‹ VauvenarguesChapitre 5 sur 37 · VAUVKNARGUES ET LE MARQUIS DE MIRABEAU · texte numérisé non relu

VAUVKNARGUES ET LE MARQUIS DE MIRABEAU

l'honneur d'avoir le {)reniier deviné l'originalité de Vauvenargues et de lui avoir, pour ainsi dire, révélé son génie.

Mirabeau était, à deux mois près, du même Age que Vauvenargues. Leurs familles étaient apparentées. Liés dès l'enfance, élevés probablement à côté l'un de l'autre, ils furent séparés lorsque la carrière militaire les appela à servir dans des régiments différents. C'est à cette circonstance que nous devons une source de précieuses indications sur la nature intime de Vauvenargues, la correspondance qu'il entretint, du jour de leur séparation, avec son ami.

De tous les documents qu'on peut se procurer sur les débuts d'un grand homme ou d'un grand esprit, il n'en est pas de jilus significatifs que ses lettres de jeunesse à ses égaux d'âge et de condition. Ces épanchements ont un caractère de sincé-

Mirabcaii; les éléments les 2)lus contraii-es s'y combinaient : nii ég'oïsiiie très accentué se conciliait en lui avec un besoin fraffections, limité, il est vrai, à un très petit noinbi'e de ])ersonries, mais très vif, et avec une pi-éocciipation des iiitéi'èts généraux et de l'avenir de l'bumanité poussée jus- (pi'à la monomanie. » Il était emporté, d'ailleurs, voluptueux et despotique. Marié en 17'j3 avec Geneviève de Vassan, il se sépara d'elle avec "clat en [''>~ pour vivre publiquement avec .Mme de PailJy. On sait le s<-andaledc ses démêlés avec sa femme et son (ils, envers lestpiels il eut, entre autres torts, celui de recourir à l'odieux moyen des lettres de cacbet. il mourut le 13 juillet 1789, à l'heure même où s'ouvrait la Révolution.

rite que les écrits rétrospectifs ne portent jamais : les souvenirs et mémoires rédigés sur le tard déforment fatalement le passé qu'ils évoquent. Quel que soit son parti j)ris de vérité, celui qui les compose cède toujours au secret désir (seule rc^ anche qui lui soit permise contre la réalité) de corriger sa destinée : il est toujours tenté d'avancer la date où il a pris conscience de l'idéal vers lequel il a marché ensuite, de voir ses actes se dérouler d'après un plan qui n'était pas si prématurément conçu, et de mettre dans sa vie cette unité qu'on ne réalise jamais. Et quand il se soustrairait à ces causes d'altération, pourrait-il ne pas revoir ses premières années à travers le voile de celles qui se sont écoulées depuis?

La correspondance de Vauvenargues avec le marquis de Mirabeau — ou plutôt ce qu'on en pos- * sède — commence en juillet 1737 pour s'arrêter au mois d'août 1740.

Les premières lettres du recueil nous donnent le ton des relations qui existaient entre les deux amis, singulier mélange de sérieux et de jeunesse, de gravité et de badinage, et marquent la différence des deux natures : l'une, celle de ^lirabeau, égoïste, tumultueuse, exubérante, « un vrai brûlot )), comme il le disait lui-même; l'autre, celle de Vauvenargues, délicate, réservée, toute en dedans.

Et d'abord, comme ils n'ont que vingt-deux ans, l'amour, pense-t-on, doit tenir une grande place dans leur correspondance. Ce sujet, traité avec forfanterie et sans pudeur dans les lettres de Mirabeau, reste toujours voilé dans celles de Yauvenargues. Et par là apparaît déjà l'opposition de leurs caractères. Voici, par exemple, la première lettre de Mirabeau.

« La confidence de mes amours et de mes plaisirs ne saurait tout au plus regarder que le passé. Je suis un demi-anachorète, à présent; mais cela ne durera pas. Voilà pourtant une lettre que je reçois d'une ancienne maîtresse, qui m'avait assujetti aux malheurs de l'absence, sur laquelle j'avais pris mon parti, et que je n'ai pas approchée, depuis, de plus de 50 lieues :

« Je n'ose vous appeler, monsieur, de ces « noms tendres qui nous servaient autrefois ; ils « ne sont plus faits pour moi ; j'ai fait pour « les perdre tout ce que je voudrais faire, à prête sent, pour les ravoir. J'aurais tort de ne pas «( connaître votre caractère, et qu'il n'y a plus de « retour avec vous. Vous me l'avez dit assez sou- « vent; je n'y ai pas pensé quand il le fallait; j'ai « laissé prendre à mes étourderies la couleur des « crimes; n'en parlons plus. Vous n'étiez plus " ])our moi qu'un songe agréable, lorsque le bruit

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« du malheur qui vous est arrh'é * m'a attendrie ; « les larmes auxquelles je n'ai voulu faire nulle « attention , quand vous m'avez voulu persuader « que je les causais, m'ont frappée, sans savoir « même si vous en avez versé, dans une occasion « dont on se console, quelquefois, plus aisément « que de la perte d'une maîtresse. Que vous « dirai-je? J'ai cru qu'un compliment de ma part, « sur un sujet sur lequel tout le monde vous en fait, « ne pourrait vous choquer. Je l'ai fait, et le voilà. <( Adieu, monsieur. Oserai-je vous demander un « peu d'amitié? »

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