Lettre au marquis de Mirabeau, 16 janvier
VIE MILITAIUK. 17
Comme les amantes de chair, cette maîtresse idéale est parfois inconstante à ses adorateurs; mais, par une grâce spéciale, ses nfidélités n'ont pas d'amertume; elle élève si haut les cœurs « qu'on apprend d'elle-même à se passer d'elle », et quand elle vous a quitté, c'est assez de l'avoir aimée })our être consolé. « Je veux, dit-il, que la gloire nous trompe : les talents qu'elle nous fera cultiver, les sentiments dont elle remplira notre âme, répareront bien cette erreur. Qu'importe que si peu de ceux qui coui'ent la même carrière la remiilissent, s'ils cueillent de si nobles fleurs sur le chemin, si, jusque dans l'adversité, leur conscience est j)lus forte et plus assurée que celle des heureux du vice ! »
Un tel idéal emporte avec soi une seule règle de vie et ne laisse pas à celui qui l'a. conçu le choix d'une autre voie pour l'atteindre. Sous quelque forme que ce soit, l'action s'impose à l'homme qui s'est proposé la gloire comme but suprême. Il accepte par avance un ])rograinmo d'impérieux devoirs : sa personnalité tout entière sera sans cesse active; toutes ses facultés seront tendues dans un continuel effort; il lui faudra, suivant la belle formule de Vauvcnargues, « employer toute son âme dans une carrière sans bornes ». Et cet emploi sera déjà pour lui une source de nobles jouissances : à son idéal de gloire, toujours lointain, toujours fugi-
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tif, Taction se substituera bientôt comme un autre idéal, plus rapproché, plus facile à étreindre, et il l'aimera en elle-même, pour les satisfactions immédiates qu'elle procure. Par instants, la beauté de l'effort éclipsera à ses yeux la splendeur du but; l'intérêt de la lutte lui en fera oublier le prix, — et « le combat lui plaira sans la victoire ».
Cette nécessité de l'action ne s'api)lique pas seulement à l'ordre des faits et aux rapports avec le monde extérieur : elle s'étend jusqu'au domaine de la conscience et elle en régit les manifestations les plus intimes. L'ambitieux de gloire, quand par hasai'd il réunit, comme Vauvenargues, les deux natures du moraliste et de l'homme d'action, est contraint, sous peine de manquer au premier de ces rôles, de soumettre à une discipline particulière l'exercice même de sa pensée : son âme inclinet-elle parfois à la rêverie poétique et à la méditation pure, il lui est défendu de s'y attarder. Libre à Spinoza de s'absorber toute sa vie dans la contemplation de l'infini et à Kant de s'abstraire, quarante années durant, dans l'étude transcendante du monde moral; pareils à de purs esprits, ils pouvaient demeurer étrangers aux passions, aux intérêts, aux événements de leur époque et poursuivre leurs spéculations comme si en dehors d'eux le monde n'eût pas existé. Mais une telle hauteur métaphysique n'est pas permise à celui qui ne veut pas se déta-
cher de la société humaine : il est tenu de songer aux conséquences de ses raisonnements et de garder toujours la vue des choses terrestres. De même encore , l'épicurisrae intellectuel , la volupté de comprendre sans croire, le scepticisme délicat, le délassement de l'esprit dans une inviolable et inaccessible retraite lui sont autant de jouissances interdites : tout enchaînement d'idées devra se résoudre pour lui en conclusions, toute réflexion devra le déterminer à des actes.
Voilà sous quelles couleurs cette imagination de vingt-deux ans entrevoyait l'existence, et de quelles pensées sérieuses et nobles elle s'inspirait. Ces idées, Vauvenargues ne les devait à personne : issues en lui de son propre fonds, écloses spontanément, elles lui étaient venues une à une, pendant ses heures de réflexion, pendant ses minutes de recueillement, là-bas en Provence, sur la terrasse du château de Vauvenargues; en Italie, durant la campagne sous Villars; à Dijon, à Besançon, à^^ Verdun, pendant les loisirs de la vie de garnison. Certes, leurs contours n'étaient j)as déjà aussi arrêtés : quelques-unes flottaient encore comme des visions indécises devant son esprit. Elles ne se groupaient ]ias non i)lus aussi méthodi(iuement que je les ai présentées pour les rendre plus saisissables, cur elles ne formaient j)as un système construit par une raison dans sa maturité; mais elles étaient sen-
lies d'instinct et confusément par un cœur juvénile, par une âme en sa première fleur. Je ne crois pas même qu'il songeât alors à leur donner la forme écrite, ni qu'il eût senti déjà la force mystérieuse qui du penseur fait un écrivain en l'obligeant à traduire son rêve. Peut-être donc seraient-elles restées à jamais inconnues comme tant de belles pensées à qui il n'a manqué qu'une expression pour être immortelles, si une influence stimulante ne s'était exercée de bonne heure sur celui qui était capable de les concevoir, alin de le forcer à les produire au dehors.
C'est au marquis de Mirabeau * que revient
1. Victor de Riqucti, marquis de ilirabcau, père du fameux orateur, était né à Perthiiis en Provence, le 5 octobre 1713. Reçu chevalier de ^lalte à l'âge de trois ans, promu enseigne en 1720, il prit du service comme capitaine tui régiment de Duras. Bientôt lassé de la vie militaire, il se démit de ses fonctions (1743) et s'établit à Paris pour s'y vouer aux études littéraires et aux questions d'intérêt public. Son mémoire sur l'Utilité des Etats provinciaux (1730) <ct son grand ouvrage intitulé l'Ami des howiucs (1736), qui contenaient, au milieu de quelques chimères, bien des vues justes et profondes, attirèrent sur lui l'atteution. Encouragé par le succès de ces écrits, il entreprit dans sa Théorie de l'impôt (1760) de démolir tout le système financier alors existant. Sur les plaintes des fermiers généraux, il fut emprisonné pendant cinq jours à Vinceunes, où il devait plus tard retenir son fils trois longues années, et fut exilé ensuite durant quelques mois à sa terre du Hignou, près de Montargis. ■ — Par le caractère, il était le type le plus original, sinon le jilus puissant de celte orageuse famille des i\liral)eau. « Rien de jilus compliqué, a dit M. de Loménie, que l'nrgaiiisalii)n nioialc et inlellectuelle du marquis de