‹ VauvenarguesChapitre 11 sur 37 · Essai sur quchpws caractères, g · texte numérisé non relu

Essai sur quchpws caractères, g

sion de la gloire, qui en toute chose ne formait que de vastes desseins et semblait né pour les accomplir, dut éblouir Vauvenargues comme il avait fasciné toute la jeune noblesse de Versailles.

Le Régiment du Roi entra des ])remiers en campagne; au mois de juillet 1741 il était en Bohême. Les heureuses opérations qui avaient amené si rapidement une armée française au cœur de l'Allemagne, la tactique hardie de Belle-Isle, le génie audacieux de Maurice de Saxe et cette escalade merveilleuse de la ville de Prague exécutée de nuit par une poignée d'hommes, pouvaient flatter à bon droit l'esprit entreprenant de Vauvenargues et son goût des actions brillantes et aventureuses.

Mais lorsque la fortune changea, lorsque l'armée de Belle-Isle, bloquée dans Prague et abandonnée par le maréchal de ^Liillebois , dut évacuer la Bohême et battre en retraite sur le Rhin, le courage de Vauvenargues fut soumis à une de ces épreuves qui trempent pour jamais les âmes. Dans la nuit du IG au 17 décembre (1742 , par un froid terrible, 15 000 hommes sortirent de Prague. A travers un brouillard intense, sur une route obstruée de neige ou glissante de verglas, on fit huit lieues d'une traite pour échapper à la vue de la cavalerie de Lol)koAvitz ([ui tenait la campagne. Malgré la défense expresse (hi maréchal, les officiers s'étaient

encombrés de bagages et d'équipages : on y mit le feu pour ne pas ralentir la marche de la colonne.

Le troisième jour, on arriva devant une chaîne escarpée et boisée, que contournait la route d'Egra. Afin de dépister la poursuite des Impériaux, Bellc- Isle forma le parti audacieux de quitter cette route et de s'engager en pleine montagne, dans un pays où jamais armée ne s'était aventurée. Il fallut s'ouvrir un chemin à la hache, à travers la forêt. On se mettait en mouvement bien avant l'aube, « au lever de la lune », et l'on marchait jusqu'au soir. L'armée était épuisée de froid, de fatigue et de faim : ceux qui tombaient ne se relevaient plus. Suivant l'expression de Belle-Isle, on « força nature » pour arriver au terme de cette opération, et ce fut miracle, en effet, si l'on y parvint. Quand on atteignit Egra, le 20 décembre, la courageuse troupe était à bout de forces; près de la moitié de l'effectif était resté en route, enseveli dans les neiges; mais l'honneur était sauf.

Yauvenargues, dont la santé n'avait jamais été rolîuste, fut cruellement éprouvé : il eut les deux jambes gelées '.

1. « Eli arrivant à Egra, dit Maiivillon dans son Histoire de la guerre de Bohème, plusieurs moururent ])our s'être trop approchés du fou; d'autres devinrent jirodigicuscment entlés ; il fallut couper des bras et des jambes.. . Plusieurs de ceux, qui étaient arrivés sains et saufs à Eg'ra, moururenl de la fièvre chaude, après un long et cruel délire qui tenait de la rage. »

VIE MILITAIRE. /j3

Transporté dans quelque hôpital, ramené en France, à Nancy, au mois de mars 17^3, il se remettait à ])eine de ses maux et de ses fatigues qu'il lui fallut repartir pour l'Allemagne, où la campagne était reprise. Vers la fin de mai il repassa le Rhin avec l'armée que le maréchal de Xoailles allait opposer dans le haut l^alatinat aux forces coalisées de l'Autriche et de l'Angleterre, et il combattit à la tète de sa compagnie dans cette déplorable journée de Dettingen que les prodiges d'héroïsme de la noblesse française ne purent em[)êclier de tourner en désastre.

Après cette défaite, qui entraîna l'évacuation de la Bavière, la cause de l'empereur Charles YII, de ce triste empereur d'un jour, était irrémédiablement perdue, et les armées de Louis XV n'avaient plus de prétexte à de<neurer en Allemagne. Rentré en France dans les derniers jours de l'année 1743, le Régiment du Roi alla tenir garnison à Arras.

Si les deux années que Vauvenargues venait de passer en campagne avaient été singulièrement stimulantes pour son activité extérieure, elles n'avaient pas donné moins d'intensité à sa vie intérieure.

Son âme avait subi ré|)reuve de la réalité que rien ne remplace : la guerre lui était apparue, non comme une science ni comme un art, mais comme un grand drame |)assionné oii le danger fait surgir.

à clumue instant, les facultés fortes de l'homme. Plus d'une des pensées, qu'il publia plus tard datent de cette épocpie et trahissent par leur caractère pittoresque, par quelque détail précis, par une expression plus vive et plus personnelle, le lieu et les circonstances où elles naquirent en lui, — celle-ci, par exemple, qu'il dut noter dans son esprit pendant la première et brillante période de la campagne d'Allemagne : « Quand vous êtes de garde au bord d'un fleuve, oii la pluie éteint tous les feux pendant la nuit, et pénètre dans vos habits, vous dites : Heureux qui peut dormir sous une cabane écartée, loin du bruit des eaux! Le jour vient; les ombres s'effacent et les gardes sont relevées ; vous rentrez dans le camp ; la fatigue et le bruit vous plongent dans un doux sommeil, et vous vous levez plus serein pour prendre un repas délicieux, au contraire d'un jeune homme né pour la vertu, que la tendresse d'une mère retient dans les murailles d'une ville forte ; pendant que ses camarades dorment sous la toile et bravent les hasards, celui-ci qui ne risque rien, qui ne fait rien, à qui rien ne manque, ne jouit ni de l'abondance, ni du calme de ce séjour : au sein du repos, il est inquiet et agité; il cherche les lieux solitaires; les fêtes, les jeux, les spectacles, ne l'attirent point; la pensée de ce (jui se passe en Moravie occupe ses jours, et, pendant la nuit, il rêve

des combats et des batailles qu on donne sans lui '. »

D'autres réflexions encore datent évidemment du siège et de la retraite de Prague. Elles sont, j)0ur ainsi dire, le commentaire des admirables lettres que le maréchal de Belle-Isle adressait alors (octobre 1742) au marquis de Bretcuil à Versailles. « Ce sont presque toujours les partis audacieux qui réussissent », écrivait Belle-Isle. « Dans les

1. Chateaubriand, se l'appelant, lorsqu'il écrivait /fs Martyrs, SCS impressions personnelles de la rampagnc de 1792, a composé un tableau fort semblable à celui qu'on vient de lire : « Epuisé par les travaux de la journée, je n'avais durant la nuit que quelques heures pour délasser mes membres fatig'ués. Souvent il m'arrivait, pendant ce court repos, d'oublier ma nouvelle fortune ; et lorsqu'aux premières blan<-heurs de l'aube, les trompettes du camp venaient à sonner l'air de Diane, j'étais étonné d'ouvrir les yeux au milieu des bois. Il y avait pourtiVJit un charme à ce réveil du guerrier échappé aux périls de la nuit. Je n'ai jamais entendu, sans une certaine joie belliqueuse, la fanfare du clairon, répétée par l'écho des rochers, et les premiers hennissements des chevaux qui saluaient l'aurore. J'aimais à voir le camp plongé dans le sommeil, les tentes encore fermées, d'où sortaient quelques soldats à moitié vêtus, le centurion qui se promenait devant les faisccau.\ d'armes en balançant son cep de vigne, la sentinelle immobile qui, pour résister au sommeil, tenait un doigt levé dans l'attitude du silence, le cavalier qui traversait le fleuve coloi'é des feux du matin, le victimaire qui puisait l'eau du sacrifice, et souvent un berger appuyé sur sa houlette, qui regardait boire son troujjcau. » Il y a certes dans ce morceau plus d'art que dans celui de Vauvenargues, mais moins de sentiment, une imagiuiition plus ri<-he et plus colorée, maie une sincérité moins linichaiite et moins ingénue,

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situations désespérées, dit Vauvenargues, on peut prendre des partis violents; mais il faut qu'elles soient désespérées. Les grands hommes s'y abandonnent quelquefois par une secrète conGance aux ressources qu'ils ont pour subsister dans les extrémités ou pour en sortir à leur gloire Si on est

obligé de prendre des résolutions extrêmes, il faut les embrasser avec courage et sans prendre conseil des gens médiocres*. »

Il n'est pas jusqu'aux libres de son cœur qui, dans cette vie si bien faite pour l'endurcissement, ne fussent devenues plus sensibles encore et plus tendres.

L'Éloge funùbre qu'il composa à cette époque pour le jeune de Seytres, mort à dix-huit ans pendant le siège de Prague, nous en est un touchant témoignage. De Seytres était sous-lieutenant dans le régiment de Vauvenargues, et celui-ci s'était pris pour lui d'une profonde affection. C'était une intimité d'intelligence et de sentiment qui allait jusqu'à la piété et à la tendresse. « Xaturellement plein de grâce, dit-il en nous le dépeignant, les traits ingénus, l'air ouvert, la physionomie noble et sage, le regard doux et pénétrant, on ne le voyait pas avec indifférence; d'abord son aimable extérieur prévenait tous les cœurs ])Our lui , et

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