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Son unité constituée, le peuple neuf en qui la discipline romaine avait cimenté violemment, avec la tristesse du sol, le fatalisme arabe et la brutalité gothique, avait marché vers la plaine et la mer pour donner un monde à l’Europe et lui dicter sa foi. Dispersée tout d’abord des Pyrénées aux Colonnes d’Hercule et de la Méditerranée aux rivages occidentaux en éléments entiers qui ne paraissaient pas pouvoir se réunir, puis jetée dans un moule unique par la force inquisitoriale, l’âme espagnole, tendue à l’inconscient effort de se révéler à elle-même, se trempait au feu des combats. D'un seul élan l’Espagne inondait l’Amérique, subjuguait l’Allemagne et l’Italie, humiliait la France à Pavie, arrêtait à Lépante le flot oriental, et, sur tous les chemins d’Europe, précipitait des bandes de maigres soldats dont les yeux brillaient sous les casques et qui portaient au poing des chapelets. Mais elle était restée muette. Un peuple ne regarde en lui qu’après avoir suffisamment affirmé sa vitalité.
Tout ce que l’Espagne avait dit au cours de son
développement ethnique, de l’agglutination sanglante de ses éléments disparates et de l’affirmation de sa puissance matérielle, elle l’avait pris aux tribus contre qui la heurtait la guerre ou au formidable système de domination spirituelle qui, tout en assurant son unification morale, ne pouvait prétendre à traduire les vérités obscures qu’elle élaborait lentement.
Avant le milieu du xvie siècle, toutes les manifestations intellectuelles de l'Espagne sont en effet extérieures à son véritable esprit. Son architecture, ce langage des peuples enfants, est romaine, arabe ou gothique, et si parfois, à partir du xme siècle, quelques romanceros, quelques chroniques populaires indiquent l’approche de l’éveil, l’influence de l’Italie règne pendant tout le xv% et même au début du xvie l’Espagne n'a pas trouvé la voix qui doit livrer son être vrai. Vêtu de noir, l’Espagnol du xvie siècle couvre la croix, devant la Réforme qui monte. Les cris ardents de sainte Thérèse, c'est la flamme dernière du catholicisme intégral qui va bientôt se transformer et qui ne peut plus s’opposer à la poussée intérieure du génie propre de la race.
Mais la Réforme poursuit dans les pays du nord son ascension irrésistible. Sur tous les champs de bataille du monde, l’élan de l'Espagne s’arrête, l’invincible Armada est dispersée, les guerres idéales vont devenir des guerres dynastiques. Les Espagnols ne luttent plus que pour garder des provinces lointaines. Leur expansion physique touche à sa fin. 11 faut maintenant qu’ils disent à
l’Europe, pourquoi ils lui ont imposé le respect de leur force, et ils se replient sur eux-mêmes pour y chercher la llamme obscure qui a gouverné leur croissance et la faire éclater au jour. C’est à la fin du xvie siècle et pendant tout le xvne qu’avec Lope de Vega, Tirso de Molina, Cervantôs, Calderon, Quevedo, la pensée espagnole va jaillir en floraison brusque.
La peinture espagnole ne manifeste aussi qu’après l’effort guerrier la véritable forme de la sensualité ibérique. Comme partout ailleurs dans la chrétienté, au fond des monastères, les manuscrits sacrés s’étaient couverts d’enluminures, où, dès les xne et xme siècles l’inlluence italienne apparaît nettement. Mais c’est au siècle suivant seulement, alors que la race espagnole commençait à se constituer, qu’à Valence, et plus tard en Aragon, en Catalogne, sa conception plastique de la vie essayait de se faire jour chez de nombreux artistes primitifs.
Ces premières tentatives n’eurent d’ailleurs pas plus de lendemain que les romanceros et les chroniques. Par Van Eyck et Rogier van der Weyden qui travaillèrent dans la péninsule, les vieux maîtres des Pays-Bas ramenaient vite à leur vision plus éduquée l’âme puérile du vainqueur et engageaient les peintres de l’Espagne orientale dans les chemins de l’art flamand, jusqu’à l’heure où Berruguete introduisait à son tour en Castille la Renaissance italienne. Encore pleine de ténèbres, l’Espagne indécise et ravie regardait toutes les aurores qu’allumaient les peuples
conquis à ses horizons idéaux. Ces hésitations, ces contlits trouvaient même leur interprète en Luis de Moralès, dont le réalisme instinctif ne put jamais oublier les leçons des primitifs de Flandre et de l’Ecole florentine.
Il semble au reste que Féclosion plastique des énergies créantes de l'Espagne ait été de quelque cinquante ans en retard sur les manifestations verbales essentielles de son génie philosophique et poétique. Si Sanchez Coello et Pantoja de la Cruz, d’ailleurs dominés l un et l’autre par le grand esprit de Titien, appartiennent au xvie siècle, et si les peintres de Valence Ribalta, Ribera son élève, si le Sévillan Herrera le Vieux et le Madrilène Las Cuevas sont à peu près contemporains de la grande lignée des littérateurs castillans, aucun de ces maîtres encore ne peut être considéré comme le héros nécessaire. Ils déblaient tous la route à celui qui viendra, mais celui-là n’est pas encore né et ne naîtra qu’au moment même où Cervantôs écrit son Don Quichotte. Quant à Dominique Theotocopuli, un Grec qui venait de Venise et dont les veines n’avaient pas une goutte de sang ibère, il jette avec sainte Thérèse le cri de mort du mysticisme, et ce n’est point la part d’humanité générale où toute race doit atteindre à un moment de son histoire qu’il faut chercher en ses âpres portraits, où le granit et l’acier brillent, mais la résistance tenace des derniers ascètes guerriers.
A quoi faut-il attribuer cette légère avance de la grande littérature sur la grande peinture espagnole? La langue
LES BUVEURS (Musée du Prado.
plastique, la langue verbale jaillissent pourtant des mêmes sources et traduisent aux mêmes heures, par la voix des héros, les forces héroïques dont les foules élémentaires sont obscurément animées. Mais il semble que l’art plastique réclame, pour s’épanouir, une complicité plus immédiate du milieu. Peu d’hommes lisent, peu d’hommes surtout savent lire, et c’est souvent dans le silence de leur temps que tombent les mots où l’avenir verra la forme de ce temps. Cervantès, habitué des prisons et des bagnes, est mort à peu près misérable. Un chef-d’œuvre se peut écrire le soir, à la chandelle, après la tâche quotidienne qui donne le gîte et le pain. Mais l’œuvre plastique a besoin de la grande clarté du jour. La toile et la statue sollicitent les regards des hommes, et les hommes qui disposent du pouvoir et de la fortune ouvrent la porte de leur demeure à ceux qui pourront l’embellir, et retardent presque toujours de la durée de leur domination et de leur ignorance la venue des artistes neufs. C’est ainsi que Charles-Quint, méconnaissant le mouvement qui se préparait en Espagne, s’adressait, pour orner ses palais, à la gloire consacrée de Titien et que Philippe II faisait décorer l’Escorial par des artistes d'Italie.
Mais l’élan d’une race qui veut affirmer son esprit est tout de même irrésistible et doit forcément aboutir. L’heure était venue où des rois humains allaient naître pour s’imposer aux rois divins et les effacer dans l’histoire. Sur les territoires d’Occident où l’Espagne avait livré ses plus dures batailles, dans i explosion de vie qui suit
toujours les temps de dévastation et de mort, la nature vengeait les hommes en donnant au monde trois hommes : en Flandre s’éveillait Rubens, et sept ans avant qu’apparût Rembrandt en Hollande, l’Espagne voyait naître celui qui, avec Cervantes, jette la plus grande lumière sur la nuit embrumée de sang, rayée d’éclairs d'épées et d’or qu’évoque sa terrible histoire, Velâzquez.
Velâzquez a immortalisé le nom de ses ancêtres maternels. C’est en effet de Juan Rodriguez de Silva, lui-même issu d’une famille portugaise, et de Geronima Velâzquez que naquit à Séville, le 6 juin 1599, Diego Rodriguez de Silva y Velâzquez.
Pas plus que toute sa grande vie simple, sa jeunesse n'offre la trace de ces passions excessives qui portent si souvent les parents effrayés à contrarier les directions où la loi de leur être entraîne leurs enfants. Ses biographes nous disent qu’il reçut une éducation soignée et témoigna pour les études scientifiques d’une inclination bien caractéristique si l'on songe à la constante humilité avec laquelle il devait aborder plus lard les phénomènes de la nature. Mais comme il s’obstinait à couvrir de dessins ses cahiers et ses livres de classe, ses parents consentaient sans difficulté à ce qu’il commençât de vivre l’harmonie de son existence.
(Musée du Prado.)
Il entrait donc à treize ans dans l’atelier du grand artiste de l’époque, llerrerale Vieux, génie brutal et magnitique, mais maître dur. L’intelligence concentrée, le calme, la volonté patiente et réfléchie du jeune Velâzquez ne pouvaient s’accommoder longtemps d’une semblable tyrannie ; aussi quittait-il très vite Herrera pour frapper à la porte de Pacheco, artiste et critique érudit dont la maison était ouverte à tous les esprits distingués que comptait alors la capitale intellectuelle et commerciale de l’Espagne du xvie siècle. Cervantès l’avait fréquentée. Pablo de Gespédès, Francisco de Rioja, Gongora s’y rencontraient encore. Aucun autre milieu n’eût pu développer plus favorablement l’élégance de son esprit.
Pacheco, peintre très médiocre, paraît avoir au moins eu le mérite de deviner son élève et de le respecter. Il fut probablement pour lui le maître type, il dut s’attacher à découvrir l’être neuf qui s’abandonnait et l’aider à se chercher lui-même bien plutôt qu’à lui imposer sa propre vision de la vie. Quoi qu’il en soit, il est aussi difficile de découvrir dans les premiers essais de Velâzquez la trace de 1’enseignement direct de Pacheco dont l’Italie du xvie siècle était le guide, que de celui de Herrera. Si Velâzquez est loin d’avoir encore soupçonné les lois qui font la vie des formes dans l’espace, il a déjà la nature d’esprit qui lui permettra plus tard de l’exprimer.
Cette nature d’esprit, c’est la sincérité. Aucun vestige en lui de cet idéalisme d’école dont l’âme italienne déchue pervertissait alors le monde. L’artiste applique toutes les
Ifi VELAZQUEZ.
forces de sa jeune santé morale à représenter les spectacles qui l’attirent directement. Exemple presque unique dans l’histoire des grands peintres : ce sont les manifestations les plus moyennes de la vie qui l’intéressent tout d’abord ; il débute par où finissent tous les autres après avoir perdu leur temps à copier les maîtres, à s’essouffler aux grandes compositions historiques, mythologiques ou religieuses. Jusqu’au jour où la mort viendra, toutes les conquêtes qu’il fera dans la voie de la nature lui seront révélées par la nature et par lui-même. Il dessine, dessine sans cesse, il peint des natures mortes — la bodegôn des Espagnols, — travaille la figure humaine d’après son jeune esclave mulâtre Juan de Parcj a, compose ou plutôt reproduit ces scènes populaires, ces tableaux de vie domestique dont quelques-uns nous sont restés, la Vieille Femme faisant cuire des œufs , les Deux Garçons , le Vendeur d eau de Séville , etc. Il va droit à la vie, sans hésitation, entier. U n’a pas grand effort à faire, il suit simplement son instinct, mais il est déjà conscient des directions où cet instinct l’entraîne, quand il répond à ceux qui lui reprochent de ne pas obéir à l’exemple de Raphaël : « J’aime mieux être le premier dans le vulgaire que le second dans le délicat. » Ces tendances exclusivement naturistes, ce sont celles de la plupart des peintres de son temps et de son pays, Herrera le Vieux, Ribera qui grandit, Zurbaran et Alonso Cano,du même âge que Velâzquez et qui tous deux travaillent avec lui à l’atelier de Pacheco. Elles ne diffèrent pas, dans leur direction essentielle, de celles de tous les grands mouve-