‹ VautrinChapitre 21 sur 56 · SCÈNE X Les Mêmes, JOSEPH, RAOUL · texte numérisé non relu

SCÈNE X Les Mêmes, JOSEPH, RAOUL

JOSEPH, à la duchesse de Montsorel.

Mademoiselle de Vaudrey n'y est pas, monsietir de Frescas se présente, madame la duchesse veutelle le recevoir ?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Raoul ici !

LE DUC

Déjà chez elle !

LE MARQUIS, à son pète.

Ma mère nous trompe.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Je n'y suis pas.

LE DUC

Si vous avez déjà prié monsieur de Frescas de venir, pourquoi commencer par une impolitesse avec un si grand personnage ? (La duchesse de Mcmisarel fait un geste. A Joseph.) Faites entrer ! (Au marquis.) Soyez prudent et calme.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à part.

En voulant le sauver, c'est moi qui l'aurai perdu.

JOSEPH

Monsieur Raoul de Frescas.

RAOUL

Mon empressement à me rendre à vos ordres vous prouve, madame la duchesse, combien je suis fier de cette faveur et désireux de la mériter.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Je vous sais gré, monsieur, de votre exactitude. (A part, bas.) Mais elle peut vous être funeste. RAOUL, saluant la duchesse de Christoval et sa fille, à part.

Comment ! Inès chez eux ? (Raoul salue le duc

^ui lui rend son salut ; mais le marquis a pris les journaux sur la table, et feint de ne pas voir Raoul.)

LE DUC

Je ne m'attendais pas, je vous l'avoue, monsieur de Frescas, à vous rencontrer chez madame de MoEtsorel ; mais je suis heureux de l'intérêt qu'elle vous témoigne, puisqu'il me procure le plaisir de voir un jeune homme dont le début obtient tant de succès et jette tant d'éclat. Vous êtes un de ces rivaux de qai l'on est fier si l'on est vainqueur, et par lesquels on peut être vaincu sans trop de déplaisir.

Partout ailleurs que chez vous, monsieur le duc, l'exagération de ces éloges auxquels je me refuse, serait de l'ironie : mais il m'est impossible de ne pas y voir un courtois désir de me mettre à l'aise (en regardant le marquis qui lui tourne le dos), là où je pouvais me croire importun.

LE DUC

Vous arrivez, au contraire, très à propos : nous parlions de votre famille et de ce vieux commandeur de Frescas que madame et moi avons beaucoup vu jadis.

RAOUL

Vous aviez la bonté de vous occuper de moi ; mais c'est un honneur qui se paye ordinairement par un peu de médisance.

LE DUC

On ne peut dire du mal que des gens qu'on connaît bien.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Et nous voudrions bien avoir le droit de médire de vous.

RAOUL

Il est de mon intérêt de conserver vos bonnes grâces.

LA duch;esse de montsorel Je connais un moyen sûr.

RAOUL

Et lequel ?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Restez le personnage mystérieux que vous êtes.

LE MARQUIS, revenant avec un journal.

Voici, mesdames, quelque chose d'étrange : chez le feld-maréchal, où vous étiez sans doute, on a surpris un de ces soi-disant seigneurs étrangers qui volait au jeu.

INÈS

Et c'est là cette grande nouvelle qui vous absorbait ?

RAOUL

En ce moment, qai est-ce qui n'est pas étranger ?

LE ^L\RQUIS

Mademoiselle, ce n'est pas précisément la nouvelle qui me préoccupe, mais l'inconcevable facilité avec laquelle on accueille des gens sans savoir ce qu'ils sont ni d'où ils viennent.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, à part.

Veulent-ils l'insulter chez moi ?

RAOUL

S'il faut se défier des gens qu'on connaît peu, n'en est-il pas qu'on connaît beaucoup trop en un instant ?

LE DUC

Albert, en quoi ceci peut-il nous intéresser ? Admettons-nous jamais quelqu'un sans bien connaître sa famille ?

RAOUL

Monsieur le duc connaît la mienne.

Vous êtes chez madame de Montsorel, et cela me suffit. Nous savons trop ce que nous vous devons, pour qu'il vous soit possible d'oublier ce que vous nous devez. Le nom de Frescas oblige, et vous le portez dignement.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, à RaOUl.

Ne voulez-vous pas dire en ce moment qui vous êtes, sinon pour vous, du moins pour vos amis ?

RAOUL

Je serais au désespoir, messieurs, si ma présence ici devenait la cause de la plus légère discussion ; mais commue certains ménagements peuvent blesser autant que les demandes les plus directes, nous

finirons ce ]en, qui n'est digne ni de vous ni de moi. Madame la duchesse ne m'a psis, je crois, invité pour me faire subir des interrogatoires. Je ne reconnais à personne le droit de me demander compte d'un silence que je veux garder.

LE MARQUIS

Et nous laissez-vous le droit de l'interpréter ?

RAOUL

Si je réclame la liberté de ma conduite, ce n'est pas pour enchaîner la vôtre.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Il y va, monsieur, de votre dignité de ne rien répondre.

LE DUC, à Raoul.

Vous êtes un noble jeune homme, vous avez des distinctions naturelles qui signalent en vous le gentilhomme, ne vous oSensez pcis de la curiosité du monde : elle est notre sauvegarde à tous. Votre épée ne fermera pas la bouche à tous les indiscrets, et le monde, si généreux pour des modesties bien placées, est impitoyable pour des prétentions injustifiables...

RAOUL

Monsieur !

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, vivement et bas à Raoul.

Pas un mot sur votre enfance ; quittez Paris, et que je sache seule où vous serez... caché ! Il y va de tout votre avenir.

LE DUC

Je veux être votre ami, moi, quoique vous soyez le riva.1 de mon fils. Accordez votre confiance à. un homme qui a celle de son roi. Comment appartenez-vous à la maison de Frescas, que nous croyions éteinte ?

RAOUL, au duc.

Monsieur le duc, vous êtes trop puissant pour manquer de protégés, et je ne suis pas assez faible pour avoir besoin de protecteurs.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL

Monsieur, n'en veuillez pas à une mère d'avoir attendu cette discussion pour s'apercevoir qu'il

y avait de l'imprudence à vous admettre souvent à l'hôte] de Christoval.

INÈS

Une parole nous sauvait, et vous avez gardé le silence : il y a donc quelque chose que vous aimez mieux que moi ?

RAOUL

Inès, je pouvais tout supporter, horjs ce reproche ! (A pari.) O Vautrin ! pourquoi m'avoir ordonné ce suence absolu ? (Il salue les femmes. A la duchesse de yiontsorel.) Vous me devez compte de tout mon bonheur.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL

Obéissez-moi, je réponds de tout.

RAOUL, au marquis.

Je suis à vos ordres, monsieur.

LE MARQUIS

Au revoir, monsieur Raoul.

RAOUL

De Frescas, s'il vous plaît.

LE MARQUIS

De Frescas, soit ! (Raoul sort.)

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