumens parlans messagers de ta gloire : Le Temps , père de tous , deuore ses enfans , Et triomphe à la fin des actes triomphans , Si les Anges du monde, amis des grands courages, N'empeschent par leurs vers la puissance des âges.
Souuien-toy donc, par là, d'estimer les esprits Qui te peuuent donner ce qui n'a point de pris ; Croy que les lettres sont les flambeaux de la vie, Les nourrices des moeurs, par qui l'ame rauie Dedans le premier ciel aisément peut entrer, Et là, dans l'auenir hardiment pénétrer. Par elles, dans ton lict, l'Océan tu trauerses Et vois de l'uniuers les régions diuerses -, Par elles, les mortels immortels sont rendus ; Ce sont les deux remparts des lieux mieux défendus, Les reines des destins , les mères de l'usage , Les chaisnes des désirs , et l'ame du langage, La source des conseils, le repos des labeurs, Les charmes des ennuis, et l'oubly des douleurs.
Ces vainqueurs qui trouuoient la terre trop petite > Et qu'on ne peut nommer et taire leur mérite , S'estant appelés grands, par elles sont fameux, Et tu peux les aimant l'estre aussi bien comme eux. Ramené donc icy ces beautez dédaignées Et fay que, par César, les Muses eslongnees, Qui si soigneusement iusqu'icy t'ont nourri , Reuiennent à la Cour au siècle de Henry. le ne veux pas pourtant que ton coeur s'en affole 5 Instruy-toi pour le monde , et non pas pour l'école : Il faut que ton sçauoir se decouure en viuant, Et t'aime beaucoup mieux habile que sçauant. Le nombre des chemins le pèlerin retarde j Qui sçait tant de raisons iamais ne se hazarde. Sans espouser les arts, ny sans les ignorer, C'est estre assez sçauant que de les honorer.
Pren tes secours partout, aux iardins, à la table 5 Que mesme le menteur te fasse véritable : Le vice enseigne plus, quand on peut l'euiter, Que ne faict la vertu, ne pouuant l'imiter.
Comme en voyant les mers, dont l'Europe est bornée , Ayant sans nul regret la France abandonnée, Et l'assiete et le cours des fleuues et des lieux Seulement en passant arresteront tes yeux 5 Tu verras, d'un regard ietté sur tes passages, Tout ce qui nous peut plaire et nous rendre plus sages, Leur ordre, leurs esprits, leurs ouurages plus beaux, Le lieu des grands combats, leurs arcs et leurs tombeaux. Mais ny des vieux Romains la demeure sacrée , Ou celle que le ciel dans la mer voit ancrée (1),
(1) Venise.
Ny ce que l'Eridan de ses eaux réfléchit (1), Ny tes vieilles citez que la Meuze enrichit, Ou tout ce que le Rhin de nos terres diuise, Ny ces champs amoureux de la belle Thamise , Ne pourront pas longtemps ton esprit retenir, Et chargé de butin tu voudras reuenir.
Des sciences ainsi tu dois , comme des villes, Rapporter au métier (2) les secrets plus utiles , Et les réduire au but d'un Prince conquérant. Autrement i'aime mieux que tu sois ignorant ; Car les princes lettrez sans valleur ie mesprise , Et ne leur donne rang qu'au Sénat de Venise.
Aime donc les dangers et porte les trauaux. Montrant d'aimer la guerre, en aimant les cheuaux , Aux courses, aux tournoys, commence la carrière Et parois le premier aux combats de barrière : Et ne croy que, pour estre yssu du sang des Dieux, Si tu ne vas cerchant les actes glorieux, Que les coeurs esleuez , ny le peuple t'adore, lupiter eut deux fils, dont nous parlons encore , L'vn, ardent à la gloire , Hercule se nomma , Et de tant de hauts faits sa valeur renomma Qu'on doit dire plutost qu'il est filz de ses gestes, Ayant rang au palais des lumières célestes. L'autre, de sa nature aux vices adonné, Bien que du mesme père icy bas il fust né , De ce fleuue fameux sonde les eaux profondes, Tousiours brûlant de soif dans le milieu des ondes.
(1) Rafreschit. (Rosset.)
(2) Le métier des armes.
Westerns point ce grand iour, que du ciel tu reçois, D'estre né de Henry, le soldat des François.
Garde mesme à ton dan, comme il faut, ta parole, Non pour ce que la foy dedans le Capitole Auprès de Iupiter eust son throsne esleué , Mais pour ce que l'Estat par elle est conserue . Que la terre et la mer tiennent leur repos d'elle ; Et la garde aux combats mesme à l'homme infidelle. C'est l'espoir des vaincus, l'ornement des vainqueurs, Le cinquiesme élément, la Déesse des cœurs, Dont les liens sacrés nous sont si nécessaires , Qu'elle garde ses droicts iusqu'entre les corsaires.
Tiens, comme fils de Roy, la libéralité, Soit d'effect ou de nom , pleine d'utilité : C'est l'esclat des vertus , et le manteau du vice. Peu d'hommes sont tenus de te faire seruice, Ce n'est pas comme aux Rois, enfans de Iupiter ; Si tu veux des suiets , il faut les acheter. A te les acquérir de bonne heure commence ; Mais fay soigneusement des hommes différence. Il ne faut pas sans chois tes dons abandonner, Car beaucoup sçauent perdre et peu sçauent donner.
A tout autre qu'à toi ces fiâmes amoureuses , Qui bruslent chastement les âmes généreuses , Ne me déplaisent point ; alors que deux beaux yeux. Eleuant dans le ciel leurs desseings glorieux, Pour voir par la vertu leur foy récompensée , Leur font abandonner toute basse pensée, Et, dessous ceste ardeur, ne recerchent si non Que d'éleuer leur gloire , et d'accroistre le nom De la beauté qui tient leur liberté captiue. L'amour ne fut iamais dans une ame eraintiue :
Mais puisque les Destins, Rois de l'éternité, Eux mesme ont faict les nœuds de ta captiuité, Choisissant la beauté (1) qui passe de naissance De fortune et d'honneur les déesses de France , Adore ta prison, et fay voir en croissant L'effect des vœux sacrez que tu fis en naissant.
Tu verras de bonheur ta ieunesse suiuie , Fuyant les voluptez sepulchres de la vie ; Les trauaux glorieux t'en donneront assez , Les prenant seulement quand ils seront passez.
Si tu dis ton secret , tu donnes ta franchise , Et ne peux mettre à fin nulle haute entreprise.
N'aime point à parler, mais parle nettement , Et plus au sens qu'aux mots cerche ton ornement 5 Dy plus communément les choses moins vulgaires , C'est où l'art est plus beau quand il ne paroit gueres. le hay les vains discours grauement prononcez. Ces théâtres d'vn iour que le peuple a dressez , Et ces colosses creux , tous remplis de fascines , Ressemblent à ces gens qui , d'accens et de mines , Semblent porter la masse et la peau du lion , Et toute leur valeur n'est qu'en opinion.
Supporte les defaults ; marque les sans en rire , Et ne pers point de cœurs pour te plaire à médire.
Retien plus ton courroux, plus ton esprit est pront : Mais il vaut mieux encor le porter sur le front , Que, l'ayant au dedans, le nourrir pour mal-faire; Plus on a de pouuoir, moins il faut de colère.
(1) Le duc de Vendosme était-il déjà fiancé à Françoise de Lorraine , duchesse de Mercosur, qu'il épousa plus tard et dont il eut un fils, Louis duc de Mercœur, en 4612 ?
Les astres plus puissants vont plus tardiuement , Et les fleuues plus grands coulent plus doucement,
Rens de tes ennemis la fortune abaissée ; Porte celle des tiens, quand elle est trauersee. le hay ces Princes moulx qu'on ne peut allumer ; Il faut sçauoir hayr, pour sçauoir bien aimer.
La pompe des habits est indigne des Princes 5 Leur despense doit estre aux ports de leurs prouinces, Aux temples, aux palais, à l'hospitalité -, Et leurs faits doiuent tendre à l'immortalité. Encore Babylon ny la grande Carthage N'ont sçeu , contre les temps, garder leur auantage, Ny mesme Iupiter défendre ses maisons, Estant maistre des Dieux, du pouuoir des saisons 5 N'en espère pas mieux ; car la chaux et les sables , Les marbres et les bois sont choses périssables. Par les rares esprits cerche l'éternité, Ou comme a faict César, non par la vanité (1). Des yeux de l'Vniuers se lira ton histoire ; Cent âges seulement borneront ta mémoire.
Les rayons du soleil peuuent estre cachez 5 Mais des Princes tousiours paroissent les péchez.
Au milieu de la Cour i'acheuoy cet ouurage, Lorsqu'Apollon tout bas acheuoit son voyage , Et que le tour du ciel , desia par douze fois, Auoit esté reueu par la Reine des mois. Quand après tant de maux et de faits mémorables, Le grand Henry, couuert de lauriers vénérables,
(-1) Comme a fait César en écrivant ses Commentaires
îNay pour l'heur de son âge, à qui la terre doit Tout ce qu'à tant de Dieux iadis elle rendoit, Viuoit heureusement à l'omhre de ses palmes , Ayant rendu nos iours et ses prouinces calmes , Et dans vn Paradis, au milieu des desers, Meloit aux ieux de Mars les lettres et les vers.
Sous un sceptre si doux , l'Europe renaissante , Comme dessous Traian , redeuint florissante ; Paris , roy des cités , sa pompe reprenoit ; Aux lieux inhabitez le peuple reuenoit ; Et chacun en repos , d'espérance certaine , Attendoit doucement la moisson de sa peine. Du Sénat et des loix la vieille maiesté Mettoit de iour en iour l'empire en seureté ; L'océan estoit libre, et ses portes ouuertes Receuoient les vaisseaux sans pillage et sans pertes ; La terre , de longtemps amassant des trésors , Les offroit aux passans et les iettoit dehors. On voyoit à nos vœux toutes choses propices.
La Reine cependant , mère de nos délices , De pudiques pensers son esprit nourrissant , Faisoit, par ses vertus, qu'on alloit bénissant Le iour que ce grand Mars, toutrayonneux de gloire, Alla , comme vaincu , sortant de la victoire , Le diadème bas, offrir sa liberté , Pour rendre de nos iours le repos arresté ; Soit que Phœbus, quittant les palais de Neree, Peignât au bord du Nil sa perruque dorée , Soit, que par ses cheuaux de peine appesantis, Il se fîst reporter dans les bras de Tethis.
Les courtisans guerriers , que le repos trauaille , Souhaitoient sous ce Prince encore une bataille;
Mais comme capitaine il auoit tout domté , Et puis comme Monarque il s'estoit surmonté -, Si bien qu'on le nommoit, adorant sa vaillance, Roy des Rois estrangers, et père de la France.