‹ Vauquelin des-YveteauxChapitre 33 sur 39 · SON PERE · texte numérisé non relu

SON PERE

Tv portes , mon cher fils , le nom assez fameux De ton grand bisayeul ; c'est pourquoy, si tu veux Ensuyure ses vertus, tu as vn exemplaire, Sans le cercher plus loin, pour t'apprendre à bien faire. Si nous sommes soigneux des tableaux, des pourtraicts Que les peintres nous ont de nos grands pères faicts , A plus forte raison le deuons nous pas estre De leur belles vertus , que l'on deust voir renaistre , Peintes au vif tableau de nos comportemens? Dauantage tu as cent mille enseignemens Q'appris tu as de moi, soit ou de Phocilide, D'Isocrate, Hésiode ou Theognis, qui de guide

(1) Les diverses poésies du sieur de la Fresnaye Vauquelin, (Caen, Ch. Macé, -IGOo, in-8°.)

Tousiours te seruiront, si tu remarques bien Que le sçauoir qui n'est pratiqué ne vaut rien.

Tu es ieune , estudie en ta belle ieunesse , Et tandis que tu l'as , employé en allégresse Le temps et la saison; car, mon fils, des meshuy, Pour le tien tu n'auras iamais le temps d'autruy. Ce n'est pas qu'il te faille alambiquer ton ame , Pour, brillant nuict et iour, la distiller en flamme : Car il est plus de temps que d'œuure; toutefois, Vne saison se change en l'autre tous les mois; Et, des l'âge premier, on prend vne habitude D'aymer ou de haïr les Muses et l'estude. De nature tu n'es robuste ni puissant , Pour des armes porter le faix rude et pesant -, Ains tu as vn esprit qui , tenant de Mercure Et du chantre Apollon . des lettres aura cure. Peut-estre ton puisné, plus fort et vigoureux, Suiura de nos ayeux ce mestier rigoureux. L'estude ne t'est plus vne dure contrainte, Ce t'est vne coutume, ainsy que t'est la crainte De Dieu , vers qui tousiours tu dois auoir recours : Car vain sera d'ailleurs en tout temps le secours.

Mais par sus tout, mon fils, ie te prie estudie D'apprendre la sagesse et de former ta vie A l'exemple des bons, et n'appren le sçauoir Pour richesse ou profit quelque iour en auoir. Tu seras assez riche ayant en ta ieunesse Appris par les vertus a gagner la sagesse , A n'estre point meschant. a n'auoir dans le cœur Vn bourreau qui , cruel , te traite à la rigueur : Car tousiours la nature à mal faire est forcée. Et qui fault connoit bien la faulte en sa pensée.

Si tost que le malin a commis vn forfaict , Il se fasche aussitost au cœur de l'auoir faict. La première vengeance et la plus admirable, C'est que de son péché n'est iamais le coulpable Absous dedans son ame : estant iuge de soy, Tousiours il se condamne en misérable esmoy, Bien qu'il ait obtenu, par faueur amiable, Vne absolution d'vn parlement ployable.

Fautif ne te pren pas , mon fils , à l'Eternel , Comme s'il t'auoit fait pour estre criminel. Bref, il te faut garder de sotte véhémence, Accuser du haut Dieu la haute providence ; (Car rien n'est faict sans cause) ains prendre en bone part Et les biens et les maux, ainsy qu'il les départ : Vouloir tout ce qu'il veut : aussy iamais ne dire Que le mauuais est riche ayant ce qu'il désire, Et que le vertueux est poure et souffreteux ; Le sage n'est iamais de rien nécessiteux. En quoy penserois-tu que le peruers abonde Plus que celuy qui bon sur la vertu se fonde? En meubles, en argent, en grand's possessions? Aussy penses-tu point à mile passions , Dont iour et nuict son ame en songes agitée, En transe dorueillante (1) est tousiours tempestee? 11 n'en faut faire estât , mais plustost regarder S'il sçait, auec ses biens, mieux que toy commander A ses affections , et s'il a plus de honte Et plus de foy que toy ; s'il faict autant de conte

(4) Je crois que ce mot est de l'invention de l'auteur, qui a voulu signifier un sommeil agité. Casimir Delavigne a dit plus élégamment dans sa Messénienne à Napoléon : Tourmenté d'un sommeil sans repos. C'est absolument la mémo pensée.

De l'honneur que tu fais ; alors tu trouueras Que, beaucoup plus qu'il n'est, abondant tu seras, Possédant la vertu. Cil plus riche demeure Qui des richesses a la plus belle et meilleure.

Ne sois donc point oiseux , et ferme te resous A suiure , en long habit , la vertu comme nous. Tu en auras plus d'heur qu'à suiure la manière Du gentil-homme ayant vne gentil-hommiere , Vne grand'salle antique , où pend es soliueaux Vne corne de cerf pour pendre les chapeaux Et les trompes de chasse ; où l'on voit vn mesnage De gents, de chiens, d'oyseaux, ainsy qu'au premier âge. (Nous en auons de mesnie ; en nos lieux tu pourras Prendre vn pareil plaisir alors que tu voudras). Puis vn valet de chiens, vn maquignon, en somme, Au monde faict autant que faict vn gentil-homme, Qui ne faict que chasser et picquer ses cheuaux.

Or, ieune, embrasse donc , par courageux trauaux, I/estude et la science; après, auecque ioye, Tu iouiras content d'vne si belle proye. Aux honneurs paruenu , craignant Dieu, puisses-tu, Le reste de tes ans, t'esiouir en vertu. Comme Mimnerme (1) a dit : « Si notre vie humaine De labeurs, de tourmens, d'ennuys est toute pleine, Sans le plaisir des arts et d'vn loyal amour, » le souhaite qu'alors il ne se passe vn iour Qu'en ieux et qu'en plaisirs , qu'en vers , entre les Muses, La pluspart de tes ans joyeusement tu n'vses;

(1) Mimnerme, poète grec, dont il ne nous est parvenu que quelques fragments.

Ayant vn naturel tellement adoucy, Que, soucieux estant, tu semblés sans soucy, Et gracieux , faisant , d'vne adresse prudente , Qu'en public et priué de toy l'on se contente.

BASIONS ROMPVS

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