CHAPITRE PREMIER
Biographie de Velpeau
Velpeau naquit à Brèches toute petite commune située sur les confins du département d'Indre-et-Loire, à la limite de la Touraine et de la Sarthe, à moitié route de Sainte-Paterne, station de chemin de fer sur la ligne de Tours au Mans, et de Château-Lavallière.
Sa maison’ natale existe encore; une plaque commémorative y a été apposée l'an dernier.
L’extrait de naissance de Velpeau montre avec son orthographe fantaisiste à quel degré était l'instruction dans le pays chez ceux-là même qui le dirigeait à ces époques troublées. Il est du mois de mai 1705. Le voici à titre de curiosité :
« Aujourd'hui le trente fleurial l'an troisième de la république françoisse en la maison commune de Brèche, devant ous offissier pubilce soussigné acte présente un enfant male par le citoïen Marien Velpot, maréchale à Brèche, j demeurant lesquel a déclaré que l'enfant presant sappelet Marien
Velpot qui étet nes de hier à dix heures après midi en cet
municipalité qu’il est son fils et celui de Anne Millet son légitime épouze demeurant au mesme domicile la dit déclaration ele presant acte d’angistrement on été en présance de François Millet tisseran demeurant à Sent père de Chevillé et de Marie Pillet, fille aussi demeurant à Sent près de Chevillé majeur témoin à cet efait don acte les déclaran et temoin on signé avec nous.
F. Millet. Marie In Velpo
M. Pillet Louis Caillou
offissier public
Alfred-Louis-Armand sont des noms que Velpeau, selon toute probabilité, reçut à son baptême; d’après l'acte d’étatcivil, il s'appelait seulement Marie.
| Né de parents peu favorisés de la fortune, dans un pays de culture, Velpeau eut une enfance dure et laborieuse. Sa famille possédait quelques bestiaux qui aidaient à sa subsistance ; l'enfant les conduisait à la pâture et le soir à la veillée on lui confiait ia délicate fonction de tenir le métier plus que rustique qu'on utilisait alors pour faire la toile.
Pendant longtemps dans le pays, on a répété sur Velpeau une foule d'histoires qui, sans être parfaitement authentiques, donnent cependant un certain caractère à la jeunesse du grand chirurgien. C’est ainsi qu’on raconte que Velpeau éprouva, dès ses premières années un vif amour pour la science. Tout petit, afin de se procurer la chandelle qui devait éclairer ses
veillées studieuses, il allait, le dimanche, de porte en porte,
VTT —
offrir et vendre des châtaignes qu’il avait ramassées dans les bois. |
Le curé de Brèche lui apprit à servir la messe et l’éleva à la dignité d'enfant de chœur. Le vieux curé mourut, ne laissant pour tout héritage à son élève que l'Imitation de Jésus-Christ : mais il lui laissait surtout le goût des livres et de l'instruction.
Au curé qui avait tracé la route, succéda l’instituteur qui dirigea les premiers pas. Ce dernier était un vieux maître d'école ambulant, venu par hasard planter sa tente à Brèches. Il préférait, paraît-il le culte de Bacchus à celui des Muses et l'élève ne tarda pas à en savoir autant que son maître.
Le père de Velpeau, en sa qualité de maréchal, était souvent consulté pour les bêtes malades; afin de devenir plus expert, il avait fait emplette de deux ouvrages : le Parÿait maréchal, de Soleyssel, et le Parfait bouvier, de Robinet. A cette bibliothèque, le jeune Velpeau ajouta le Médecin des pauvres, le livre de Ramazzini sur les maladies des artisans et ne rêva plus que médecine, faisant des essais des différentes drogues, quelquefois sur lui-même, souvent sur les autres ; le jeune homme était très en vogue dans la région lorsqu'un incident tragique vint bientôt interrompre le cours de ses succès à tout le moins illégaux.
Exalté par ses lectures, Velpeau avait eu l’idée d'entre-
prendre la guérison d'une pauvre femme devenue folle à
suite de ses couches. Il avait lu que l’ellébore noir, qui croît dans les terrains arides et incultes des environs de Brèches, était employé contre la mélancolie hypocondriaque, la manie et la folie. Aussitôt il en recueille les racines et les fait infu- ser. La plante qui tue ceux qui en mangent, au dire des vieux olossaires de botanique, ne tarde pas à produire d'épouvantables symptômes ; la malade est prise de vomissements, d’autres accidents non moins graves se manifestent.
Le voisinage est épouvanté et la scène est émouvante. Vite on fait appeler un médecin de Saint-Paterne, le docteur Bodin qui jouissait d'une grande considération dans toute la contrée. À l’aide de soins appropriés, ce dernier parvient à guérir la malheureuse, non de sa maladie mais du remède. Et après avoir fait comparaître devant lui le coupable àüt l'avoir admonesté comme il convenait, il exigea de lui de renoncer à un art qui n’a rien de commun avec l'art de ferrer les chevaux. Velpeau jura tout ce qu'on voulut lui faire jurer.
L'histoire de la pauvre jeune fille empoisonnée avait fait beaucoup de bruit. Elle était même arrivée jusqu'aux oreilles d'un riche propriétaire des environs, M. Delaru:-Duçan qui habitait non loin de Brèches, à Souvigné. Il vint trouver le jeune homme et lui proposa le précepteur de ses enfants pour l'instruire : sept ans plus tard, Velpeau dédiera sa thèse inaugurale à son bienfaiteur : Nec non Domini Delarue Ducan quod eo tanquam numine propitio in studiis usus fuerim.
Le 28 avril 1816, Velpeau déposait le grossier tablier de
se
cuir et conduit par ses protecteurs qui voulaient en faire un officier de santé, il arrivait à Tours le 28 août 1816.
Sur les recommandations qui lui sont adressées, Gouraud le prend dans son service. Velpeau commence alors cette rude existence d'abnégation et de travail qu'il poursuivra pendant des années. Il loge dans une mansarde, vit du pain dont son père lui apporte régulièrement une provision dans un bissac; mal vêtu, ses camarades l’appellent Vile peau. Peu importe, le petit paysan travaille.
Bientôt Bretonneau le remarque et se l’attache en qualité de premier élève. Cette heure fixe la destinée de Velpeau, dit Triaire, comme elle fixera plus tard celle de Trous- . Seau.
Pendant quatre années, il suit sa clinique, assiste à ses recherches sur la diphtérie et la dothienentérie, prend luimême une part active à ses travaux, rédige ses observations cliniques, pratique sous sa direction les autopsies, et se pénètre de sa méthode et de son génie. Et comme à vingt-trois ans, il est plus familier avec le marteau qu'avec le rudiment, il décide de compléter son instruction secondaire; il fait ce : qu'on appelait alors « ses humanités », et renouvelant le tour de force accompli quelques années plus tôt par le médecin de Chenonceaux, il s’assimile en moins de deux ans la langue latine et la littérature française au point de devenir, sinon un érudit, du moins un bon latiniste, un lettré qui restera bien supérieur à la plupart des médecins de son temps.
Mais ce n'était là que travaux préparatoires. Velpeau, avant d'exercer la médecine dans son pays, voulait aller étudier quelque temps à Paris. Muni d’une petite somme d’argent et de lettres de recommandation pour Chaptal, Duméril, Guersant, Cloquet, le 1° avril 1820, il prenait la diligence pour Paris.
Il alla loger à l'hôtel de l’Abeille, rue du Foin (boulevard St-Germain actuel entre la rue Saint-Jacques et le boulevard Saint-Michel). La chambre lui coûtait sept francs par mois. Le prix de la pension devait être à l'avenant, mais il était encore au-dessus des moyens du jeune étudiant qui achetait son pain aux soldats de la caserne de la rue du Four-St-Jacques et mangeait pour son dîner avec les ouvriers, l'ordinaire à : 33 centimes.
Si Velpeau, au faite des honneurs, aimait à rappeler ces détails il n'en est pas question dans sa correspondance d'alors. Il ne songe qu’à se mettre en relation avec les amis de Bretonneau auxquels il apporte des lettres de références.
Chaptal, alors âgé de 63 ans, jouissait encore d’un crédit considérable. Son caractère intègre, les hautes situations qu'il . avait occupées lui donnaient une influence qu'il mettait volontiers au service de ceux qu'il avait distingués.
Duméril et Guersant, liés depuis leur jeunesse avec Bretonneau, possédaient aussi une grande influence qu'ils devaient à leur caractère, à la considération dont ils jouissaient,
autant qu'aux charges dont ils étaient revêtus.
Quant au fils aîné du dessinateur Cloquet, élevé par son père dans le culte du médecin de Tours, il était prosecteur | d'anatomie à la Faculté et en position, par conséquent d'aider le jeune étudiant. |
Tous accueillirent avec la plus grande ferveur l'élève de leur ami et lui promirent leur appui.
Les lettres que Velpeau écrit alors à Bretonneau nous le montrent travaillant laborieusement et partageant son temps entre la Faculté, les hôpitaux et les bibliothèques. Il rend compte à son maître des recherches bibliographiques . qu'il fait pour lui et le tiént au courant du mouvement médical de l'époque.
Le jeune provincial n'est point ébloui par l’habileté des Parisiens ; il considère Broussais comme « un enragé ». Hus- . son, qui « saigne à toute outrance est un boquillon ». Laënnec cependant retient son attention parce que « plusieurs médecins font beaucoup de cas du sthétoscope pour le diagnostic des viscères pectoraux ». Mais quand il voit Dupuytren enlever une mâchoire inférieure, il trouve que « l'opération est plus simple à beaucoup qu’on ne pense » ; d’ailleurs ce « docteur lui paraît aussi vain qu'habile », et surtout lui paraît « trop brusque et parfois imprudent ».
Son opinion n'est pas meilleure sur les autres « membres de la société de la Faculté » qui sont incapables d’admettre les idées des autres, si elles « n’impressionnent pas agréa-
blement leur entendement ».
TO due
« L'observation, ajoute-t-il, est un moyen d'enrichir Ja science trop lent pour eux; l'imagination marche bien plus vite. Rien, à mon avis n'est plus inexact que ce qui se fait dans les hôpitaux de Paris; les malades sont traités à la diable, les observations rédigées comme on veut, et non comme elles sont ».
Et, avec un sentiment qui n est autre que celui de la reconnaissance, Velpeau ajoute :
« Je trouve que les médecins de mon pays valent bien ceux d'ailleurs... Soit dit sans flatterie, j'aimerais mieux votre médecine que toute celle qu'on fait à Paris ».
Et c'est cette vénération qu'il garde à son maître qui le pousse à faire connaître, à défendre les idées du médecin de Tours. Mais ce qui le préoccupait le plus était la question de la diphtérie, sur laquelle il était si bien édifié. Or, dit Triaire, il Se trouvait que la plus grande confusion régnait dans les affections de gorge et que personne ne S’entendait plus sur l’angine maligne, sur le croup et sur la signification à donner à ces termes. On ne se préoccupait pas du reste davantage de faire la lumière, et Velpeau le constate avec quelque âpreté :
« Le sujet du croup est bien à vous, et rien qu'à vous, et vous ne trouverez parmi les membres de la Faculté que M. Guersant, et surtout M. Duméril, qui s’en occuperont avec le désir de trouver le vrai; quant aux autres, n'en attendez rien que d2 la censure, si vos idées n'impressionnent pas
agréablement leur entendement. Pour la plupart, ils n’ont
jamais rien vu, et s'ils se donnent la peine d'en regarder un seul, je le répète, un seul, tout au plus encore à la manière de M. Gouraud, c’est pour trancher tout de suite et n’y pas revenir ; ils trouvent tout de suite dans Hippocrate, Galien et Jurine, Albin, Caillaux, etc.., des axiomes pour établir leurs principes et n en pas démordre ».
Velpeau devait modifier rapidement cette situation. Dans ses conversations avec les chefs de service, il fait connaître les idées de son maître sur la diphtérie. I] a vite converti Guersant et Duméril. Lheminier, Lugol, Marjolin sont surpris et intéressés par ses communications et lui demandent de le mettre en rapport avec Bretonneau. Larrey s’éprend d’une affection spéciale pour lui et veut l’amener dans son cabinet et lui monter ses pièces pathologiques. Enfin le jeune étudiant fait si bien que, quelques mois à peine après son arrivée, la plupart des médecins de Paris, sans que Bretonneau eut écrit une seule ligne, connaissaient déjà et discutaient ses travaux sur la diphtérie.
Mais dans la question des fièvres essentielles, les choses étaient loin d'aller aussi vite. Les esprits hésitaient entre ce qui restait encore des vieilles traditions représentées par la nosographie de Pinel et la doctrine physiologique. Et, dit Triaire, la fièvre entéro-mésentérique de Petit et Serres, qui aurait dû mettre sur la voie, n'avait au contraire fait qu'augmenter la confusion. ;
Cette situation, entretenue d'un côté par la prépondérante
Aer Ur
autorité de Broussais, de l'autre par le traditionalisme exagéré de ses adversaires, dura longtemps. Velpeau voyait Broussais prendre pour des cancers les ulcères de l’entérite chronique. Il voyait Lherminier examiner l’iléon avec une lunette éloignée de six pieds, et négliger totalement les traces d’ulcérations qu'offre l'intestin. Il voit Lugol, le chirurgien de Saint- Louis, fermer également les yeux devant les ulcérations caractéristiques de l'intestin et persister à chercher l'explication des symptômes dans un cerveau et dans un estomac que l’autopsie lui montrait cependant parfaitement sains.
Alors le découragement le prend, et en même temps perce dans ses lettres la méfiance traditionnelle du Touranveau vis-à-vis des Parisiens :
« Pour moi, j'y perds courage, et dorénavant je veux me borner à les observer sans leur parler de ce que je pense; et puis, avec ces hommes de Paris, je ne suis pas trop à mon aise ; i] faut que je prenne le langage de chacun, avec les jeunes gens surtout, qui avalent tout ce qu'on leur dit, sans Île mâcher, dans l'école qu'ils suivent. Ainsi, avec les uns, je suis obligé de demander des renseignements sur les fièvres bileuses, adynamiques; avec d'autres sur la gastro-entérite compliquée d'adynamie ; avec d’autres enfin, sur la fièvre entéro-mésentérique. Tous les élèves des différentes salles conviennent bien y voir les mêmes altérations, mais leurs maï-
ires ils les interprètent chacun à leur manière et se moquent
sérieusement les uns des autres. Il n’y a pas à v résister : M. un tel l’a dit ».
Tel était sur ce point l’état des esprits en 1820.
Les six ordres de fièvre de Pinel, contestés, attaqués, dit Triaire, mais encore acceptés par nombre de maîtres de l’époque ; la fièvre entéro-mésentérique, considérée comme une entité nouvelle et curieuse, suscitant l'attention et l'intérêt des cliniciens, mais déroutant encore leur perspicacité: enfin la gastro-entérite de Broussais absorbant au profit de la doctrine physiologoque toutes ces affections. Ce dernier avait bien lié la nature de la maladie aux altérations inflammatoires et placé son siège dans le tube digestif; mais en contestant la spécificité des maladies, Broussais méconnaissait leur nature.
Bretonneau était le seul dans le vrai en plaçant le siège dans les follicules de l'intestin, et en rattachant leur nature à la spécificité, il démontrait que toutes les fièvres n'étaient que des modes de l’entéro-mésentérique.
Cependant Velpeau, tout en propageant les doctrines de son maître, tout en suivant les cliniques devait songer à vivre. Malgré des prodiges d'économié, la somme qu'il avait emportée à son départ était épuisée. Et les amis de Bretonneau qui avaient apprécié son intelligence et son ardeur au travail lui conseillaient de ne pas se contenter du titre d’officier de santé et de rester à Paris. C'était son plus ardent désir; mais il allait y renoncer, faute de ressources, lorsque Bretonneau,
d'accord avec les Docteurs Leclerc et Mignot eut la généreuse
DORA ZOT
pensée de lui faire tenir une somme d'argent pour qu'il put continuer ses études encore quelque temps.
.D'autrs circonstances favorables ne tardèrent pas à se présenter. Sur les instantes recommandations de Rretonneau, Cloquet offre à Vel peau « une chambre et une espèce de manière de vivre à l'hôpital Saint-Louis » :
« Etant nourri et logé pour rien, je peux rester ici ad vilam œternam, et à la fin de tout, s’il ne peut me venir de petit salaire de nulle part, je suis résolu de solliciter mille francs auprès des personnes obligeantes qui voudront bien me les prêter, à condition de les rendre après mon établissement. Cette somme sera, je pense, suffisante pour satisfaire aux frais de ma réception, en y joignant votre bienfait. Ce parti n’est pas avantageux, je le sais parfaitement bien; je le réserve aussi pour le dernier. Pourtant, il me semble encore milleur que celui de me rendre comme je suis parti, à présent surtout que j ai vu le cas qu'on fait des officiers de santé, et l'avilissement auquel ils sont voué pour l'avenir, quelques connaissances qu ils aient ». | Velpeau songe à concourir, mais: il ne remplit pas les conditions : « Ce qui aggrave mes maux et m empêche de me pourvoir ici comme tant d’autres, c'est que j'ai deux ans Le trop : cela me met hors de tous les concours », Et il ajoute: « Pour être admis à ceux qui auront lieu pour l’internat ‘au mois de novembre, il faut n'avoir que vingt-quatre ans,
puis avoir été un an externe. Voilà pourtant, je crois, la seule
place qui me convienne, à l’Hôtel-Dieu surtout, pour les recherches que je voudrais faire. Ils ont six cents francs et deux ans me suffiraient; ils peuvent v rester quatre. Nonobstant l’âge, c'est d'une difficulté extrême ; il faut de grandes protections. et je m exprime difficilement et suis très facile à intimider. Cependant je les ai tâtés, les internes, et, dans les concours que j ai vus, tous m'ont paru assez faibles.
Et Velpeau regrette tellement de ne pouvoir être interne que, par l'intermédiaire de Bretonneau, il écrit à ses camara-. des’ de Tours pour leur expliquer combien il est difficile de travailler à Paris sans être interne :
« Ce que je vois ici me fait sentir le prix des avantages que présentent les hôpitaux de province à ceux qui veulent se donner la peine de travailler ; car réellement il est fort difficile dans la capitale d'apprendre autre chose que des théories, à moins d'être interné quelque part. Oh ! alors les avantages sont immenses : les internes de première classe sont logés, nourris, et ils ont six cents francs de pension. Ils sont obligés de diriger le service médico-chirurgical pendant l'intervalle des visites. [s coupent, tranchent, réduisent les fracfures, etc. et traitent les malades selon leurs caprices, en suivant les préceptes du maitre cependant; de $sorte que celuici né s occupe, pour ainsi dire que des opérations sérisuses. Vous voyez que ceux-là ont bien les moyens de s’instruire, tandis que ceux qui ne sont attachés à aucun service ne peu-
vent «entrer à l'hôpital qu à l'heure des visites; ils n'ont pas
— DE a
le droit d'interroger un malade, le plus souvent même ils ne peuvent pas le voir, à cause de la foule qui se précipite toujours autour des lits. Quant à la chimie, la physique, l’histoire naturelle, la botanique, etc..., on a toutes les commodités désirables. On vit ici pour ce que l’on veut, comme l'on veut ; rien ne paraît ridicule, on trouve des exemples de tout ».
Bretonneau répond à son élève, l’encourage, lui fait part de s2s démarches auprès de Chaptal, Moreau; et il lui conseille de perfectionner son instruction en profitant de toutes Ies circonstances :
« Maintenant que vous voilà fixé à Saint-Louis, je crois qu'au lieu de regretter de ne pas être ailleurs, vous feriez sagement de rorter votre attention sur ce qui vous entoure ;
vous trouverez nécessairement quelque objet digne de la fixer. Si vous avez du loisir, lisez nos meilleurs classiques, les chefsd'œuvre de Corneille et de Racine, Boileau, La Fontaine, les romans de Voltaire, quelques volumes de sa correspondance. Si, en lisant, vous ne vous livrez pas seulement au plaisir de lire, si vous donnez quelque attention à l'art avec lequel les mois sont adaptés à l'expression de la pensée, votre style, qui 2st devenu de jour en jour plus correct, se perfectionnera encore ». |
Mais la question d'argent était toujours la grande préoccupation de Velpeau. Grâce à Cloquet, il peut « spéculer sur enseignement, sur l'anatomie »: :
« Tai rassemblé sept jeunes gens pour commencer, qui
m'ont donné chacun dix francs pour eur faire une espèce de cours, de répétition d'Ostéologie. [aurais pu en trouver un plus grand nombre pour l'hiver; mais la légion des professeurs autorisés arrive, i] faut que je déniche de ma petite salle. Je serais obligé de louer un amphithéâtre et d'acheter des cadavres, si je persistais. Vous vovez que le commerce n'es! pas lucratif ». |
Sur ces entrefaites, Husson lui propose une place auprès d'un homme politique, exilé pendant la Révolution; heureu- . sement pour la médecine française, la place était donriée à un auire le jour où Velpeau apporta son adhésion à Hüsson.
Les leçon d'anatomie iui procurent d’ailleurs plus de ressources qu'il ne croyait; il l'annonce à Bretonneau en lui faisant comme à l'ordinaire quelques réflexions sur les maitres de l'heure et les évènements du jour :
« Ne pouvant mieux faire, je me suis mis dans les cadavres jusqu'au cou : je suis prosecteur du bon Jules, dont je ne suis pas quitte à moins de cinq à six heures par jour ; puis je donne deux heures à sept ou huit jeunes gens, que je fais travailler à l'Ecole pratique et qui me promettent cent soixante francs pour l'hiver. Vous voyez que tout le monde se mêle de professer. Le reste de mon temps est consacré à la physique et à la chimie. Quelquefois je m'amuse avec Voltaire, dont le jugement me paraît bien léger dans un assez erand nombre de cas. Je l'aime beaucoup pourtant; il est
ami du genre humain, il est gai quoique malade. On n’en peut
pas dire autant du misanthrope Jean-Jacques. M. Béclard est un rude professeur, il ne ménage pas toujours Bichat. M. Jules veut l’être aussi; mais il n’est guère clos. Le roi fait deux académies voudrez-vous en être ? »
Le vrai désir de Velpeau est toujours de voir des mala des ; et il compte sur Chaptal :
« Au printemps, il doit faire nommer un assez grand nombre de médecins et de chirurgiens adjoints aux concours, et il n est pas, dit-il impossible que j'en obtienne une, malgré que je ne sois pas docteur ; bien que je le lui aie fait observer, je ne sais comment il l'entend. Grand Dieu ! si j'avais une place semblable, quel sort digne d’envie ! quelle position conforme à mes goûts ! C’est alors que toute contrainte serait bannie et que la médecine pratique deviendrait l’unique objet de mes études et de mes méditations ».
En attendant, son cours d'anatomie lui rapporte tout de même 400 francs et il obtient à l'Ecole pratique le prix d’anatomie et de physiologie, ce qui l’encourage à concourir pour une place d'aide d'anatomie. Le concours est annoncé pour le mois d'août 1821; Velpeau a peur de ne pas y être admis, et pourtant, écrit-il, « je tiens plus à ce titre qu'à tous les autres ensemble ». Chaptal, sur la demande dé Bretonneau fait lever toutes les difficultés administratives et Velpeau peut concourir. On a sa lettre à Bretonneau où il lui annonce le ré- Sultat. Elle mérite d’être citée : |
« Les juges, au nombre de six, MM. Chaussier, Riche-
rand, fhuméril, Marjolin, Lallement et Béclard, n’ont cessé de se disputer pour décider quels seraient les heureux concurrents ; enfin ils ont fini, et notre sort vient d’être, à l’instant même déterminé ? | en tiens la décision de MM. Marjolin, Béclard et Duméril : vous jugez combien jusque-là, mon esprit inquiet a du souffrir; car sur quinze que nous étions d’abord, neuf sont restés et ont combattu jusqu’à la fin; de ces neuf, d’après l'analyse comparée de nos questions, j'en remarquais cinq (en comptant moi) qui pouvaient prétendre la nomination; j étais fortement appuyé par M. Richerand, je ne comoptais pas moins sur M. Duméril, mais les autres étaient également poussés, deux surtout étaient favorisés par MM. Marjolinet Béclard. M. Chaussier en avait aussi deux et vous savez comme il est entêté ; enfin j'étais dans les transes les plus affreuses ; ne voulant pas avoir l'air d’un solliciteur importun, je n'osais aller voir personne : cependant, je tente sur M. Duméril, qui fut près de me faire crever le nez à force de louanges, que je crus et que je pense encore qu'il na données pour m'encourager à mieux faire; je ne lui en sais moins gré que si j y attachais beaucoup d'importance; moi, du reste, je sais bien! ce que je vaux, et ce qu ils veulent bien me dir ne me fascine point les veux. Enfin il me dit que deux de nous étaient placés les premiers sur leurs notes et que j'étais un de ces deux. Cette phrase me tranquillise complètement, seulement il fallait attendre; et, en effet, je viens tout
à l'heure d'être nommé aide d’Anatomie à la Faculté de Mé-
decine de Paris. En voilà un titre, l'espère HS
Mais le concours des hôpitaux lui reste fermé, malgré l'intervention de Chaptal; il sen console « en se livrant à l'anatomie et à la chirurgie morte ».
Velpeau soutint sa thèse le 27 mai 1823 sur les fièvres intermittentes, la teigne, les inflammations, etc. Elle porte ls titre Suivant :
Thèse sur quelques propositions de médecine, présentée et soutenue à la Faculté de Médecine de Paris, le 27 mai 1823, pour obtenir le grade de docteur en médecine, par Alfred-Armand-Louis-Marie Velpeau, de Brèches, département d’Indreet-Loire, ex-premier élève interne de l'hôpital général de Tours, aide d'anatomie à la Faculté de Médecine de Paris, professeur particulier d'anatomie, de médecine opératoire et d’accouchements.
On lit en tête cette épigraphe :
Sumite materiäm vesiris, qui scribilis xæquam Viribus, et versate diu quid ferre recusent, Quid valeant humeri.
Hor: Ars Poet.
Cette thèse, dédiée à Richerand et à M. Delarue-Ducan, ne comporte pas plus de 23 pages; la préface en est curieuse :
« Des raisons qu'il est inutile de relater ici m'obligeant de passer rapidement mes dernières épreuves, il me devient impossible de me livrer aux recherches nécessaires pour trai-
ter convenablement le sujet de dissertation que j'eusse voulu
a 27 ee
éoumettre à l'examen de mes juges. Aysnt d’ailleurs depuis longtemps fixé mon attention sur divers points de doctrine qui me paraissent peu clairs ou mal exposés, je n'aurais pu les discuter suffisamment dans une simple thèse inaugurale ; en conséquence, jai mieux aimé en réunir un certain nombre, et en extraire quelques propositions que je me propose de reprendre plus tard, lorque les circonstances me le permettront, si quelque plume plus exercée ne s'en empare pas avant. Mon peu d'habitude dans l'art d'écrire me donnera peut-être l'air présomptueux et vain; je hais l’orgueil cependant; mais je hais plus encore une feinte modestie, car elle . me semble plus orgueilleuse que l’orgueil lui-même ».
Néanmoins curieuse est la lettre dans laquelle Velpeau raconte à Bretonneau la soutenance :
« Avec mon bonnet, ma robe et le dignus est intrare, je vous salue, mon cher maître. C'est enfin fini depuis mardi : je suis docteur... J'avais M. Laënnec pour président; mes examinateurs étaient MM. Béclard, Désormeaux, Cayol, Guersant et Gaultier de Glaubry. Ils ont:‘commencé par m'accabler de louanges, puis nous avons disputé, surtout avec MM. Cayol et Guersant. Il a été question de vous plus d’une fois ; la bienveillance qu’on vous porte a rejailli sur moi, car on a terminé en me donnant un frès satisfait, de.même qu'à fous mes examens, excepté le premier, ce qui prouve qu on obtient ces notes avantageuses à bon marché puisque ma thèse
a été faite le jour de l’Ascension et le dimanche suivant et
PHONE
qu'au total elle ne m'a coûté que douze heures de travail. La raison de cette négligence de ma part, outre celles que je vous ai données dans ie temps, est qu'il m'eut été de tout impossibilité d'y penser les autres jours de la semaine, vu que depuis le matin jusqu'au soir je suis occupé à des leçons, des répétitions où des préparations ; qu'il faut encore un peu travailler la nuit : il en résulte que mes idées non plus que les vôtres, n'ont pag été assez clairement exposées pour être bien entendues, $t que nous avons assez vivement combattu, sans peutêtre trop nous comprendre... ».
| Sitôt sa thèse passée, de nouvelles perspectives s'ouvrent devant Velpeau. L'agrégation en médecine avait été créée par une ordonnance royale du 2 février 1823. Et Velpeau pense qu’il pourrait bien devenir professeur agrégé !
« Je serai probablement forcé de me mettre dans la section de chirurgie, il en faut quatre, et j'aurai pour antagonistes : Jules Cloquet, Lisfranc, Samson, Maingautl, le fils Dubois, un Baudelocque, etc... Jugez si je dois être à mon aise ! car enfin je ne m abuse pas sur mes forces et ne puis pas contester leurs mérites de manière à prétendre l’emporter sur eux. Comment faire donc ? car, si je ne suis pas admis, toutes mes espérances sont perdues : plus de cours particuliers, plus de dissections, et partant tous les moyens de parvenir me sont enlevés; cela ne va pourtant pas mal dans ce moment-ci, et mon sort futur présente une assez jolie fi-
eure. Il paraît que dans cette adjudication de places la faveur
jouera un grand rôle : en conséquence de quoi je vous supplie, quand vous en trouverez l’occasion, de ne pas négliger les recommandations auprès des professeurs que vous pouvez connaître. M. Laënnec est le grand dispensateur ; je tâche de me l’attacher par tous les moyens possibles; je l'ai fait président de ma thèse. J'emploie la sthétoscope dans mon cours
d'accouchement pour reconnaître la grossesse. Un de ces
jours, il doit venir avec M. de Kergaradec et quelques méde-
cins étrangers à une de mes leçons pour y donner plus d'importance, et pour examiner avec nous les femmes qui doivent servir à nos exercices. Ainsi vous voyez que je my prends de loin; mais il est comme une enragé pour qu'on parle latin, vous savez que cela n'est pas mon fort. Cependant, je vais travailler cette langue de nouveau, j'ai éncore trois mois ; mais je ne sais de quels ouvrages me servir pour aller plus vite. Quant à M. Bougon, nous devenons tout à fait amis. J'essaye aussi de débaucher M. Alibert et M. Cayol, pourriezvous m'aider ? J'accepte enfin tous ceux que je peux attra-. per. Il faut, en outre, que je fasse aussi du bruit avec ma plume, et j apprête en ce moment de quoi les aller amuser bientôt à l'Académie ».
En attendant le concours, Velpeau se fait nommer chef de clinique.
« Depuis un mois, écrit-il à Bretonneau le 23 octobre 1823, je suis chef de clinique à l'hôpital de la Faculté, ce qui
équivaut au titre.-de chirurgien en second... A propos de cette
Rae QU à
place, c'est à M. Bougon que je la dois; elle était occupée par Paul Dubois qui n’y venait jamais; je ne l’ai pas demandée et on ne me l'a proposée qu’assez longtémps après sa démission donnée. Elle n’est pas très lucrative (cinq cents francs et le logement), mais elle est honorifique et offre beaucoup d’autres avantages; d’ailleurs elle flatte mes goûts ».
Quelques semaines après s’ouvrait le concours d'agrégation et, le 28 novembre 1823, Velpeau fait part à son maïtre de ses premières impressions :
« Les candidats sont divisés en trois sections, médecine, chirurgie, sciences accessoires, ce qui formera trois concours distincts qui auront lieu l’un après l’autre. En médecine, nous sommes vingt-six. Il y a quatre épreuves : la première, composition latine, la même pour tout le monde, est passée de jeudi; la deuxième, leçon orale d’une heure, question tirée au sort, il en passe deux par jour. Il y a séance tous les deux jours. La troisième, lecture publique des compositions latines par les candidats; on en lira trois par jour. La quatrième enfin, une thèse latine, sera discutée pendant deux heures par l’auteur et quatre attaquants, ses compétiteurs, un par jour seulement. En tout, il y a quarante concurrents. Vous serez étonné peut-être de me voir dans la section de médeciné ; il paraîtrait, en effet, que j eusse de me placer de préférence dans la chirurgie, les accouchements, ou dans les sciences accessoires pour l'anatomie et la physiologie. Mais j'ai
réfléchi que puisqu on commençait par la médecine, il serait
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