‹ Vauquelin des-YveteauxChapitre 31 sur 39 · SONNET XIV · texte numérisé non relu

SONNET XIV

De toutes passions i'esteins la violence; le me passe aysement des caresses du Roy ; L'amour de mon pays ne peut plus rien sur moy : le hay ce que chacun estime en apparence.

De tout, sans me fascher, on peut faire défense, Et sans me resiouir establir toute loy, Car i'ay perdu le goust, et bientost ie me voy. Aussi las des effects comme de l'espérance.

Mais comme ie suy mort au reste des plaisirs , le me sens si sensible au feu de mes désirs , Que cent fois hors de moy mon ame se promeine,

Et desdaignant la terre et n'aspirant qu'aux Cieux, La grandeur de la Cour et sa pompe plus vaine, Sans toucher mon esprit passe devant mes yeux.

(1) Quoique ce sonuet ait été composé bien avant le précédent , puisqu'il se trouve dans le t. II de Despinelle (1607) , nous avons cru devoir le placer ici à défaut d'un sonnet chrétien, qui est perdu et par lequel, au dire de Daniel Huet, Des-Yveteaux avait réparé le scandale de celui qui lui a été si souvent reproché.

L'INSTITVTION DV PRINCE (1).

IL semble qu'il seroit aussy inutile de s'amuser à dire combien la bonne nourriture des Princes est importante , comme il seroit superflu de mettre peine à persuader que la bonté et la douceur de l'air sont aussy nécessaires à ceux qui en reçoiuent les impressions , comme la corruption et l'empoisonnement des riuieres et des fontaines publicques seroient dommageables à tout le monde; car, au lieu de regarder les almanachs pour sçauoir les bonnes ou les mauuaises années , il ne faut que considérer les vertus et les vices des Princes, qui sont les astres des peuples et les vrays soleils de la terre. Et, comme c'est vn léger aduantage aux plus belles villes du monde que leurs murailles et leurs portes soyent magnifiques, si les habitans en sont vicieux et de peu de courage, aussy

(1) Ce mémoire, qui se trouve au commencement d'un manuscrit de la Bibliothèque Impériale , coté : S. F. 495, a été composé en 1643, au moment où, Louis XIII venant de mourir, Anne d'Autriche s'occupait de choisir un gouverneur au jeune roi Louis XIV. Cet écrit avait été demandé à Des-Yveteaux , qui put se flatter un instant d'avoir un second roi pour élève. Il y pose d'excellents principes d'éducation ; mais ses amours et ses procès lui avaient l'ait une réputation qui dut effrayer la Reine , et on doit peu s'étonner qu'on lui ait préféré Hardouin de Perefixe.

la splendeur et l'esclat de la fortune ne produisent que du dommage et de la honte à ceux qui sont esleuez sans valleur et sans mérites , quoy que quelquefois la grandeur d'vn bon vaisseau cache les deffauts d'vn mauuais pilote.

Mais pour venir au faict, le fondement de mon intention est de faciliter et d'applanir quelque chemin à la première instruction du Prince , lequel ayant la partie de la rayson foible , celle de la colère et de la volunté tres-forte, est d'autant plus difficile à gouuerner, qu'il semble estre nay pour gouuerner et pour commander aux autres, principallement quand il est nay Roy et qu'il n'a iamais esté exercé par la bonne et par la mauuaise fortune; et encores que ie m'estime entre les moindres de ceux qui peuuent apporter quelque soulagement à vn labeur si pénible et si glorieux; neantmoins, comme il est ordinaire à ceux qui veullent faire vn grand voyage de demander le chemin aux autres qui en sont reuenus, ie diray, puisque l'on me le commande, ce que la souuenance et la pratique m'en ont layssé en l'esprit, tenant impossible à qui que ce soit de monstrer des voyes infaillibles par lesquelles on puisse paruenir heureusement et seurement à un chemin si haut , principallement dans la Cour, où tant de choses portent à faux. Cela n'empesche pas pourtant, qu'encore que l'on aye dit autresfois qu'il n'appartient qu'aux Roys de nourrir les Roys, que ceux qui les ont veus nourrir n'ayent beaucoup d'aduantage, quoy qu'il soit tousiours mal aysé de faire venir du bled sur les rochers, dans les sables et parmy les espines -, car, quoy que la semence soit bonne et celuy qui la iette

de mesme, les sables la bruslent, les espines Pestouffent et le vent l'emporte par les chemins , où elle est plus utile aux oyseaux qu'aux Princes 5 et souuent on a veu que tout ce que le jardinier semé ne leue point, et ce que la terre produit naturellement vient en abundance.

le ne laysseray pas d'escrire que i'arriuay à la Cour par le commandement de Henry le Grand , lorsque la Reyne Marie de Medicis estoit grosse, et trouuant le Roy auprès d'elle qui faisoit marcher Monsieur de Vendosme deuant luy, il me commanda de m'engager dans la conduite de son institution, afin qu'en suyte i'entreprisse, avec plus de seureté et d'expérience , la nourriture de Monsieur le Dauphin, après celle de Monsieur de Vendosme, qui pour lors estoit en délice à Sa Maiesté , qui aussi me le bailla un peu tard , le Roy lui ayant desia donné grand part à ses plaisirs plus secrets, et l'ayant admis à tous les entretiens du cabinet, qui sont souuent assez libres, l'employant à des choses qui sembloyent le rendre plus propre au contentement particulier de Sa Maiesté qu'au bien de son seruice , estant esleué hautement et tendrement dans la paix et les triumphes de la guerre 5 tellement qu'ayant eu cest employ trop tard, je le quittay trop tost, comme ie feis aussy celuy duquel ie fus après honoré en qualité de précepteur de Monsieur le Dauphin, lequel depuis fust Louys treiziesme, et qui n'auoit pas eu, en l'âge où est le Roy, moins de vigueur d'esprit ny de beauté de corps qu'a pour ceste heure Sa Maiesté.

En quoy l'on peut remarquer ce que vaut l'institution et ce que peut la nourriture; car c'estoit vn

subiect pour en faire vn grand Prince , à cause qu'il auoit vne assez cuisante ialousye de son authorité , qui n'a iamais creue en vne profonde application , quoy qu'elle fust tardiue aux choses que l'on luy representoit, sur lesquelles il auoit assez de iugement pour en faire vne bonne élection , qui estoit toutefois sans suitte et sans effect, estant aysé de l'en demouuoir et de le tromper, pour ce qu'il suyuoit ses plaisirs bas et mauuais, se laissant après persuader aux derniers qui parloient à luy, faute d'vne intelligence solide qu'il n'a iamais eue ou voulu auoir, pour ce que l'on lui a tousiours caché les véritables causes et les premiers mouuemens des choses; c'est pourquoy on a veu comme il a reussy, estant tombé fort ieune es mains de gens de peu, aussy ignorans du chemin de la réputation des Roys et des choses nécessaires à la conseruation de leur gloire, comme ils estoyent addonnésàleursinterests et à l'exercice des choses basses, par lesquelles pourtant ils preualurent et eurent le secret et la bourse, entrant en la possession de l'âge et de l'esprit de Sa Maiesté après que i'en fus party, au mespris du gouuerneur et des précepteurs qui luy estoient mal propres et tres-desagreablesj ce n'est pas, tant la Cour est mauuaise, qu'il n'eust peu trouuer pis, comme il n'eust peu trouuer mieux.

Donc , pour euiter les accidens desquels nous auons veu les mauuais succès , ie diray ce que ie deuois auoir dit auparauant, que le feu Roy Louys treiziesme, ou pour auoir esté nourry d'vn sang maternel fort grossier et d'un laict fort espais, se trouua avec des conduits si foibles, si engagés et si peu dis-

posés à toute espèce d'euaporation , ayant mesme la faculté eiectiue fort débile , en sorte que ie ne l'ay veu cracher, suer ny moucher très-rarement ; cela estant les gouttières et les purgations les plus naturelles et de plus grande descharge , tant pour la santé que pour la liberté de la parole ; de sorte que la vérité (1) me contraint de dire qu'ayant cest honneur destre auprès de luy, ie remediois incessamment à cela, contre l'aduis de son premier médecin, qui disoit que ce phlegme espais et ceste mucosité mal conditionnée se purgeoient par bas, en quoy il s'est fort trompé , car Sa Maiesté s'est trouuee à la fin submergée dans la quantité de ceste matière vicieuse, qui s'est pourrie et a suffoqué la chaleur naturelle, et empesché l'ordre et la function de touttes les parties, ayant esté à la fin cause de sa mort, comme de celle du petit Roy François , qui mourust de mesme maladie , mais non pas aduancee comme celle-cy par le continuel et tres-dangereux vsage des medicines fréquentes.

Or, encores que nous voyions , par la liberté de la parole de nostre Roy et par la facilité de sa prononciation, que son tempérament est autre et sa composition meilleure, neantmoins puisque la respiration vient du nez aussy bien que de la bouche, laquelle demeure souuent ouuerte quand le nez n'est pas libre, on ne peut auoir trop de soin de le faire moucher, pour tenir ceste partie en office et dans vne function aysee, laquelle se retarde et fait recuire la

(4) Le manuscrit porte : la liberté me contraint, etc. C'est évidemment une faute du copiste.

matière, parla négligence des ieunes Princes, qui sont emportés à leurs plaisirs plustost qu'à ceste subiestion.

J'adiousteray que le premier repas qu'ils font, qui est le desieuner, ne doit pas estre (soit pour le boire ou pour le manger) de choses douces et friandes , qui les desgoustent pour tout le iour, en esloignant leur appétit des viandes ordinaires , lesquelles sont la meilleure nourriture. C'est ce qui doit faire prendre garde aux femmes et aux valets de chambre, qui donnent souuent des confitures et des dragées à Leurs Maiestés, qui à cet âge là se prennent et se laissent tromper par le goust, comme faict leur esprit par la flatterie , qui tous deux corrompent la santé de l'vn et de l'autre. Cela a faict dire de tout temps qu'il est inutile aux gouuerneurs et aux gouuernantes de fermer les grandes portes du Chasteau , s'il en demeure quelque petite ouuerte, pour ce qu'alors les souris et les renards du Louure sont plus à craindre que les lions de la Cour ; de sorte qu'il est nécessaire de s'assubiectir, sans intermission, auec vne assiduité perpétuelle auprès du Prince , et peser les momens de ses actions et de ses exercices.

Si , des ceste heure, la Reyne lui veut designer vn précepteur, il ne peut estre trop tost de le cercher, afin d'en pouuoir trouuer vn qui soit assez habile pour faire gouster à propos , délicatement et iudicieusement les bonnes choses au Roy, lequel beaucoup trouuent desia fort auancé et capable de bonnes impressions , quand on les lui donnera auec des entretiens doux, fleuris et arrousés du plaisir des contes

agréables; car la première coniecture d'vn bon esprit est de mesler le plaisir au proffict, comme les fleurs sont dans les prairies , les estoiles dans le ciel et les paysages dans les tableaux.

Mais puisqu'il ne suffist pas d'enrichir la mémoire du Prince, ni de fortifier son iugement, et qu'il faut aussy lui rendre les oreilles délicates et les yeux mesmes sçauans, on ne doit point luy rien faire ouyr ny luy faire veoir d'obiect qui ne soit noble, n'exposant à son imagination que les choses plaisantes qui ont leur bienséance complette et leur ornement parfaict, ce qui fait désirer davantage que ceux que Sa Maiesté approchera de luy pour y estre tousiours soyent gens bien faicts, qui ayent l'air, la taille et le visage agréables, la bouche aussy pure et aussy nette que l'ame, afin qu'ils ne craignent point d'approcher de Sa Maiesté , ny luy d'eux ; comme il me souuient que l'on faisoit de son premier médecin (1), dont le feu Roy m'a souuent faict plainte, et qui cependant auoit, comme ont tous les autres médecins, les premières occasions de faueurs, lui pouuant, des qu'il est eueillé, imprimer leurs prétentions et leurs conseils dans l'esprit, qui n'est pas encore engagé aux exercices du iour et aux diuers entretiens dont après il peut estre enueloppé, en quoy on voit que ceste charge n'est pas de petite importance, non plus que celle du confesseur, dont ie me dispense de parler.

La subiestion du gouuerneur et du précepteur, comme i'ay desia dit ; est si nécessaire en ceste occa-

(1 ) Ce médecin s'appelait Suif.

sion, qu'il semble qu'il faille parmy eux vn docteur portatif, et qu'il soit, comme ils disent en Espagne, hombre corriente, pour ce qu'il ne faut pas s'ennuyer de rebattre les choses , et qu'il n'y a lieu , temps ny discours, qui ne donne subiect d'enseigner ou de reprendre, de louer ou de blasmer, d'imiter ou d'euiter, et à la Cour, on sçait que l'occasion vaut mieux que la chose , et , que si la haquenée va l'amble demyeneure , qu'elle y trotte trois heures.

De quelque sorte que la Reyne choisisse le précepteur, le premier et le meilleur laict qu'il puisse donner au Prince , c'est l'amour et la crainte de Dieu , et luy imprimer en toutes rencontres que la pieté va deuant toutes les autres vertus , et que c'est d'elle que viennent toutes les félicités du Ciel et de la terre. Mais il seroit à souhaiter que ce fustpar vne autre deuotion que celle du feu Roy, son père , qu'il auoit plustost prise par couslume , comme il auoit faict toutes les autres choses, sans nulle première intention et sans la pratique des bonnes actions que la deuotion véritable a accoustumé de produire; caria sienne estoit véritablement grande et visible par l'apparence, mais tres-sterile et imperceptible par les effects, sur quoy quelques-vns l'ont appelé l'Incompréhensible.

C'est vn vsage ordinaire et très -nécessaire aux Roys , qui sont nais à vne vie exemplaire , d'assister publicquement au seruice diuin ; mais il me semble que cela ne doit pas oster, à ceux qui sont auprès d'eux , les occasions particulières de les faire ressouuenir d'esleuer souuent leur cœur à Dieu, en quelque lieu qu'ils soyent ; car il se présente à la chasse et à la campagne mille subiects de l'admirer en ses ceu-

ures et de se ressouuenir de sa Prouidence, quia voulu faire naistre Sa Maiesté par miracle, qui l'a fait asseoir par bénédiction dans le throsne le plus glorieux , et posséder la plus fameuse couronne du monde ; sur quoy Ton luy doit principalement ramenteuoir que sa diuine bonté l'a fait sortir d'vne Reyne non-seulement issue de tant de Roys , mais descendue de maisons impériales de tous les deux costés , qui n'empesche pas que les plus glorieux et les plus grands aduantages qui en viennent , ne cedent, pour splendides et esclatans qu'ils soyent, à la lumière de ses propres vertus, aussy bien qu'à celle de ses yeux.

D'ailleurs, chacun sçait qu'il est tres-louable à vn Prince de porter reuerence à toutes les cérémonies de l'Eglise et à ses ministres mesmes j mais c'est vne chose particulièrement conuenable aux couronnes et vtile à la royauté de faire iustice aux opprimez, de se monstrer vengeur de toutes les violences injustes , estre prompt à la recompense des bons et à la punition des meschans , de demeurer ferme dans la confédération de tous les Princes chrestiens , puisqu'il en est le Roy, et tascher d'imiter Dieu en sa douceur et en son humanité par toutes sortes de pardons, puisqu'il ne le peut pas imiter en son tonnerre et en sa puissance.

Pour acheminer donc l'âge du Roy à ces actions-là, il est nécessaire de munir sa mémoire et d'y préparer son esprit par les exercices conformes à son enfance, qui lui seruent après d'ornement et d'appuy le reste de ses iours. Premièrement , lui apprendre à lire ; car encores que sa gouuernante et les femmes qui ser-

uent soubs elle , ou possible quelque aumosnier lui en ayent donné les commencemens , c'est au précepteur à recommencer de nouueau , à le faire lire haut, peu et à plusieurs fois, et puis lire après luy, en le faisant ressouuenir et dire son aduis sur beaucoup de demandes , dans lesquelles il feindra d'apprendre , et luy en donnera des louanges. Pour les liures, ie serois d'aduis de commencer par Josephe et par Justin, qui sont en assez bon françois, pour la cognoissance générale des histoires de l'Eglise et du monde. Je meslerois Plutarque partout (de l'impression de Vascosan), qui est le maistre des bonnes mœurs, des exemples de magnanimité, de iustice et de galanterie. Les histoires particulières iroient après, comme celle de France de Vignier et de Commines, le Livre des Roys, les Ethiques et Politiques d'Aristote, le second liure de la Rhétorique des passions et des affections des hommes; vn Botero (1) pour les relations des empires ; les Vies du connestable du Guesclin, de Bayart , de Ximenès , avec celle du Pape Pie cinquiesme 5 en espagnol, la Vie de lacob Almanzor, roy des Arabes ; les Essays de Monsieur de Montaigne pour la pureté de la langue, auec la bonté du liure; Seneque, de la traduction de Malherbe, des Bienfaicts; la Consolation (2), de Madame la Princesse de Conty, et mon Institution du Prince ,

(1) Botero, précepteur des enfants de Charles-Emmanuel Ier, duc de Savoie, né en Piémont en 1540 et mort en 1617, est auteur de divers traités de politique, où il réfute Machiavel.

(1) Il veut dire la Consolation de Senèque, toaduite par la Princesse de Conty.

en vers , sans l'exclusion des romans et des poètes , car il faut de la salade et des fruicts avec la nourriture solide , et pour aymer à voir le plus souuent des temples magnifiques et des palais esleuez , il ne faut pas renoncer aux grottes, ny haïr les perpectives et les miroirs.

Mais premier que d'entrer en nulle sorte de commerce, il est nécessaire que le précepteur desgage l'esprit du Prince des pensées contraires à l'intention des liures et le ramené mesme, ramassant son imagination diuertie en plusieurs obiects, par quelque conte de plaisir et par quelque narration agréable, de laquelle on puisse tirer profit des ce moment-là ; car il faut mettre en riant l'instrument dont on veut iouer d'accord, premier que de le toucher sérieusement, ce qui a tousiours heureusement reussy au comte de Gondemart, vn des plus grands officiers d'Espagne , en toutes ses négociations , ayant , premier que de traiter, gaigné l'esprit et le cœur de celuy auec lequel il traitoit et de qui il vouloit tirer quelque aduantage, par des louanges, des soubsmissions et des contes de plaisir, qu'il sembloit faire auec vne simplicité naturelle, et qui cependant se rapportoient à son but, avec vn grand art caché sous vne franchise apparente.

Auec tous les articles precedens, deux choses sont principallement requises au mestier, la douceur iudicieuse et la facilité iointe à la patience, qui est le premier fondement de toutes les deux, ayant oûy remarquer de mon temps que Monsieur de la Broue (1),

(1) Saloroon de la Broue a donné le Cavaleries François, 4602, in-folio.

qui estoit le meilleur escuyer de France , n'a jamais faict ni bon escuyer ni bon cheval par son impatience et par sa colère.

Quant à la facilité, on a tousiours creu que la meilleure parole pour enseigner est celle que les pages et les nourrices mesmes peuuent entendre , et en laquelle les sçauans peuuent profiter et ne peuuent rien repondre; car, comme les meilleurs arbres et les plus prisés sont ceux qui sont fort hauts et qui abaissent leurs branches en se penchant vers la terre, afin qu'il y ait du fruict pour les grands et pour les petits : ainsy les âmes plus esleuees et plus sçauantes sont celles qui se relaschent plus aysement aux rencontres nécessaires , et qui s'accommodent à la portée de ceux qu'ils entretiennent.

Pour recueillir après quelque fruict vtile de la lecture, il est meilleur, ce me semble, de choisir les autheurs qui ont escript les choses générales et selon l'ordre des temps, comme i'ai desia dit, et les autres ensuite 5 pour ce qu'vn Prince est assez sçauant en cela quand il sçait qu'Auguste n'estoit pas du temps d'Alexandre, ni Clouys ou Pharamond de celuy de Hugues Capet, et pourueu qu'il sçache les quatre premières monarchies, qui sont aysees à retenir : Assyriens ou Hébreux, Persans, Grecs et Romains.

Ce n'est pas qu'il faille incessamment occuper son esprit à des choses plus sérieuses que son âge ne porte , et qu'il ne soit nécessaire d'entremesler plusieurs fables choisies dans Esope et ailleurs, entre lesquelles il y en a beaucoup d'vtiles et d'agréables, comme aussy luy pourront estre les gazettes , pour sçauoir les desseins de l'Europe et les généraux qui

sont en réputation , car on ne doit pas le rebuter des choses dont il faut qu'il demeure tousiours en goust; mais véritablement, i'ay trouué qu'vn Prince de bon esprit comptera aussy aysement combien il y a de Papes, d'Empereurs et de Roys,bons et mauuais, combien il y a eu de batailles données depuis cent ans , combien il y a de regimens entretenus en France, comme vn berger fera ses moutons et ses cheures.

On doit aussy considérer que toutes les choses qui tombent sous le poids, le nombre et la mesure, peuuent estre comprises aussy bien par les enfans que par les hommes ; car deux et deux font quatre , aussy bien dans leur mémoire comme dans celle des vieillards de cent ans. C'est pourquoy les cartes générales et puis les particulières , tant des pays que des grandes villes , peuuent estre monstrees de fort bonne heure, auec les démonstrations par le compas du lieu d'où partist Alexandre le Grand et les autres conquerans, de leurs passages, de leurs batailles et du lieu de leur mort , estant tres-veritable et certain que la mémoire que l'on appelle corporelle , qui consiste aux images, aux choses figurées dans les cartes et aux médailles des Empereurs et des Roys, fait arrester plus longuement dans nos esprits et y graue beaucoup mieux la souuenance des choses qui dépendent de la mémoire spirituelle, que les liures nous rafreschissent. Ce qui fait que le duc de Sa uoie (1), père de ceux-ci, sçauoit parfaitement l'histoire pour l'auoir apprise coniointement auec la lec-

(1) Victor Amé Ier, duc de Savoie, né en 15S7, mort en 1637.

- future et les médailles; mais parce que le Roy Louys treiziesme aimoit beaucoup mieux les armes mortes (1) que les viuantes, qui sont les hommes et qui sont les vrays et propres instrumens des Princes, qui exécutent par eux toutes sortes d'entreprises, comme les artisans font toutes sortes d'ouurages et de besognes par leurs outils. 11 est à propos de prendre garde que Sa Maiesté ne s'amuse pas trop aux mechaniques et aux choses qui dépendent de ia main, à quoy les Princes d'Italie et quelques-vns d'Allemagne sont assez enclins, et plus accoustumez aux simulacres de la guerre qu'aux effects; car ceux qui s'amusent à faire des horloges, des ponts, fondre des canons et faire toutes sortes de machines , ont euxmesmes plus de rapports auec les ingénieurs qu'auec les Roys, de qui la science principale est de faire différence des hommes, de les bien cognoistre, et de les employer selon la diuerse capacité de leur mérite. Ce discours a plusieurs faces et beaucoup distendue sur les occasions particulières par lesquelles on peut voir si ces amusemens ont suite, ou s'ils seruent en quelque sorte à relascher l'esprit d'vn ieune Prince, qui se plaira à l'instruction d'vne armée et à la mettre en ordre , en plomb ou autrement , faire des logements et des cartes, soit pour la campagne ou pour le siège, ou la défense imaginaire des villes, ce qu'il faut pour munir vne place, la fortifier et la défendre ; si bien que toutes ces choses dépendent

(1) Il veut peut-être dire par là que Louis XIII s'occupoit de quelque art mécanique. II étoit en effet peintre et musicien, et d'une habileté rare au tir de l'arquebuse.

particulièrement de la considération de la charge de gouuerneur, qui est de telle importance , en la minorité du Roy principallement, que jecroy que les deux personnes plus puissantes du royaume , c'est celuy qui est maistre des armes et des places au dehors, ayant les fonds et les armées de son maistre, et l'autre, qui tient son esprit et sa personne au dedans de la Cour, et qui peut non seulement imprimer les vertus et les vices qu'il a par eoustume et par vne transfusion insensible dans son ame, mais lui donner ses opinions aussy, comme chacun a remarqué, du temps de Charles neuf, que Monsieur de Sipiere (1), son gouuerneur, lui auoit monstre la libéralité et luy auoit aussy enseigné à iurer. C'est pourquoi le feu Roy Henry le Grand , qui pensoit tousiours viure , creut n'auoir pas besoin de tant de circonspection ny d'aduertance quand il donna vn gouuerneur à Monsieur le Dauphin , ayant souuent oûy dire à Sa Maiesté qu'il estoit le premier gouuerneur de son fils, et que ceux qui en auroient la qualité ne seroient que pour le mener à la messe et luy faire prendre des habitudes vertueuses et des exercices conuenables à sa santé.

Il disoit de plus qu'ayant perdu son père , le Roy Anthoine, trop tost, il fust esleué sous les yeux de la Reyne de Nauarre , sa mère , laquelle luy bailla deux gouuerneurs semestres, qui lui donnoient, comme il

(1) Philibert de Marsilly, seigneur de Cipierre , né dans le Maçonnais , mort en 'l 566. « C'estoit, dit de Thon, vu homme de bien et vn grand capitaine , qui n'auoit rien plus à cœur que la gloire de son eleue et la tranquillité de l'Estat. »

disoit , vne assez mauuaise institution , tant pour ce qu'on n'approuuoit pas lors cet ordre interuallaire et alternatif, comme il se peut approuuer de la personne des soubs gouverneurs , que parce que Monsieur de la Caze , l'vn des gouuerneurs , estoit plus fauorisé de ceste bonne Princesse que Monsieur de Moissant, ce qui causoit quelque mésintelligence entre eux. Le Roy se souuenoit de plus que l'on ne luy faisoit apprendre que la vie des Roys de Juda , comme à vn Roy huguenot, et les quatrains de Pibrac, au lieu que son institution deuoit estre ornée du récit de toutes les choses remarquables dans les royaumes y de la cognoissance des Estats des Princes ses voisins , du nombre et de la puissance de ses confédérés, sans limiter trop estroitement la liberté de son esprit, ny le charger aussy de trop de confusion.

Sur quoy on se doit souuenir de ce que le Pape Pie deuxiesme , qui estoit vn des plus sçauans de son siècle, auoit accoustumé de dire : que les lettres et les sciences estoyentcomme le vin, qui n'estoitpoint donné aux hommes pour s'enyurer et troubler leur iugement ny peruuetir leur raison ; que les lettres aussy ne doiuent pas offusquer notre lumière naturelle , ni estre préférées au sens commun , ny à la conversation des braues hommes , qui est la meilleure et la plus grande eschole 5 car les lettres pourroient causer du dommage si elles estoient plustost apprises par vne pédanterie solitaire et abstraitte que par vne liberté noble et iudicieuse , qui doit tousiours réduire les choses à la pratique des actions et des bons exemples de la vie et du mestier auquel nous sommes nés.

C'est pourquoy le gouuerneur, de qui despend l'en-

tiere direction de la conduite du Prince , doit distribuer les effects de sa prudence sur toutes ses actions ; car, encores que l'architecte ne mette point la main aux pierres, à la chaux ny au sable, il fait dauantage par son compas et par son plan que tous les autres, comme peut faire aussy le gouuerneur.

Il semble et me vient de souuenir que Henry le Crand me disoit qu'il vouloit que ses enfans sçeussent la langue latine , encores qu'il y eust plus de honte à l'ignorer que de profit et de gloire aux Princes à la sçauoir; mais ie sçais bien que i'ay esté quelquefois appelé afin de lire des despeches latines d'Allemagne et en faire pour Rome, et pour interpréter des inscriptions en vers et en prose , pour ce que le secrétaire, qui d'ailleurs estoit tres-habile , n'estoit pas assez exercé en ceste langue, en laquelle la feue duchesse de Retz (1) respondit par occasion et entretint les ambassadeurs de Pologne, pour ce qu'alors il ne se trouua personne , mesme entre les Euesques , qui l'osast entreprendre, ce qui n'arriueroit pas à ceste heure , où ils sont tous sçauans en cela et en toutes autres choses.

Si Sa Maiesté auoit ceste mesme intention que le Roy son fils sceust le latin, il faudroit, pour esuiter ceste longueur assez ennuyeuse , luy apprendre les choses avant les paroles , et au lieu de décliner musa ou gallina , il seroit meilleur de décliner Europa , Asia , Africa et America , afin qu'au mesme temps on luy fist remarquer, auec tous les Roys de l'Europe et

(1) Claude-Catherine de Clermont, veuve de Jean d'Annebaut, baron de Retz, et épouse d'Albert de Gondi, maréchal de Retz.

tous les Potentats d'importance, toutes les choses vtiles ou agréables des quatre parties du monde.

Mais encores que les sciences qui dépendent du discours et du langage facent une grande partie des ornemens et de l'elegance du Prince, les sciences asseurees, comme l'arithmétique et la géométrie, ne luy sont pas moins nécessaires. Voilà pourquoi il seroit bon de les réduire à son vtilité particulière , et par sa propre cognoissance , à mesure qu'il croistra (comme nous auions délibéré de faire quand ie quittay le Koy), luy apprendre sur les nombres combien il y a de caualerie et d'infanterie entretenue en France et aux autres Estats ; combien de ports et de haures à barre , à flot et de toute eau ; combien il y a de greniers à sel, comme il se faict et comme il se distribue ; combien de receptes générales, ce qui en reuient au Roy ; ce que c'est que des cinq grosses fermes, les tailles, les péages, lesaydes, les constitutions de rente , engagement et rachapt de domaines, la paulette et le reste. Luy faire voir quelquefois les estats de sa maison, de l'artillerie, de l'amirauté et de l'escurie; car pour les arts, il en doit plustost tirer de l' vtilité et du contentement par autruy que par luymesme. Ainsi qu'il doit suffire, en ce qui est de l'architecture, de sçauoir l'ordre des quatre columnes, dorique et toscane, qui ne vont quasi que pour vne, ionique, corinthienne et composite, sans ignorer d'où en est venue l'inuention.

Pour la peinture , c'est assez qu'il puisse iuger de la bonne ou mauuaise composition d'vn tableau , de la beauté des subiects qui peuuent plus agréablement réussir soubz le pinceau , de la situation des figures

principales et de la bienséance de toutes les autres. C'est assez, pour les pourtraicts, qu'il sçache faire la différence de ceux qui sont de front, de profil ou de tiers point.

Quant à la musique , il se doit contenter de bien iuger des beaux chants, car les Princes qui ont esté les plus sçauans en cela (comme Henry quatre , roy d'Espagne, et les autres), ce ne sont pas ceux qui ont mis leurs affaires en meilleur estât, non plus que ceux qui se sont d'aduantage estudiés à l'éloquence des paroles qu'à l'excellence des choses et à l'exécution des entreprises glorieuses, comme Henry troisiesme.

Ce seroit vne grande faute de laisser négliger aux Princes les exercices qui deueloppent le corps et qui donnent l'air et la grâce , comme la danse et l'escrime. Et encores que l'on dit que les François naissent le cheual entre les iambes, et que le port et la belle assiette soyent plus considérables aux grands que la forme délicate de la main , du talon et des autres aydes qui regardent tous les quatre manèges, on doit pourtant mettre peine que nostre Prince ne soit pas moindre en cela que Henry le Grand, qui, dans les tournoys et deuant les dames , qu'il ne hayssoit pas, a tousiours passé comme le plus beau gendarme et le meilleur coureur, soit par le port de la lance, le partement du caualiier, la beauté de la course, ou pour la iustesse et la netteté de i'arrest.

Ce n'est pas que je ne préfère à tout cela la cognoissance que son gouuerneur luy peut donner, sur vne feuille de papier, de toutes les prouinces de son royaume, et ensuite des bonnes et grandes maisons, luy faisant remarquer celles qui sont demeurées fer-

mes en leur deuoir pour son seruice pendant les reuoltes et les rebellions , afin d'aymer et de recompenser ceux qui en sont descendus. L'on peut réduire la science du Prince à deux points, dont l'vn sera de garder son authorité dehors et dedans son Estât par la force , et l'autre de se sçauoir faire aymer par la douceur et la ciuilité de ses mœurs dans la Cour. L'accomplissement de ces deux choses est compris dans l'amour que la noblesse et ses subiects luy portent, en quoy la libéralité peut beaucoup, non pas pour la mettre trop en vsage , car elle se destruiroit bientost et periroit par elle-mesme, si Sa Maiesté donnoit à tout le monde. 11 suffît de monstrer qu'elle est dans le cœur du Prince , qui doit plustost enrichir ceux qui sont les derniers à demander et les premiers à mériter. Surtout , il serait à désirer qu'auec le soin du gouuerneur. il pleust à la Reyne, par sa bonté et par sa prudence , de faire escrire au Roy toutes les despeches estrangeres et les autres plus importantes, car cefust par là queCheerés (1), gouuerneur de l'Empereur Charles cinq, forma et aduança son esprit, et qu'il lui donna les aduantages qu'il eust en la compétence de l'Empire sur le grand Roy François , lequel pourtant auoit cinq ans plus que luy, et en quoy manquèrent en Espagne Garsias de Loysa et le marquis de Veillado auprès du Roy d'Espagne, Philippe troisiesme , et peut-estre les autres auprès de Philippe quatre, encore viuant, lequel tout de mesme auoit cinq ans moins que nostre Roy dernier, Louys treiziesme.

(1) Probablement Guillaume de Croy, seigneur de Chièvres.

l'ay desia beaucoup parlé des actions du gouuerneur, et n'ay osé rien dire des choses qui seruent à son élection, car la Reyne a de si excellentes cognoissances d'elle-mesme, qu'il semble que ce soit Dieu qui les luy donne , et elle reçoit d'ailleurs des conseils d'hommes si rares , si bien affectionnés et si engagés aux interests de la France , que tout ce que i'ay dit ne doit estre compté à rien , sinon à vne parfaicte obeyssance et vn bon désir de seruir.

I'ay oûy dire autresfois que , pour faire vn habile gouuerneur, il falloit qu'il eust veu beaucoup d'hommes, beaucoup de pays et beaucoup de liures, et qu'il peust encore faire voir, après vn long âge propre à ceste qualité , que les années ne luy sont pas venues pour le rendre vénérable ; car, encores que la douceur soit le meilleur et le plus asseuré lien des esprits , il n'y a point d'ordre ny discipline au monde qui puisse se maintenir sans quelque seuerité, et qui n'ait besoin aux occasions d'vne authorité accompagnée de vigueur et de force. Il semble aussy qu'il seroit raysonnable d'obseruer, pour l'institution du Prince , en la personne du gouuerneur, ce que le Ciel mesme a enseigné d'obseruer en celuy qui auoit la supresme dignité au règlement des choses sacrées, estant nécessaire qu'il se trouue des feuilles , des fleurs et des fruicts en la vie des hommes qui président à la conduite de ceux qui commandent aux autres. On prend l'ornement des feuilles pour la science, celui des tleurs pour la réputation, et le fruict pour la probité, d'où naissent les bonnes ceuures et les actions pieuses , honnestes et magnanimes , qui se trouuent souuent aux hommes de bonne maison, et rarement ou fein-

tement aux autres, si Dieu mesme ne les choisit auec vn soin miraculeux.

le rebattrai sans cesse l'article de la subiection du gouuerneur , car ses yeux doiuent estre continuellelement attachés sur les actions du Prince , et principalement aux heures de l'exercice et de l'estude, lorsque les enfans d'honneur et les pages , que Ton doit bien choisir, ont plus de liberté avec Leurs Majestés. Sur quoy ie n'ay pas oublié la petite incommodité queust le feu Roy au bois de Vincennes, qui ne fust sçeue alors que du médecin , de moy et de feu Monsieur de Beringhen , le plus fidelle seruiteur qu'eust pu auoir iamais le Roy. Ce fust vn peu auparauant cela que le feu Roy Henry le Grand m'auoit dit qu'il falloit redoubler son soin pour veiller sur les actions de la ieunesse, et qu'il estoit estonné et fort en colère de ce qui estoit arriué à Chantilly.

Mais l'accomplissement parfaict de toutes ces choses, qui demeureroient entièrement inutiles et vaines, dépend de l'obeyssance du Prince et de la parfaicte intelligence du gouuerneur gênerai auec la Reyne pour le commun bien du seruice de Leurs Maiestés , afin qu'elles demeurent ensemble avec vne telle composition et vne si grande vnion de voluntés et d'esprits, qu'il n'y aye iamais rien de séparé ny en leur domination ny en leurs desseins. le fus estonné vn iour de ce que me dit la mareschale d'Ancre, allant à Monceaux , que , si ie voulois estre des leurs , la Reyne Mère me feroit grand et riche , deuant que le Roy me peust donner vn soulz sols (1). Sur quoy ma responce

(1 ) Il est à croire que Des-Yveteaux , en écrivant ainsi , a voulu imiter la prononciation italienne de la maréchale d'Ancre.

îust trop philosophique et trop scholaresque pour la réduire icy. Toutesfoys, ie ne me suis point repenty de l'auoir faicte telle, ayant autant désiré ma retraite à ce temps là, comme ceux qui auoient la puissance de me l'ordonner ; mais il me souuient bien que les premiers soupçons que le feu Roy et la Reyne Mère ont eu l'vn de l'autre , auec leurs petites contradictions assez fréquentes , ont causé tout ce qui depuis est arriué de mal, qui fistbientost beaucoup de progrès. Car le premier médecin disoit souuent au Roy, tout bas, comme nous entrions dans le cabinet de la Reyne Mère, qu'il se gardastbien d'y rien manger, et si Ton luy presentoit quelque chose , qu'il dist qu'il auoit fait collation , et me souuient qu'estant entrés , leurs deux petits chiens, qu'ils aimoient passionnément et qu'ils appeloient tous deux Fauorits , se battaient incessamment l'vn contre l'autre. Si bien que le mareschal d'Ancre fut vne fois solemnellement député vers moy pour persuader au Roy, de la part de la Reyne , sa mère , qu'il luy donnast son chien , et au contraire , le Roy désira le sien d'elle par moymesme , ce qui se passa auec vn refus et vn mescontentement mutuel, qui s'estant accreu de iour en iour par les causes secrettes de la Cour, se conuertist enfin en vne mauuaise volunté , pleine de toutes sortes de méfiances , qui donnèrent après assez de lieu pour accuser, peut-estre à tort, son principal ministre d'auoir depuis manié ceste paste si industrieusement en toutes les occasions , qu'il en fist vn leuain qui nourrit depuis , pour tousiours , cette hayne enracinée dans l'ame melancholique de Sa Majesté 5 tellement que ce scrupule profond et picquant

lui donna par interualle , à ce qu'on dit , vne si grande terreur durant sa maladie, que Sa Maiesté n'a rien porté de si chargeant dans le Ciel , ny de si douloureux dans le tombeau, que le véritable regret et la saincte repentance d'auoir mal traité la Reyne , sa mère , auec vn mémorable exemple à la Cour et vne pieuse induction au Roy son fils de faire tout autrement quand il sera en âge.

Mais si la vie du feu cardinal de Richelieu n'eust point esté diffamée alors par ceste action, que peutestre sans subiect le monde a voulu nommer ingratte, et si Son Eminence, pour estendre les bornes de cet Estât, n'en eust pas fait sa proye en le consacrant à sa propre gloire, ses desseins estoyent si releués, ses maximes si fines, ses conseils si monarchiques et son authorité si peu partagée , que l'on peut dire de luy que le soleil , ny de ses premiers ny de ses derniers rayons, n'a iamais veu de génie plus heureux et plus hardy ; de sorte que si le Ciel a desia peu faire voir à la France qu'elle a des hommes dont l'administration (1) sera plus salutaire et moins calamiteuse à ses peuples, elle n'aura de plusieurs siècles vn tyran de si bonne grâce, qui eust encore esté plus grand s'il eust voulu estre moindre.

le n'oublieray pas à dire , pour la fin , qu'encores que tous lesRoys, et principallement ceux de France, prennent assez aysement de hautes opinions de leur grandeur et des droits et de leur souueraineté , qu'il est bon d'imprimer dans leur esprit, de bonne heure,

(1) Le manuscrit porte : admiration. Je crois que c'est une faute.

que les Roys de France n'ont point les hommes pour iuges, et que leur couronne est en vne indépendance aussy absolue , au regard de toutes les puissances estrangeres , comme leur commandement est absolu sur leurs subiects, que l'on ne peut, pour quelque cause que ce soit, dispenser du serment de fidélité, ce que le Prince ne peut craindre qu'en des occasions de grandes guerres ciuiles ou estrangeres, qui peuuent naistre principallement à faute de successeurs; car, quand il y en a , les deux plus mauuaises conjurations sont celles qui se font par ceux qui ont les armes du Prince au dehors , et par les successeurs au dedans; sur les mouuemens de la religion principallement, qui s'esteignent à la fin au dommage des coniurateurs, sur lesquels on ne peut trop souuent ouurir les yeux, car le commandement est la nourriture la plus naturelle et la pasture la plus friande des cœurs magnanimes vn peu intéressés, et de ceux qui n'ont autre légitime que celle qu'ils ont sur mer et sur terre par le testament d'Adam.

le sçay bien qu'il n'y a point de nation au monde qui n'ayt produit des hommes qui ont assez escript de l'institution du Prince ; mais ils l'ont tous faict en gênerai , en monstrant des chemins par où l'on doit aller et par où on ne va jamais, au lieu d'applanir et de faciliter des voies conformes à la nature , à l'âge et à la condition des pays, des temps et des Princes.

À la suite du morceau qu'on vient de lire se trouvent quelques anecdotes sur Louis XIII. Elles sont d'une écriture plus rapide que l'Institution du Prince ; cependant , elles m'ont paru être de la même main. Je ne crois pas qu'elles aient été recueillies par Des-Yveteaux; mais, comme elles sont intéressantes, je les ai conservées. — La Revue Rétrospective (t. II, p. 412) a publié quelques-unes de ces anecdotes, mais différemment racontées.

Le Roy Louys treiziesme n'a iamais aymé les lettres et fort peu les gens de lettres, et l'on croit que c'estoit à cause principalement de son infirmité naturelle et begayement de langue, ne pouuant lire ni prononcer qu'auec grandissime peine , iusques-là qu'vn iour, ne pouuant à son gré prononcer vn certain mot, il s'empoignoit le visage d'vne de ses mains, tout en furie et de despit de ne pouuoir dire comme les autres , et on eust peine de l'empescher de se faire mal, luy disant que Dieu le vouloit ainsy, pour lui faire voir que les Roy s estoient subiects aux infirmités comme les autres hommes. Aux choses sérieuses, il a monstre vn iugement fort rassis, et a tousiours aymé la iustice et l'équité; mais il a esté long-temps attaché aux humeurs de l'enfance.

— Il y a eu de grands manquemens en son éducation, par la mollesse de son gouuerneur, pour luy auoir trop déféré du commencement , auoir esté trop indulgent à son opiniastreté, et luy auoir laissé tellelement prendre ses plaisirs selon son inclination , qu'vne fauconnerie tout proche de son cabinet le diuertissoit de l'estude. II a tenu de l'auarice du Roy

son père, et ne s'est monstre libéral qu'à ceux qui ont plié à son humeur, comme vn nommé Haran , garçon de la chambre , lequel pourtant il congédia pour vn petit chien qu'il auoit laissé eschapper et qui auoit bourré vn de ses oyseaux sans le tuer. Bien qu'il luy demandast pardon à genoux, il fust huit iours sans le vouloir voir, et ne luy eust pardonné, sans qu'on luy dit que de desespoir il s'en estoit allé dans les bois, où l'on n'auoit trouué que son chapeau et que les loups l'auoient mangé. Apres quoy il dit qu'on le cherchast; l'on luy ramena , et sa paix fut faicte.

— Il estoit extresmement colère, et vn iour que son précepteur pour le latin, nommé M. de Fleurance , entra dans la galerie où il estoit, vn de ses chiens mordit à la iambe ledit sieur de Fleurance, lequel lui donna vn coup de pied , dont le chien se mist à crier. Alors le Roy vint à lui de colère et luy donna quelques coups de poingt, dont ledit sieur de Fleurance fust sy touché, qu'il se mist au lict, où la fleure le prist, et en mourust peu après.

— Le Roy aymoit fort les mechaniques, et estoit fort adroit et fort artiste à ce qu'il entreprenoit de faire , où il s'attachoit auec vne patience extresme.

— L'on luy voulust vn iour faire escrire une lettre de sa main au Pape, pour responce d'vne que le Pape luy auoit escripte de la sienne, et l'on stipula que cette lettre iroit pour sa leçon ; mais comme c'étoit pour vne recommandation qui ne luy plaisoit pas , iamais

l'on ne peut seulement lui faire faire vne grande M au commencement de la dite lettre. Enfin , M. de Souuré le pressant vn peu de près, il lui fit vne repartie fort fascheuse , mais M. de Bouillon se trouuant là présent, commença de le caioler, et gagna de sorte, qu'il fist après tout ce qu'on vouloit et fist satisfaction à M. de Souuré.

— Le Roy Louys treiziesme aymoit , estant ieune, vn sien cocher nommé Saint-Amour, auec lequel il se familiarisoit, et souuent, montant en carosse , il luy commandoit de faire claquer et faire bruit avec son fouet, etluy-mesme, quelquefois, vouloit faire de mesme s'il eust peu. Depuis , il en fist son valet de chambre, et le mesme Saint-Amour a eu vn fils recteur de l'Uniuersité. Apres auoir vendu ceste charge après la mort de son dit père, il arriua qu'en l'an 1612, ledit Saint-Amour estant présent en la chambre du Roy, comme Sa Maiesté enchargeoit à vne personne de condition qu'il enuoyoit en Espagne visiter l'infante sa maistresse, il luy recommandoit de luy rapporter des particularités de sa taille et de sa personne, afin d'en estre informé entièrement, ledit Saint-Amour s'ingéra de luy dire auec liberté .- « Sire, si ie l'auois veue, ie vous en dirois bien ce qui en est. » Sur quoy il lui fist donner de l'argent, et voulust qu'il fist le voyage d'Espagne auec celuy que le Roy y enuoyoit. Puis le Roy disoit tout haut : a Je sçay bien qu'il me rapportera la vérité et ne me mentira point. »

LETTRE A M. DV-PVY,

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