ACTE I
YVONNE
Pardon si mon doute t’offense,
Mais n’as-tu pas rêvé?
On a pu te tromper... naïve et sans défense.
JEANNE
Non, je suis bien sa femme et rien n’est mieux prouvé. Jamais une impudique étreinte N’aurait pu vaincre ma fierté.
Je vivais près de lui sans crainte,
Croyant en son honneur, croyant en sa bonté.
Sa tendresse n’est pas une frivole flamme,
Et ce qu’il aime en moi, c’est l’âme.
YVONNE
Puisses-tu penser vrai!
Dis-moi tout maintenant.
JEANNE
Oui... je te le dirai :
C’était dans un rayon d’opale Dont la lune argentait les bois;
Je l’écoutais, rêveuse et pâle,
Les soupirs mouraient dans sa voix.
Et tous les parfums des corolles,
Tous les chants des vents apaisés,
Me troublaient comme des paroles, M’enivraient comme des baisers.
Il m’entraînait toujours et soudain la chapelle M’apparut lumineuse au fond du bois obscur.
« Entrons, me dit le Duc, le prêtre nous appelle,
« Et je veux te prouver que mon amour est pur. »
Ce lut comme un conte de fées !
Mêlant dans un serment nos deux voix étouffées,
Nous tombons à genoux
Et lentement le prêtre étend ses mains sur nous...
Et c’est dans un rayon d’opale Dont la lune argentait les bois Que je revins, heureuse et pâle,
Bercée au doux chant de sa voix.
Puis, du chaud parfum des corolles, Soudain nos cœurs furent grisés,
Et nos soupirs et nos paroles,
Tout s’éteignit dans nos baisers.
ENSEMBLE
JEANNE Avec passion.
Ah ! mon cœur se remplit d’ivresse Au réveil de ce souvenir;
J’ai son baiser, j’ai sa tendresse, Rien ne peut plus nous désunir!
YVONNE A part.
Ah! je sens malgré son ivresse Un doute impossible à bannir.
Et l’affreux soupçon qui m’oppresse Me fait trembler pour l’avenir !
YVONNE A part.
Puisque le Duc ordonne de le taire, Ce mariage doit cacher quelque mystère.
Hélas! Tous ces seigneurs Savent mentir et sont des suborneurs!
(Haut, à Jeanne.)
Pourquoi ne vient-il plus ?
JEANNE
On redoute l’émeute :
Peut-il songer à nous avec un tel souci?
(Bruit de chasse au loin.)
YVONNE
Mais il chasse pourtant! N’entends-tu pas la meute?