VAUA'EXARCUF.S ET LE MARQUIS DE MIRABEAU
franc succès, qu'on l'a trouvée fort piquante et qu'on a deviné immédiatement quelle main l'avait écrite. « Mais, ajoute-t-il (et ici l'on sent que c'est lui qui parle seuli, nous plaignîmes une pauvre fille qui a de l'esprit et qui vous aime. »
Les lettres suivantes de Mirabeau sont pleines encore de la confidence de ses passions toujours changeantes, oii sa nature plus ardente que sensible, plus orgueilleuse qu'aimante, se donnait carrière, et oii la volupté, qui allait faire le tourment de sa vie ', prenait possession de tout son être. Vient-il, par exemple, de subir un échec dans un projet de mariage avec une des demoiselles de Nesle *, il met une fatuité naïve, une désinvolture fort amusante à sauver au moins son amourpropre : non seulement, écrit-il à ^'auvenargues, cette rupture lui est indifférente, mais elle va faire son succès dans le monde; « mille gens penseront à moi, qui ne nie connaissaient point, et je serai accablé de [H'opositions de toutes les espèces ». Est-ce, à quelque temps de là, une aventure où Mirabeau a été le jourt (l'une coquette, voici comment, dans son dépit, il masque sa défaite et s'en
1. « La volupté c'sl (Jcvcriiic le hoiin'caii de mon iiiiag-iiiation, et je [)iiyerai bien cher mes folies et le déranj^eiiient de iinnirs qui m"est devenu une seconde nature. » (Lettre de .Mirabeau à \'auvenargucs, 1.") août 17'iO.)
2. On ne sait de laquelle des sœurs de Mailly-Ncsie Mirabeau rechci'chail hi in.iiii.
tire aux yeux de son ami : « ... Elle refusait mes lettres,... elle me mettait au désespoir.... Une dernière algarade me poussa à bout; je la rembarrai avec cette volubilité et cette vivacité d'expressions que la nature m'a données; je l'atterrai avec un tel dédain, qu'elle ne trouva pas le mot à dire. Bientôt, un amusement léger et sincère changea tout à coup la face de mon cœur : je m'aperçus, avec étonnement, que je ne l'aimais plus, et j'en fus dans une joie sensible. Je retrouve enfin mon âme, ma raison, mes projets; enfin, je suis moi. Je le lui ai fait sentir au naturel, et jai à présent le plaisir de la voir en être fâchée, sans que cela me touche. »
Tout autre est Yauvenargues. Pour les amours faciles, il voulait lia réponse à Mirabeau nous l'a déjà laissé entendre) qu'on y gardât toujours quelque délicatesse et qu'on ne s'y départît jamais d'une certaine pudeur morale. A cet égard, il ne ressemblait guère aux libertins de son temps; il n'avait rien de cette « méchanceté » qu'il était de bon ton de porter dans la galanterie, — de cette cruauté dépravée qui descendit bientôt du cœur jusqu'aux sens et qui devint la plaie honteuse du xviii" siècle. Les créatures même les plus déchues lui paraissaient mériter encore, à défaut de sympathie, un peu de iiilié *. Un souvenir de jeunesse,
1. Il a donné de la pilio une définition exquise : « C'est, dit-il, nn sentiment mêlé de tristesse et d'aniour ».
qu'il nota plus tard sous forme impersonnelle, nous le montre, à ce point de vue, dans un jour charmant. Accosté le soir par « une de ces femmes qui épient les jeunes gens », il n'a garde de la repousser, il souffre qu'elle marche quelque temps à côté de lui, et il la questionne. Comme elle se plaint de la misère qui l'a jetée dans le vice, il lui parle avec indulgence, essaye de ranimer en elle quelque sentiment de pudeur et lui laisse en la quittant un peu d'argent. Revenu parmi ses camarades de régiment, il est l'ohjet de leurs risées. « Mes amis, leur répond-il, vous riez de trop peu de chose. Je, plains ces pauvres femmes d'être obligées de faire un tel métier pour vivre. Le monde est renqili de misères qui serrent le cœur; si on ne faisait de bien qu'à ceux qui le méritent, on n'en trouverait guère d'occasion. Il faut être indulgent avec les faibles qui ont besoin de plus de support que les bons; le désordre des malheureux est toujours le crime de la dureté des riches *. »
1. Essai sur quelques caraclcres, § 14. Il est curieux de constater qu'il faudra attendre tout un siècle avant de retrouver dans une œuvre littéraire le sentiment de compassion mélancolique dont Vauveuargucs s'est fait ici l'interprète : jusqu'à la préface célèbre de la Dame aux Camélias, nul écrivain ne le traduira plus. L'auteur de Manon Lescaut lui-même, si tendre pourtant et si humain, restera indifférent au passaj^c de la charrette infâme qui emporte vers l'exil les conip;igncs de son héroïne, et n'accordera pas à ces malheureuses l'aumône de sa pitié.
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Quant à la passion vraie, quant à sa façon de la ressentir, c'est un point oii Vauvenargues est demeuré toujours mystérieux. Ses idées sur l'amour ne nous sont connues que par l'accueil qu'il fait aux éjianchements de Mirabeau, jamais par des aveux directs et personnels. Il lui écrira un jour : a Je n'ai jamais été amoureux que je ne crusse l'être ]iour toute ma vie; si je le redevenais, j'aurais encore la même persuasion. On sent assez qu'on est malade, mais on ne veut pas gu(''rir; l'àme est remplie de son objet; les autres ne la touchent point; on souffre, on connaît son mal, mais on ne saurait s'en distraire '. » C'est là sa plus intime confidence à son meilleur ami, et le mot qu'il a prononcé plus tard est vrai : « Je n'ai jamais osé quvrir mon cœur à personne tant que j'ai vécu ».
Le prince de Ligne a dit un jour : « Si La Bruyère avait bu, si La Rochefoucauld avait chassé,
si Vaiu'c/iar'(iies m'ait aime ils auraient bien
mieux écrit ».
Le prince de Ligne s'est trompé : Vauvenargues a aimé. Mais il a très rarement parlé de l'amour, soit que ce sujet lui semblât trop délicat et froissât en lui (juelque pudeur secrète, soit qu'il ranimât au fond de son cœur quelque souvenir mal éteint.
D'abord Vauvenarofues était admirablement orara-