SCÈNE VII
SAINT-CKARLES. sciU.
Mal débuté 1 dix louis dans l'eau. Espionner ?... appeler les choses tout de suite par leur nom, c'est trop bête pour ne pas être très spirituel. Si le prétendu intendant, car il n'y a plus d'intendant.
si le baron est de la force de son valet, ce n'est guère que sur ce qu'ils voudront me cacher que je pourrai baser mes inductions. Ce salon est très bien. Ni portrait du roi, ni souvenir impérial, allons ! ils n'encadrent pas leurs opinions. Les meubles disent-ils quelque chose ? non. C'est même encore trop neuf pour être déjà payé. Sans l'air que le portier a sifflé, et qui doit être un signal, je commencerais à croire aux Frescas.
LAFOURAILLE
Foi là, mennesir, le paron te Fieille-Chêne !
(Vautrin paraît vêtu d'un habit marron très clair, d'une coupe très antique, à gros boutons de métal ; il a une culotte de soie noire, des bas de soie noire, des souliers à boucles d'or, un gilet carré à fleurs, deux chaînes de montre, cravate du temps de la Révolution, une perruque de cheveux blancs, une figure de vieillard, fin, usé, débauché, le parler doux et la voix cassée.)
VAUTRIN, à Lafouraille.
C'est bien, laissez-nous. (Lafouraille sort. A part.) A nous deux, monsieur Blondet. (Haut.) Monsieur, je suis bien votre serviteur.
SAINT-CHARLES, à part.
Un renard usé, c'est encore dangereux. (Haut.) Excusez-moi, monsieur le baron, si je vous dérange sans avoir l'honneur d'être connu de vous.
Je devine, monsieur, ce dont il s'agit.
SAINT-CHARLES, à part.
Bah!
Vous êtes architecte, et vous venez traiter avec moi ; mais j'ai déjà des offres superbes.
Pardon, votre Allemand vous aura mal dit mon nom. Je suis le chevalier de Saint-Charles. VAUTRIN, levant ses lunettes.
Oh ! mais attendez-donc... nous sommes de vieilles connaissances. Vous étiez au congrès de Vienne, et l'on vous nommait alors le comte de Gorcum... joli nom !
SAiNT-CHA?XES, à part.
Enfonce-toi, mon vieux! (Haut.) Vous y êtes donc allé aussi ?
Parbleu ! Et je suis charmé de vous retrouver, C3X vous êtes un rusé compère. Les avez-vcus roulés !... ah ! vous les avez roulés.
SAINT-CHARLES, à part.
Va pour Vienne ! (Haut.) Moi, monsieur le baron, je vous remets parfaitement à cette heure. et vous y avez bien habilement mené votre barque...
Que voulez-vous ? nous avions les femmes pour nous ! Ah çà ! mais avez-vous encore votre belle Italienne ?
SAINT-CHARLES
Vous la connaissiez aussi ? c'est une femme d'une adresse...
Eh ! mon cher, à qui le dites- vous ? Elle a voulu savoir qui j'étais.
Alors, elle le sait.
Eh bien ! mon cher... — Vous ne m'en voudrez pas ? — Elle n'a rien su.
SAINT-CHARLES
Eh bien ! baron, puisque nous sommes dans un moment de franchise, je vous avouerai de mon côté que votre admirable Polonaise...
Aussi ! vous ?
SAINT-CHARLES
Ma foi, oui !
VAUTRIN, riant.
Ah ! ah ! ah ! ah l
SAINT-CHARLES, Hant,
Oh ! oh 1 oh ! oh I
Nous pouvons en rire à notre aise, car je suppose que vous l'avez laissée là ?
SAINT-CHARLES
Comme vous, tout de suite. Je vois que nous sommes revenus tous deux manger notre argent, mais il me semble, baron, que vous avez pris une position bien secondaire, et qui cependant attire rat-tention.
Ah ! je vous remercie, chevalier. J'espère que nous voici maintenant amis pour longtemps ?
SAINT-CHARLES
Pour toujours.
Vous pouvez m 'être extrêmement utile, je puis vous servir énormément, entendons-nous ! Que je sache l'intérêt qui vous amène, et je vous dirai le mien.
SAINT-CHARLES, 'i part.
Ah ^à, est-ce lui qu'on lâche sur moi, ou moi sur lui ?
VAUTRIN, à part.
Ça peut aller longvemps comme ça.
SAINT-CHARLES
Je vais commencer.
Allons donc 1
SAINT-CHARLES
Baron, de vous à moi, je vous admire.
Quel éloge dans votre bouche ! i
SAINT-CHARLES
Non, d'honneur ! créer un de Frescas à la face de tout Paris, est une invention qui passe de mille piques celle de nos comtesses au congrès. Vous péchez à la dot avec une rare audace.
VAUTRIN 6q
Je pêche à la dot ?
SAINT-CHARLES
Mais, mon cher, vous seriez découvert, si ce n'était pas moi, votre ami, qu'on eût chargé de vous observer, car je vous suis détaché ^de très haut. Comment aussi, permettez-moi de vous le reprocher, osez-vous disputer une héritière à la famille de Montsorel ?
Et moi, qui croyais bonnement que vous veniez me proposer de faire des affaires ensemble, et que nous aurions spéculé tous deux avec l'argent de monsieur de Frescas, dont je dispose entièrement !.. et vous me dites des choses d'un autre monde I Frescas, mon cher, est un des noms légitimes de ce jeune seigneur qui en a sept. De hautes raisons l'empêchent encore pour vingt-quatre heures de déclarer sa famille, que je connais : leurs biens sont immenses, je les ai vus, j'en reviens. Que vous m'ayez pris pour un fripon, passe encore, il s'agit de sommes qui ne sont pas déshonorantes ; mais pour un imbécile capable de se mettre à la suite d'un gentilhomme d'occasion, assez niais pour rompre en visière aux Montsorel avec un semblant de grand seigneur... Décidément, mon cher, il paraîtrait que vous n'avez pas été à Vienne 1 Nous ne nous comprenons plus du tout.
SAINT-CHARLES
Ne vous emportez pas, respectable intendant I cessons de nous entortiller de mensonges plus ou moins agréables, vous n'avez pas la prétention de m'en faire avaler davantage. Notre caisse se porte mieux que la vôtre, venez donc à nous ! Votre jeune homme est Frescas comme je suis chevalier et comme vous êtes baron. Vous l'avez rencontré sur les côtes d'Italie ; c'était alors un vagabond, aujourd'hui c'est un aventurier, voilà tout I
Vous avez raison, cessons de nous entortiller de mensonges plus ou moins agréables, disonsnous la vérité.
SAINT-CHARLES
Je VOUS la paye.
Je vous la donne. Vous êtes une infâme canaille, mon cher. Vous vous nommez Charles Blondet; vous avez été l'intendant de la maison de Langeac ; vous avez acheté deux fois le vicomte, et vous ne l'avez pas payé... c'est honteux ! vous devez quatrevingt mille francs à un de mes valets ; vous avez faii, fusiller le vicomte à Mortagne pour garder les biens que la famille vous avait confiés. Si le duc de Montsorel, qui vous envoie, savait qui vous êtes... hé I hé ! il vous ferait rendre des comptes étranges ! Ote tes moustaches, tes favoris, ta perruque, tes fausses décorations et tes broches d'ordres étrangers... (Il lui arrache sa perruque, ses favoris, ses décorations.) Bonjour, drôle ! Comment as-tu fait pour dévorer cette fortune si spirituellement acquise ? Elle était colossale ; où l'as-tu perdue ?
SAINT-CHARLES
Dans les malheurs.
Je comprends... Que veux-tu maintenant ?
Qui que tu sois, tape là, je te rends les armes, je n'ai pas de chance aujourd'hui : tu es le diable ou Jacques Collin.
Je suis et ne veux être pour toi que le baron de Vieux-Chêne. Écoute bien mon ultimatum ; je puis te faire enterrer dans une de mes caves à l'instant, à la minute ; on ne te réclamera pas.
SAINT-CHARLES
C'est vrai.
Ce serait prudent ! Veux-tu faire pour moi chez les Montsorel ce que les Montsorel t'envoient faire ici ?
SAINT-CHARLES
Accepté ! Quels avantages ?
Tout ce que tu prendras.
SAINT-CHARLES
Des deux côtés ?
Soit ! Tu remettras à celui de mes gens qui t 'accompagnera tous les actes qui concernent la famille de Langeac ; tu dois les avoir encore. Si monsieur de Frescas épouse mademoiselle de Christoval, tu ne seras pas son intendant, mais tu recevras cent mille francs. Tu as afifaire à des gens difficiles, ainsi marche droit, on ne te trahira pas.
SAINT-CHARLES
Marché conclu.
Je ne le ratifierai qu'avec les pièces en main : jusque-là, prends garde ! (li sonne ; tous les gens paraissent.) Reconduisez monsieur le chevalier avec tous les égards dus à son rang. (A Saint- Charles, lui montrant Philosophe.) Voici l'homme qui vous accompagnera. (A Philosophe.) Ne le quitte pas.
SAINT-CHARLES, à part.
Si je me tire sain et sauf de leurs griffes, je ferai main basse sur ce nid de voleurs.
Monsieur le chevaUer, je vous suis tout acquis.
LAFOURAILLE
Monsieur Vautrin !
Eh bien !
LAFOURAILLE
Vous le laissez aller ?
S'il ne se croyait pas libre, que pourrions-nous savoir ? Mes instructions sont données : on va lui apprendre à ne pas mettre de cordes chez les gens à pendre. Quand Philosophe me rapportera les pièces que cet homme doit lui remettre, on me les donnera partout où je serai.
LAFOURAILLE
Mais après, le laisserez-vous en vie ?
Vous êtes toujours un peu trop viis, mes mignons: ne savez-vous donc pas combien les morts inquiètent les vivants ? Chut ! j'entends Raoul... laisse-nous.