SA PART DANS L ŒUVRE DU XVIH" SIECLE
s'était épris de ces idées de réaction avec l'ardeur qui l'animait dans toutes ses entreprises; mais il y portait — il faut le reconnaître — des qualités d'ordre pratique supérieures à celles de son ami, c'est-à-dire un sens plus vif de la réalité, un coup d'œil plus juste sinon plus étendu, enfin des connaissances plus exactes et plus méthodiques.
Quelques critiques se sont plu à se figurer Vauvenargues venant au monde cinquante années plus tard et se sont demandé quel rùle il eût joué dans la Révolution. Ces sortes de questions sont très délicates et un peu vaines, car les réponses qu'on y fait laissent une place trop grande à la fantaisie et comportent trop de réserves. Et puis, l'on s'expose toujours à défigurer les personnages qui en sont l'objet, à les tirer à soi dans le sens de ses sympathies et de ses préférences.
Sainte-Beuve s'est représenté Vauvenargues sous les traits de quelqu'un des jeunes enthousiastes de la première heure dont le ca-ur et les mains restèrent purs, et a cru le reconnaître comme en un autre lui-même dans André Chénier, dont il ra[)pelle, en effet, quelques traits par un mélange de hardiesse et de modération et par les qualités nobles du caractère. Mais un morceau important (le portrait du Scdiiicux), encore inédit lors(jue Sainte-Beuve formulait cette opinion, a permis à un autre critique de l'apercevoir bien au delà
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d'André Cliénier et de retrouver sa phj'siononiie jusque dans le petit groupe des jeunes fanatiques qui entouraient Saint-Just. Les discours qu'il fait tenir à Clodius le Séditieux : « De tous les changements inévitables, il n'en est aucun qui ne se fasse par la force, et celui qui sait oser de grandes choses l'emporte sur celui qui n'a ni la hardiesse de les concevoir ni la force de les exécuter « ; — certaines maximes telles que celle-ci : « 11 faut [)erraettre aux hommes de faire de grandes fautes contre eux-nicmes pour éviter un plus grand mal, la servitude »; — certaines réflexions sur a les bas fonds » de la société qui dénotent en lui l'instinct de la foule; — sa folle passion pour l'action audacieuse et démesurée; — d'autres indices encore donnent à penser, en effet, que Vauvcnargues eût été parmi les esprits les plus hardis et les plus entreprenants de la Révolution. Encore faut-il admettre que l'expérience des faits n'aurait pas, dès le début, au temps même de la Constituante, changé singulièrement ses idées, et (jue le sjiectacle des premiers excès n'aurait pas soulevé d'indignation son cœur honnête et pur.
Pour moi, dans cet ordre d'hypothèses, ce n'est pas comme homme politique (jue j'aime a me figurer ^'auvenargues pendant la Révolution. Je me le représente de préférence dans la carj-ière (jui avait été réellement la sienne autrefois;
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je date des jours sombres de 1793 la belle lettre qu'il écrivait à Saint-Vincens, en novembre 174G, à la nouvelle de l'invasion de la Provence par les Impériaux; je le vois reprenant du service, poussé raj)idement aux premiers grades, réunissant en lui les qualités charmantes et généreuses d'un IMarceau ou d'un Hoche, admirable d'élan et d'héroïsme dans les combats, mais n'atteignant pas tout à fait au rang supérieur des Masséna et des Augereau, et inhabile peut-être dans la science du conseil et du grand commandement; et je le vois aussi, un soir de bataille, à Lonato ou à Rivoli, mourant comme Joubert à Xovi, comme Desaix à Marengo, avec un rayon de pure gloire, dans celte heure unique et radieuse de notre histoire.
Mais c'est à un tout autre point de vue qu'il se faut placer pour apprécier le rôle vraiment original de Vauvenargues et lui assigner son rang dans notre littérature morale. Son principal titre, trop négligé justpi'ici, à la mémoire de la postérité est d'avoir annoncé clairement l'homme qui a laissé la trace la plus profonde dans le xviii" siècle et dont les idées ont ])orlé a|)rès lui les j)lus lointaines conséquences, ^'auvenargucs a été le précui'seur de Rousseau , la première épreuve pour ainsi dire de ce singulier génie, une de ces ébauches heureuses par lesquelles la nature, agis-
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sant dans le monde moral comme dans le monde physique, semble s'essayer avant de réaliser ses grandes créations.
Que de traits communs, en effet, soit dans le tempérament, soit dans les idées!
Et d'abord, mêmes facultés maîtresses : la sensibilité et l'imagination. Chez l'un comme chez l'autre, l'émotion offre au même degré le caractère de vivacité impérieuse et communicative; car ce qui a manqué à Vauvenargues, ce qui a fait l'extraordinaire éloquence de Rousseau, c'est moins l'originalité ou la profondeur des sentiments que la rigueur de la logique, Tuirt de la controverse, et ce génie de l'abstraction qui crée les symboles et agit sur les âmes. Quant à l'imagination, on a vu par ce qui précède à quel point elle était puissante chez Vauvenargues, comme elle le portait rapidement aux chimères, comme elle le disposait à l'utopie. Mais ce qui le rapproche plus encore de Rousseau, c'est la forme romantique que cette faculté, aussitôt qu'elle s'éveillait, donnait à sa pensée. Il adorait la rêverie, « parce que, disait-il, l'àme agit beaucoup dans ce repos » ; il se laissait aller volontiers à la mélancolie; et il songeait qu'il y aurait du charme à « se promener toute la nuit sur les ruines (de la Campagne romaine), à s'asseoir parmi les tombeaux et à interroger ces débris ». Enfin, dans un personnage de ses Caractères qui