CHAPITRE Il
L'Œuvre de Velpeau
Pour dresser l'inventaire de ce que les sciences médicales doivent à Velpeau, il faudrait en parcourir le cadre tout entier. « Pas un progrès auquel il n'ait contribué, dit Rochard ; pas une innovation qu'il n'ait xepérimentée ». Le nombre de ses publications a été considérable : la liste qu'en donne Guyon ne comporte pas moins de 350 titres ! Nous nous bornerons à signaler les principales. |
En 1821, Béclard avait donné à l'anatomie chirurgicale une place dans son enseignement officiel, et il fut bientôt imité par les prosecteurs de l'école, Blandin, Gerdy, Velpeau. Mais pour que l'anatomie chirurgicale fut définitivement fondée, il fallait que l'enseignement oral fit place à l'enseignement écrit, il fallait qu'un livre fixât les notions éparses jusque-là dans les amphithéâtres. C'est alors que parut celui de Velpeau. C'est à partir de sa publication que l'anatomie chirurgicale a véritablement pris racine dans les écoles. Ce grand ouvrage, où l'érudition et les recherches personnelles occupent une place presque égale, ne laissait rien à désirer
sous le rapport de l'ampleur et des développements donnés à
tous les suj2ts. On l’a même trouvé trop complet. Velpeau, dit Rochard, obéissant aux idées de l’époque, y a englobé l'anatomie générale, qui occupe le tiers de son premier volume et constitue un véritable hors-d’œuvre. If a eu aussi le tort de s'engager à la suite de Thomson dans la mauvaise voie de l’anatomie élémentaire qui, poussant l'analyse audelà des bornes de la raison, et prenant des artifices de scalpel pour des réalités, découpe les aponévroses en bandelettes sans nombre qu’elle affuble de noms particuliers, qui décompose en dix-huit feuillets les enveloppes d’une hernie et découvre dix-sept couches dans le ligament sde Gimbernat. Ces. légères imperfections n'enlèvent rien au mérite de cet important ouvrage, qui constituait un progrès considérable pour son époque et qui a eu le mérite de lui survivre.
Chef de Clinique à l'hôpital des facultés qui recevait alors des f:mmes en couches, Velpeau eut l'occasion de s’occuper d'obstétrique et il fit paraître en 1829 son Traité élémcnlaire des accouchements qui fut réédité en 1333 avec des développements considérables et resta longtemos un livre classique. Et il ne faut point oublier que c'est à Velneau que revient l'honneur d'avoir demandé que la Matzsrnité fut ouverte aux étudiants :
« [1 faut, disait-il, que les portes de la Maternité s'ouvrent pour les médecins et lès étudiants. Je n’ignore pas que pour en défsndre les abords, on oppose la considération des
mœurs et de l'humanité. Mais où serait le danger pour ces
deux grands intérêts ? Ce qui les outrage, c’est le régime actuel d'une aussi belle institution frappée de stérilité. Lorsqu'on songe qu on ne fait pas moins de deux mille accouchemnets par an à la Maternité, et que ce trésor est à la disposition d’une centaine de sages-femmes qui en sortent chaque année, et qui, une fois libres, n'auront d'autre mission, d'autres droits, que de présider aux accouchements simples ! Qu v aurait-il, au contraire, de plus conforme à la morale et à l'humanité, que de rendre habiles et savants ceux que leur profession appelle à secourir les femmes dans un travail difficile et à protéger l'homme à sa naissance ? »
En 1832, Velpeau publiait ses Nouveaux Eléments de Médecine opératoire, l'ouvrage le plus considérable qui eut encore paru sur ce sujet et qui a servi de guide à toutes les: générations chirurgicales de cette période.
Tandis qu'il rédigeait son Traité d'anatomie chirurgicale, il avait commencé une série de recherches qui furent pendant plus de dix ans l'objet principal de ses préoccupations. Cette œuvre de science pure qui avait l'embryologie pour sujet parut en 1836; cette étude était encore un coin réservé de la physiologie que les vivisections aidés du microscope allaient bientôt éclairer d’un jour nouveau, mais qui se trouvait alors plongé dans les ténèbres, et dans lequel les hypothèses les plus étranges, les systèmes les plus fantastiques s'étaient donné carrière. Velpeau entreprit d'y faire pénétrer l'obser-
vation. Il réunit un nombre considérable de produits et se mit
à l'œuvre en portant surtout son attention sur les enveloppes ; mais les œufs humains qu'il avait recueillis étaient déjà âgés, ils avaient parcouru les phases les plus intéressantes de leur évolution, et d’ailleurs il se borna à les examiner à l'œil nu. Pour faire progresser cette branche de la physiologie, il fallait entrer dans une toute autre voie et demander l’explication de ces mystères à la physiologie expérimentale. Les découvertes de Purkinje, de Coste, Müller, Pouchet eurent bientôt fait oublier le consciencieux ouvrage de Velpeau.
En 1853, Velpeau publia son Traité des maladies du sein et de la région mamaire, la dernière de ses grandes œuvres chirurgicales. Le cancer était depuis de nombreuses années l’objet de ses recherches; en clinicien consommé, muri par l'expérience, il en fit connaître les résultats. Le prédécesseur immédiat de Velpeau dans la chaire de clinique de la Charité, Boyer, le grand représentant des doctrines de l’Académie de Chirurgie, se déclarait, dans beaucoup de cas, incapable de distinguer avant l'opération les tumeurs bénignes de celles qui ne l'étaient pas, et s'en remettait aux résultats ultérieurs de leur enlèvement pour 52 prononcer. Il était réservé à Velpeau de faire la lumière. Seul, de tous les chirurgiens français, dit Broca, il comprit la nécessité de débrouiller le chaos des tumeurs. Les règles principalzs du diagnostic en furent pos<es et le pronostic établi d’après leurs caractères cliniques.
Convaincu que le cancer abandonné à lui-même déter-
mine fatalement la mort, maissqu'il veut être arrêté dans son
évoultion, il étudia non seulement les caractères exacis des tumeurs qui peuvent être confondues avec lui, maïs il détermina soigneusement, au point de vue clinique, les variétés de cette affection. Il fit voir qu'il en est que la chirurgie ne saurait arrêter dans leur évolution, tandis que, prises à temps, certaines formes peuvent être curables. Aussi voulait-il que celles-ci fussent opérées sans retard, tandis qu'il renonçait à attaquer les autres. Et pendant qu'il montrait aux chirurgiens ce qu'ils peuvent attendre de leur intervention dans le véritable cancer, il prouvait que près d’un quart des tumeurs du sein n'étaient pas de mauvaise nature.
Sans doute Velpeau s'élevait-il contre la réalité de la cellule cancéreuse et les révélations du microscope (1). S'il s'est trompé, n oublions pas des phrases comme celle-ci : « On peut guérir le cancer radicalement, c'est-à-dire sans ré- Cidive, à l'aide de l'instrument tranchant et des caustiques ». Un mot à changer à ces paroles consolantes et nous pourrions les dates d'aujourd'hui.
Indépendamment des grands ouvrages de Velpeau, on ferait dix à quinze volumes de ses autres publications. Les maldies des veux et plus particulièrement celles de la con-
jonctive et de la cornée, les fractures du crâne, la lymphan-
(1) « Je n'aime pas les chirurgiens microscopiques, disait-il ». Guyon raconte M. Legueu, se souvint du mot, et quand il se présenta à Velpeau pour lui demander une place d'interne, il lui dit : « Vous pouvez me prendre, vous êtes sûr avec moi de ne pas avoir un interne microscopique », Velpeau répondit par un sourire et donna la place.
De
site ou angiolsucite, l'érysipèle, l'infection nurulente, les maladies des bourses tendineuses, l’hématocèle, la fièvre urétrale : en médecine opératoire l’acupuncture, les bandages inamovibles, la bronchoplastie, l’entéroplastie, les injections 10dées ou irritantes : tels sont au milieu de beaucoup d’autres, les points qu'il a marqués d’un progrès.
Bien qu'il appartient par son âge et son éducation chirurgicale à une époque où l’on recherchait trop peut-être les opérations audacieuses, et où l’on était trop souvent disposé à considérer l'instrument tranchant comme la seule ressource, Velpeau se montra toujours opérateur réservé. D'’artres furerit des opérateurs plus brillants; il n'en fut guère de plus sûr. L'érysipèle et l'infection purulente l’avaient rendu prudent, et il avait acquis, par expérience une vertu chirurgicale.: la patience : «e Plus je vieillis, disait-il, moins j ampute ».
Enfin il importe de ne pas oublier le rôle que Velpeau a joué comme enseigneur. Pendant trente-quatre ans, il a été le professeur de clinique externe le plus suivi et le mieux apprécié. Toutes les générations de médecins qui ont passé sur les bancs de l'école pendant cette longue période sont venues puiser à la Charité les principes d’une chirurgie à la fois savante et pratique, ouverte à toutes les idées nouvelles, sympathique à tous les progrès, hostile aux excentricités dangereuses et repoussant avec énergie les aventures dans lesquel-
les d’autres ont tenté de l'entrainer.
Velpeau n'avait pas la brillante élocution de Trousseau, mais il apportait dans l'expression de ses idées une précision et une netteté qui entraînaient la conviction; ses leçons, par le tour original de son esprit bienveillant et narquois, avaient un charme tout particulier et jamais, dit un contemporain, on ne sortait de son amphithéâtre sans avoir appris quelque chose. |
Comme.le dit M. le Professeur J.-L. Faure, «‘ Velpeau a passé sur cette terre en faisant honneur à l'intelligence humaine et en donnant toutes ses forces à la gloire de la chi-
rurgie ».
ge
Conclusions
Velpeau est un exemple magnifique de constante énergie, de volonté tenace, de courage.
Par son enseignement, par ses écrits, par l'influence qu'il a exercée sur sa chirurgie, Velpeau mérite d’être placé à la tête des chirurgiens de son temps.
Il a étendu au loin la renommée de l'Ecole française et son nom est pour toujours attaché à l’histoire chirurgicale du XIX' siècle, en compagnie des Bover, des Antoine Dubois et
des Dupuytren.
Vu, le Doyen : Vu, le Président :
BALTHAZARD. LENORMANT.
Vu et permis d'imprimer :
Le Recteur de l'Académie de Paris, S. CHARLÉTY.
Bibliographie