‹ Vauquelin des-YveteauxChapitre 4 sur 39 · OEVVRES DE MONSIEVR DES-PORTES · texte numérisé non relu

OEVVRES DE MONSIEVR DES-PORTES

Ie n'aime plus les vers , et toute ma colère Est de voir tant d'esprits qui se meslent d'en faire, Nous brouiller du papier que pour liures on vend , Et ce sont toutesfois des caprices de vent. Ces causeurs despourueus de forces naturelles , D'vn plumage emprunté se façonnent des ailes : Et comme oyseaux blessez ils s'éleuent en haut , Et puis tout à la fois la force leur défaut.

Il ne peut qu'vne mère en enfans trop féconde , N'en mette de boiteux ou de bossus au monde *• Entre tant de rymeurs , que*la langue a tous faits , On ne doit s'ébahir s'il en est d'imparfaits : Par le trop d'ornements sa gloire est oppressée , Comme par trop d'espis la moisson est versée. Les Muses ont perdu toute leur chasteté, Et comme on voit en tout nostre siècle effronté, A ceste heure chacun met la main sous leur robe , Entre dedans leur temple et leurs secrets dérobe.

(1 ) Les premières œuures de Philippes Des - Portes , à Paris , par Mamert Pâtisson, imprimeur du Roy, 4G00, in-8<>, p. 7.

En ces âges naissans pleins de rusticité , Où les premiers mortels, en leur simplicité , Veirent d'vn cœur content, ainsi que de fontaines , Découler le nectar des montagnes hautaines : Et sans chaud et sans froid vn aimable printems Ioindre la fleur, la feuille et le fruit en tout tems : Lorsque sans nul trauail , aux hommes inutile , La terre aux plus oysifs se monstroit plus fertile. Ceux qui du mont Parnasse au ciel pouuoient monter, Du peuple estoient tenus enfans de Iupiter, Comme es oracles saincts croiant à leurs paroles , Leurs images estoient des autres les idoles. On voyoit en leur nom des temples esleuez , Et pour garder leurs corps on tenoit reseruez Des tombeaux enrichis de pilliers et d'arcades Qui soustenoient les lis et les roses muscades , Tandis que leurs esprits alloient en d'autres lieux , Où des astres plus nets esclairoyent à leurs yeux.

Depuis que de ce Dieu la nourrice secrète L'eut tiré doucement de son antre de Crète , Et qu'il nous eut donné , par des mois si diuers. Apres de doux printemps de si fascheux hyuers : Que l'on n'eut désormais plus de fruit sans semence, Et qu'il fallut des lois pour garder l'innocence, Tous ces premiers honneurs que l'on auoit rendus A cet art tout diuin , furent presque perdus : Les Rois pourtant encor y mettoient leur estude. Mais depuis qu'vne langue est hors de seruitude , Et qu'il est tant de mots que chacun peut parler, Ce grand nombre de vers qui sont bons à brûler, Des sçauans et des grands les esprits importune Et leur fait mespriser ceste gloire commune.

Pour dédaigner l'objet qui nous est le plus cher, C'est assés quand beaucoup en osent approcher.

Comme vne fleur secrète , vne odorante rose , Qui seule seurement sur l'espine repose Dans un iardin bien clos , ou dans quelque verger, Qui n'est veu des troupeaux ni conneu du berger. Le soleil en fait cas, et rayonnant sur elle Accroist de ses presens sa beauté naturelle : L'aube sur l'orient déployant ses habits Sur elle de son sein fait tomber les rubis. Ceste fleur en passant est de tous désirée, La fille en veut parer sa perruque dorée, Le rosier la cachant montre de ne faillir A repousser la main qui la viendra cueillir. Mais si par les troupeaux sa couleur est fanée Et par l'œil des bergers sa beauté profanée, Ses feuilles sans odeur tombent sous l'églantier, Et perd en vn instant son ornement entier.

Ces pudiques beautez à la fin trop faschees De voir de gens de peu leurs faueurs recerchees , Leurs saincts ruisseaux troublés, et par impunité Tout le monde attenter à leur virginité , Laissent le temple ouuert, et toutes en colère En retournant s'asseoir aux costez de leur père , Abandonnent leur art sans honneur et sans pris , Profané par la voix de tant de bas espris.

Ainsi par les saisons tout fleurit et s'efface , Les choses pour vn temps l'une à l'autre font place , Et toutes à la fin cèdent au changement Quand il n'est plus de lieu pour leur accroissement : Lorsque du plus haut ciel les Muses descendues N'auoient qu'en peu d'espris leurs fiâmes espandues ,

De leurs chastes amours les premiers inspirez Ouurirent des trésors de la France admirez : Mais rien n'estant iamais parfait de sa naissance, Us ne peurent trouuer parmy tant d'ignorance Ce qu'auecque plus d'art les autres ont cerché , Voyant par les premiers le chemin défriché.

Quand de si peu de mots la France auoit Fvsage , C'estoit estre sçauant que d'auoir du langage : Rien ne se peut former et pollir à la fois , Et faut beaucoup de mots pour en faire le chois.

Ces esprits emportoyent la gloire toute entière , Si tousiours la façon eust suiui la matière : Mais souuent à leurs vers defailloit la beauté, Comme aux corps qui n'ont rien qu'vne lourde santé. A ces vieux bastimens ils estoient comparables, Dont le fondement ferme et les portes durables De l'orage et des vents mesprisent les efforts, Mais qui sans ornement, et dedans et dehors, N'ont nul éclat riant où l'œil se puisse plaire. L'email des chiffres d'or dans les chambres n'esclaire, Ny des marbres diuers la luisante clairté , Et n'ont rien qui ne soit pour la nécessité ; Non plus que ces guerriers vestus d'armes pesantes , Qui les pourraient auoir et bonnes et luisantes : Mais voulant aux combats seulement s'asseurer, Ont soin de se couurir et non de se parer.

Les derniers qui vouloyent s'éloigner de ces vices, Ont assis Apollon au throsue des délices, Mais de trop de liens contraint sa maiesté. Luy qui comme un grand Dieu n'a rien de limité , Qui dessus tous les arts estendant son empire. De pompe et d'appareil souloit partout reluire :

En cest âge dernier, chassé de sa maison , Se voit dedans l'enclos d'vne estroite prison , Et réduit sous le ioug de pointes figurées , Souffre contre son gré ses bornes mesurées Par des ieunes esprits, dont le foible cerueau Veut produire à la cour vn langage nouueau , Qui plaist aux ignorans et nostre langue infecte De rymes et de mots pris en leur dialecte. Et, comme ces portraicts de longtemps commencez D'vn pinceau délicat craintiuement poussez , Qui ne sont releuez que par la patience , Monstrent en leur douceur plus d'art que de science, Leurs vers ont par trauail plus de subtilité Que de force requise à l'immortalité ; Semblables aux muguets , plus soigneux du visage Que des effects d'honneur qui partent du courage-, Car comme ces beaux fils, remplis de vanité, Recerchent le parfum premier que la santé ; Ces ignorans fardez de parolles deiointes , Premier que leur suiet vont recercher les pointes ; Si bien que les premiers sont trop près du berceau , Les derniers en naissant ont trouué leur tombeau. Des-Portes tout rempli de lumière et de gloire , Qui de l'éternité limite sa mémoire , Ny trop près de la fin ny du commencement , Seul quant et la fureur a eu le iugement. Car, pour estre touiours à luy-mesme semblable , Il empesche qu'aucun ne luy soit comparable : Et sans monter trop haut ny trop bas deualler, Fait qu'estant tout égal , on ne peut l'egaller. L'Amour n'auroit sans luy ny flame ny cordage. Et comme cet Amour débrouilla le nuage

De la masse confuse où tout le monde estoit ,

Lorsque chaque élément sans ordre combattoit,

De tant d'esprits confus cest esprit nous dégage,

Et la France luy doit la règle du langage.

On deuient tout sçauant quand on sçait l'admirer,

Et cest œuvre si net ne se peut comparer

Qu'à ce chemin de laict que marqua dans la nue

Cette belle Iunon , quand dormant toute nue,

Et sur vn lict d'ceillets ses nymphes attendant ,

Hercule à ses tetins elle trouua pendant ,

Et veist à son resueil vne sente blanchie

Des perles de son laict à iamais enrichie ,

Et des lys argentez, que la terre conceut

De la blanche liqueur qu'après elle receut.

Esprit , qui des plus grands la louange surpasses , Dormant dedans le sein des Muses et des Grâces, Tu nous feis vn chemin net et délicieux, Qui peut en le suiuant nous mettre dans les cieux. Ces parolles d'amour qu'Amour t'a reuelees , Plus pures que les lis qui croissent es vallées , Sont lis pris sur vn mont où personne n'atteint, Qui ne perdront iamais la couleur de leur teint; Car aux iardins du ciel ils ont eu leur naissance , Et plantez en la terre à l'honneur de la France D'vne immortelle main, la mère des Amours Les va d'vne eau de Meurthe arrouser tous les iours.

Escrire encore après ces parolles diuines, C'est bien auprès des lis approcher les espines. Si ce qu'on peut de mieux c'est de les imiter, Puisqu'il est impossible, il ne faut plus chanter.

Rare exemple d'amour et des âmes fidelles, Qui mets dans nos esprits des créances nouuelles

De ton sexe tenu plein d'infidélité,

Belle Anne (1), qui fais honte à la pudicité

D'vne (2) qui la perdant se rendit éternelle ,

Et fist quitter aux Rois leur terre paternelle ,

Qui portes sur le front vn printemps de beautez ,

Ouurant deuant nos yeux des fleurs de tous costez :

le ne laisseray pas , belle et chaste maistresse ,

Auant que de mourir d'acquitter ma promesse ,

Sans espoir du renom des autres attendu ;

Et tandis que ie vay cercher ce qui t'est deu ,

Comme vn qui de l'Amour, comme moy tributaire,

Se rencontre en resuant sur vne eau solitaire ,

Et parmy tous les lieux d'un désert écarté ,

Songeant tousiours aux yeux, Rois de sa liberté,

Voit dedans le crystal de ceste onde de verre

Les monts, les prez , les bois, comme il faict sur la terre :

Dans ce liure tout plein de nos affections ,

Contemple mon tourment et tes perfections.

(1) L'auteur des Bastons rompus sur le Vieil-de-la-Montagne , pamphlet en vers contre Des-Yveteaux , que l'on trouvera à la fin de ce volume , accuse notre auteur de s'être approprié une élégie que son père avait composée.

M. Pichon, dans sa savante Notice sur les Vauquelin père et fils (Paris, Techener, 4 846, in-8°), se demande si cette pièce ne serait pas, par hasard, celle que Des-Yveteaux adressa à Des-Portes.

S'il en était ainsi , le nom d'ÀNNE et les vers suivants s'appliqueraient à Anne de Bourgueville, femme de Vauquelin de la Fresnaye et mère de Des-Yveteaux.

Mais notre auteur aurait-il été assez maladroit pour laisser subsister ce nom , indice de son larcin ; et d'autres éditeurs , qui ont imprimé : Belle Ame au lieu de : Belle Anne , ne l'auraient-ils fait que pour dissimuler la fourberie ? — C'est , je crois , une question qui ne sera jamais résolue.

(2) Lucrèce.

AV ROY

STANCES (1)

(Vers 1G00.)

Heisry, dieu de nostre espérance, Tandis que l'empire t'attend, Que peut faire toute la France Afin de te rendre content ?

De quelles couronnes de gloire, D'arcs de triomphe et de lauriers , Peut-elle marquer ta victoire , Qui parmy ses souspirs derniers Et sur les cendres reschauffees r Au lieu d'vn sepulchre si pront , Luy rebastit tant de trophées , Et luy met cent palmes au front.

(1) Le second liure des Délices de la Poésie Françoise , ou nouueau recueil des plus beaux vers de ce temps, par J. Baudoin. T. Dubray, -1620, in-8<\ p. 4 96.

Cette pièce doit être coupée en stances de douze -vers. Elle est imprimée de cette façon dans Le Cabinet des Muses ( Rouen T Du Petit- Val, 4618). '

C'est à tort que Baudoin la divise en quatrains.

Pour moy, dans ce lieu solitaire Où la fortune m'a reduict , A la fin ie ne puis me taire $ Ton nom me reueille la nuict , Et porte en moy-mesme la honte D'vn qui cache la vérité , Si par les âges ie ne conte Tes faicts à la postérité, Et que quand , par des lois escrites , Tu ne regnerois iustement , Qu'il eust fallu pour tes mérites Te faire Roy par iugement.

Grand Prince , à toi seul comparable , Le doux soin des Dieux immortels , Ceste valeur si mémorable Partout doit auoir des autels :

Et ne luy bastir point de temples Où ses ouurages soient escrits , Ce seroit oster les exemples A tant de glorieux esprits Qui naistront , remplis de vaillance , De la Maison d'vn si grand Roy, Et faire mourir l'espérance Des vaillans qui viuent sous toy.

Que de ce iour si vénérable On s'aille a iamais souuenant , Auquel cet Alcide adorable , Malgré le ciel le retenant , Vint enfin visiter la terre , Où tant de peuples souleuez

Ne pouuoient , après ceste guerre ,

Que par luy seul estre sauvez ,

Qui , plein d'vne ame iuste et saincte ,

En desdaignant de se donner

Lumière d'vne chose estaincte ,

Ne sçait que vaincre et pardonner ( i ).

Que si ce destin n'a peu faire Qu'il ne nous l'ait faict acheter, Et qu'il a semblé nécessaire Que pour seruir son Iupiter, Ce ciel , plein de feux et d'orage , Vist de nouueau deuant nos yeux Foudroyer la force et la rage De tant de géants furieux -, La France , au milieu de ses larmes , Bénit son mal et sa douleur, Adorant la cause des armes D'où vient l'effect de son bonheur.

Et, bien que ses champs et ses villes Ayent souffert si longuement , Elle doit aux guerres ciuiles Sa ioie et son contentement, Qui firent venir ce Neptune Quant et ces flots impétueux , Pour prendre garde à sa fortune Parmi ces bouillons fluctueux ,

(1 ) On dirait que Voltaire s'est inspiré de ces stances pour le début et en particulier pour le quatrième vers de la Henriade :

« Calma les factions, sut vaincre et pardonner. »

Qui , malgré la fureur de l'onde , Nous remet au port seurement , Enuoyant la Paix par le monde , Dessus l'vn et l'autre élément.

Enfin , après vn si grand nombre De chefs et de peuples domptez , Il faut se reposer à l'ombre Des lauriers si bien achetez.

Sire, il est temps de prendre garde Que vostre nom est immortel, Mais que la mort ne se retarde , Et que l'arrest du ciel est tel Pour ceux qui portent des couronnes Comme pour les bergers des bois :

Yiuant donc pour tant de personnes , Yiuez pour vous aucunes fois.

D'vn air offusqué de nuage , Pour tousiours le maistre des dieux Ne veut pas couurir son visage , Et cacher son œil à nos yeux.

Luy mesme d'vn soin charitable Ayant ordonnez les destins, Se va mettre au rang à la table Et recommence ses festins.

La mesme main dont le tonnerre Dessus les meschants est poussé, Du beau Troyen reçoit le verre Lorsque son courroux est passé.

Et puisqu'vne gloire parfaicte Ne peut aller en augmentant, Rendez la fortune suiette Par la paix du tout l'arrestant.

Faictes qu'il ne soit plus loisible Au cours de la Fatalité , Qui verra ce règne paisible , D'y prendre tant d'authorité.

Vostre valeur s'est fait connoistre Desia par tant de lieux diuers , Qu'aussi bien on ne peut l'accroistre Si l'on n'accroissoit l'Vniuers.

DISCOVRS

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