SCÈNE X
Vautrin rentre vers la fin du monologue ; Raoul, qui est sur le devant de la scène, ne le voit pas.
RA oui- Avoir entrevu le ciel et rester sur la terre, voilà mon histoire 1 je suis perdu : Vautrin, ce génie à la fois infernal et bienfaisant, cet homme qui sait tout et qui semble tout pouvoir, cet homme si dur pour les autres et si bon pour moi ; cet homme qui ne s'explique que par la féerie, cette providence, je puis dire maternelle, n'est pas, après tout, la providence. (Vautrin paraît avec une perruque noire, simple, un habit bleu, pantalon de couleur grisâtre, gilet ordinaire, noir, la tenue d'un agent de change.) Oh ! je connaissais l'amour ; mais je ne savais pas encore ce que c'était que la vengeance, et je ne voudrais pas mourir sans m 'être vengé de ces deux Montsorel !
Il souiîre. Raoul, qu'a5-tu, mon enfant ?
RAOUL
Eh ! je n'ai rien, laissez-moi.
Ta me rebutes encore ? tu abuses du droit que tu as de maltraiter ton ami. . . A quoi pensais-tu là ?.
RAOUL
A rien.
A rien ! Ah çà, monsieur, croyez-vous que celui qui VOUS a enseigné ce flegme anglais, sous lequel un homme de quelque valeur doit couvrir ses émotions, ne connaisse pas le défaut de cette cuirasse d'orgueil ? Dissimulez avec les autres ; mais avec moi, c'est plus qu'une faute ; en amitié, les fautt^ sont des crimes.
RAOUL
Ne plus jouer, ne plus rentrer ivre, quitter la ménagerie de l'Opéra, devenir un homme sérieux, étudier, vouloir une position... tu appelles cela dissimuler.
Tu n'es^ encore qu'ua pauvre diplomate, tu seras grand quand tu m'auras trompé. Raoul, tu as commis la fauts contre laquelle je t'avais mis le plus en garde. Mon enfant, qui devait prendre les femmes pour ce qu'elles sont, des êtres sans conséquence, enfin s'en ser\'ir et non les sen-àr, est devenu un berger de monsieur de Florian ; mon Lovelace se heurte contre une Clarisse. Ah I les jeunes gens doivent frapper longtemps sur ces idoles, avant d'en reconnaître le creux.
RAOUL
Un sermon ?
Comment ! moi qui t'ai formé la main au pistolet, qui t'ai montré à tirer l'épée, qui t'ai appris à ne pas redoute-: l'ouvrier le plus fort du faubourg, moi qui ai fait pour ta cer\'el)e comme pour le corps, moi qui t'ai voulu mettre au-dessus de tous les hommes, enfin moi qui t'ai sacré roi, tu me prends
pour une ganache ? Allons, un peu plus de franchise.
RAOUL
Voulez-vous savoir ce que je pensais ?... Mais non, ce serait accuser mon bienfaiteur.
Ton bienfaiteur ! tu m'insultes. T'ai-je offert mon sang, ma vie ? suis- je prêt à tuer, à assassiner ton ennemi, pour recevoir de toi cet intérêt exorbitant appelé reconnaissance ? Pour t'exploiter, suis- je un usurier ? Il y a des hommes qui vous attachent un bienfait au cœur, comme on attache un boulet au pied des. . . suffit ! ces hommes-là, je les écraserais comme des chenilles sans croire commettre un homicide ! Je t'ai prié de m'adopter pour ton père, mon cœur doit être pour toi ce que le ciel est pour les anges, un espace où tout est bonheur et confiance ; tu peux me dire toutes tes pensées, même les mauvaises. Parle, je comprends tout, même une lâcheté.
RAOUL
Dieu et Satan se sont entendus pour fondre ce bronze-là !
C'est possible.
RAOUL
Je vais tout vous dire.
Eh bien ! mon enfant, asseyons-nous.
RAOUL
Tu as été cause de mon opprobre et de mon désespoir.
OÙ ? quand ? Sang d'un homme ! qui t'a blessé ? qui t'a manqué ? Dis-le lieu, nomme les gens... la colère de Vautrin passera par là !
RAOUL
Tu ne peux rien.
Enfant, il y a deux espèces d'hommes qui peuvent tout.
RAOUL
Et qui sont ?
Les rois, qui sont ou doivent être au-dessus des lois; et... tu vas te fâcher... les criminels, qui sont au-dessous.
RAOUL
Et comme tu n'es pas roi...
Eh bien ! je règne en dessous.
RAOUL
Quelle affreuse plaisanterie me fais- tu là, Vautrin ?
N'as-tu pas dit que le diable et Dieu ^'étaient cotisés pour me fondre ?
RAOUL
Ah ! monsieur, vous me glacez.
Rassieds-toi ! Du calme, mon enfant. Tu ne dois t'étonner de rien, sous peine d'être un homme ordinaire.
RAOUL
Suis-je entre les mains d'un démon ou d'un ange ? Tu m'instruis sans déflorer les nobles instincts que je sens en moi ; tu m 'éclaires sans m'éblouir; tu me donnes l'expérience des vieillards, et tu ne m'ôtes aucune des grâces de la jeunesse ; mais tu n'as pas impunément aiguisé mon esprit, étendu ma vue, éveillé ma perspicacité. Dis-moi d'où vient ta fortune ? a-t-elle des sources honorables ? pourquoi me défends-tu d'avouer les malheurs de mon enfance ? pourquoi m 'avoir imposé le nom du village où tu m'as trouvé ? pourquoi m'empêcher de chercher mon père ou ma mère ? Enfin, pourquoi me courber sous des mensonges ? On s'intéresse à l'orphelin, mais on repousse l'imposteur ! Je mène un train qui me fait l'égal d'un fils de duc et pair, tu me donnes une grande éducation et pas d'état, tu me lances dans l'empyrée du monde, et l'on m'y crache au visage qu'il n'y a plus de Frescas. On m'y demande une famille, et tu me défends toute réponse. Je suis à la fois un grand seigneur et un paria, je dois dévorer des affronts qui me poussent à déchirer vivants des marquis
et des ducs : j'ai la rage dans l'âme, je veux avoir
vingt duels, et je périrai ! Veux-tu qu'on m'insulte encore ? Plus de secrets pour moi : Prométhée infernal, achève ton œuvre ou brise-la.
Eh I qui resterait froid devant la générosité de cette belle jeunesse ? Comme son courage s'allume 1 Allez, tous les sentiments, au grand galop ! Oh ! tu es l'enfant d'une noble race. Eh bien ! Raoul, voJ-à ce que j'appelle des raisons.
RAOUL
Ah!
Tu me demandes des comptes de tutelle ? les voici.
Mais en ai- je le droit ? sans toi vi\Tais-je ?
Tai-toi. Tu n'avais rien, je t'ai fait riche. Tu ne savais rien, je t'ai donné une belle éducation. Oh ! je ne suis pas encore quitte envers toi. Un père... tous les pères donnent la vie à teurs enfants, moi, je te dois le bonheur... Mais est-ce bien là le motif de ta mélancolie ? n'y a-t-il pas là... dans ce coSret... (Il montre un coffret.) certain portrait et,'certaines lettres cachées, et que nous lisons avec des... Ah !...
RAOUL
Vous avez...
Oui, j'ai... Tu es donc touché à fond ?
RAOUL
A fond.
Imbécile ! L'amour vit de tromperie, et l'amitié de^confiance. — Enfin, sois heureux à ta manière. RAcrjL
Eh ! le puis-je ? Je me ferai soldat, et... partout où grondera le canon, je saurai conquérir un nom glorieux, ou mourir. ^
Hein !... de quoi ? qu'est-ce que cet enfantillage?
Tu t'es fait trop vieux pour pouvoir comprendre, et ce n'est pas la peine de te le dire.
Je te le dirai donc. Tu aimes Inès de Christoval, de son chef princesse d'Arjos, fille d'un duc banni par le roi Ferdinand, une Andalouse qui t'aime et qui me plaît, non comme femme, mais comme un adorable cofîre-fort qui a les plus beaux yeux du monde, une dot bien tournée, la plus délicieuse caisse, svelte, élégante comme une corvette noire à voix3S blanches, apportant les galions d'Amérique si impatiemment attendus et versant toutes les joies de la vie, absolument comme la Fortune peinte au-dessus des bureaux de loterie : je t'approuve, tu as tort de l'aimer, l'ajnour te fera faire mille sottises... mais je suis là.
RAOUL
Ne me la flétris pas de tes horribles sarcasmes.
Allons, on mettra une sourdine à son espiitj et un crêpe à son chapeau.
RAOUL
Oui. Car il est impossible à l'enfant jeté dans le ménage d'un pêcheur d'Alghero de devenir prince d'Arjos, et perdre Inès, c'est mourir de douleur.
Douze cent mille Hvres de rente, le titre de prince, des grandesses et des économies, mon vieux, il ne faut pas voir cela trop en noir.
RAOUL
Si tu m'aimes, pourquoi des plaisanteries quand je suis an désespoir ?
Et d'où vient donc ton désespoir ?
RAOUL
Le duc et le marquis m'ont tout à l'heure insulté chez eux, devant elle, et j'ai vu s'éteindre toutes mes espérances... On m'a fermé la porte de l'hôtel de Christoval. J'igncre encore pourquoi la duchesse de Montscrei m'a fait venir. Depuis deux jours
yS VAUTRIN
elle me témoigne un intérêt que je ne puis m'expliquer.
Et qu'allais-tu donc faire chez ton rival ?
RAOUL
Mais tu sais donc tout ?
Et bien d'autres choses ! Enfin, tu veux Inès de Christovâl ? tu peux te passer cette fantaisie.
RAOUL
Si tu te jouais de moi ?
Raoul, on t'a fermé la porte de l'hôtel de Christovâl... tu seras demain le prétendu de la princesse d'Arjos, et les Montsorel seront renvoyé?, tout Montsorel qu'ils sont.
Ma douleur vous rend fou.
VAITTRIN
Qui t'a jamais autorisé à douter de ma parole ? qui t'a donné un cheval arabe, pour faire enrager tous les dandys exotiques ou indigènes du bois de Boulogne ? qui paye tes dettes de jeu ? qui veille à tes plaisirs ? qui t'a donné des bottes, à toi qui n'avais pas de souliers ?
RAOUL
Toi, mon ami, mon père, ma famille !
Bien, bien, merci ! Oh ! tu me récompenses de tous mes sacrifices. Mais, hélas ! une fois riche, une fois grand d'Espagne, une fois que tu feras partie de ce monde, tu m'oublieras : en changeant d'air, on change d'idées ; tu me mépriseras, et... tu auras raison.
RAOUL
Est-ce un génie sorti des Mille et une Nuits ? Je me demande si j'existe. Mais ,mon ami, mon protecteur, il me faut une famille.
Eh ! on te la fabrique en ce moment, ta famille ! Le Louvre ne contiendrait pas les portraits de tes aïeux, ils encombrent les quais.
RAOUL
Tu rallumes toutes mes espérances.
Tu veux Inès ?
RAOUL
Par tous les moj^ens possibles.
Tu ne recules devcint rien ? la magie et l'enfer ne t'effrayent pas ?
RAOUL
Va pour l'enfer, s'il me donne le paradis.
L'enfer ! c'est le monde des bagnes et des forçats décorés par la justice et par la gendarmerie de marques et de menottes, conduits où ils vont par la misère, et qui ne peuvent jamais en sortir. Le paradis, c'est un bol hôtel, de riches voitures, des femmes délicieuses, des honneurs. Dans ce monde, il y a deux mondes ; je te jette dans le plus beau, je reste dans le plus laid ; et si tu ne m'oublies pas, je te tiens quitte.
RAOUL
Vous me donnez le frisson, et vous venez de faire passer devant moi le délire.
VAUTRIN, lui frappant sur l'épaule.
Tu es un enfant I (A part.) Ne lui en ai- je pas trop dit ? (Il sonne.)
RAOUL, à part.
Par moments ma nature se révolte contre tous ses bienfaits ! Quand il met la main sur mon épaule, j'ai la sensation d'un fer chaud ; et cependant il De m'a jamais fait que du bien ! il me cache les moyens, et les résultats sont tous pour moi.
Que dis-tu là ?
RAOUL
Je dis que je n'accepte rien, si mon honneur...
On en aura soin, de ton honneur ! N'est-ce pas moi qui l'ai développé ? A-t-il jcimais été compro-
mis
RAOUL Tu m'expliqueras.
Rien.
RAOUL
Rien ?
N'as-tu pas dit, par tous les moyens possibles ?... Inès une fois à toi, qu'importe ce que j'aurai fait ou ce que je suis ? Tu emmèneras Inès, tu voyageras. La famille de Christoval protégera le prince d'Arjos. (A Lafouraille.) Frappez des bouteilles de vin de Champagne, votre maître se marie, il va dire adieu à la vie de garçon, ses amis sont invités, allez chercher ses maîtresses, s'il lui en reste ! il y a noce pour tout le monde. Branle-bas général et la grande tenue.
Son intrépidité m'épouvante ; mais il a toujours raison.
A table !