‹ VauvenarguesChapitre 9 sur 37 · Réflexions cl Maximes · texte numérisé non relu

Réflexions cl Maximes

nobles attachements, ne rencontra jamais à qui se donner et fut toujours incomprise. Les maîtresses ne manquèrent pas à Mirabeau, qui ne demandait à l'amour que la satisfaction de son orgueil, de ses goûts dominateurs et de sa sensualité. Ce fut, au contraire, le malheur de Vauvcnargues d'être né avec une sensibilité délicate et profonde dans une époque de scepticisme et de libertinage. Non pas qu'à ces époques les créatures d'élite disparaissent tout à fait : il en existe toujours, et la tradition des belles âmes n'est jamais interrompue; mais ces âmes-là sont alors \)\us rares qu'en aucun temps; les cris et les rires du vulgaire couvrent leur voix, et comme elles n'aiment qu'une fois dans leur vie, comme elles ne font guère entendre qu'un seul appel de tendresse, c'est vraiment hasard si elles s'entendent à distance et se répondent entre elles.

Mais si la correspondance de Vauvenai'gues avec le marquis de Mirabeau ne nous révèle que partiellement le mystère de son cœur, elle constitue un document de premier ordre au point de vue du développement de son esprit et de la direction intellectuelle de sa vie.

C'est, en effet, l'honneur du nuu'quis de Mirabeau d'avoir découvert la valeur morale et pressenti le talent de Vauvcnargues; et c'est son originalité d'avoir affirmé à son ami (ce qu'il n'est pas besoin de rappeler généralement aux jeunes écrivains; le

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droit qu'a l'œuvre, lille de la pensée, d'éclore à son heure, de jaillir du cerveau et de vivre de la vie idéale.

De Bordeaux, oii Mirabeau résidait alors, partageant sa vie entre le commerce des femmes et la société du président de Montesquieu, il stimule l'activité de Yauvenargues ; il lui reproche de s'abandonner à la jjaresse de la méditation et au. charme de la rêverie : il le presse enfin de se proposer un plan de vie : « Eh quoi! mon cher, vous pensez continuellement; rien n'est au-dessus de la jiortée de vos idées, et vous ne songez pas un moment à vous faire un plan fixe. Il n'est pas d'un philosophe de vivre au jour la journée. » (30 mars 1739.;

Yauvenargues accepte le reproche de rêverie, mais décline le titre de pliilosnplie : « Vous me faites trop d'honneur, répond-il, en cherchant à me soutenir par le nom de philosophe dont vous couvrez mes singularités; c'est un nom que je n'ai pas pris; on me l'a jeté à la tête, je ne le mérite point; je l'ai reçu sans en jjrendrc les charges; le poids en est trop fort pour moi. »

Et comme Mirabeau redouble ses instances, il réplique : « 11 est vrai que ])cu de gens vivent au jour la journée; je suis le seul peut-être; les autres hommes ont un objet dans l'avenir et ils y attachent le bonheur; mais songez, je vous prie, qu'ils l'y attachent- faussement, que cet objet les fuit toujours

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el que leurs vaines poursuites les occupent sans les satisfaire — Je ne i'eiix pas vnits faire eitteiidre que je me suffise à inoi-inéine, et que toujours le présent remplisse le vide de mo/i ea-ur ; j'éprouve aussi, souvent et vivement, cette inquiétude qui est la source des passions. J'aimerais la santé, la force, un enjouement naturel, les richesses, l'indépendance, et une société douce; mais comme tous ces biens sont loin de moi, et que les autres me touchent fort peu, tous mes désirs se concentrent et forment une humeur sombre que j'essaye d'adoucir par toute sorte de moyens. Voilà où se bornent mes

soucis Voilà, mon cher jNIirabeau, ce (|ue je pense

tous les jours, pour justifier mon indolence. »

La correspondance, à ce moment, est des plus vivement engagée entre les deux jeunes gens, et les lettres s'échangent courrier par courrier. Mirabeau, qui ne se tient pas pour battu par les raisons qu'on lui oppose, revient à la charge. Ce n'est pas tout, pense-t-il, que d'avoir démontré à son ami la nécessité d'un but dans la vie; il lui désigne ce but et avec un coup d'u'il dune justesse merveilleuse : « Quehpi'un (jui pense et s'exprime comme vous n'est i)as pardonnable de n'avoir aucune ambition, •le sais que votre peu do disposition et de santé ne vous permet pas de courir ce que quelqu'un comme vous doit api)eler fortune; mais quelle carrière d'agréments ne vous ouvrent pas vos talents dans

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