Venezia la bella
Quelles preuves, hélas! ne t'ai-je pas données de mon amour ? Qu'ai-je refusé au tien ? J'ai oublié uia uoble naissance , ma réputation sans tache et ma race toujours honorée, la paix de l'innocence et l'orgueil de la vertu! ÎVla prodigalité a tout donné, et maintenant qu'il ne me reste plus rien à t'accorder, tu hais toutes les déplorables fautes que tu m'as fait commetlrel Nicolas Rotve , Jane Shore.
TiMOTÉo suivit les pas de son guide à travers l'obscurité de la maison jusqu'à la porte d'eau, où une gondole était amarrée. Il faisait nuit pleine. De gros nuages noirs voilaient tristement la lune et les étoiles. Un fort vent du
sud soulevait les petites vagues des canaux qui s^ientrechoquaient contre les murs des maisons.
Avant que le lieutenant eût questionné son compagnon sur le motif de cette promenade nocturne, celui-ci avait déjà donné ses ordres aux deux barcaroli qui manœuvraient la gondole , et l'éperon de fer luisant s'avançait par secousses du côté de la lagune. Les deux passagers, assis dans le fond de l'étroite embarcation, étaient silencieux comme la nuit profonde qui les couvrait.
On n'entendait que le frémissement du vent, le bruit de la mer qui se brisait sur l'avant de la gondole , et les énergiques jurons des gondoliers qui éclataient avec le fracas des vagues chaque fois que les débris d'une lame venaient les envelopper dans im toiu'billon d'écume et d'ean salée.
Battue par le vent et les coups de mer , la gondole arriva enfin à l'extrémité de la lagune et vint toucher sur la plage du Lido. A ce moment le vent semblait avoir doublé de force, les vagues hurlaient sur la grève, et le ciel tout habillé de nuages livides laissait tomber des torrens de pluie sillonnés par les lueurs blafardes des éclairs.
— Mauvais temps, dit le lieutenant au jeune homme qui l'accompagnait. Votre fièvre , monsieur, se serait, je crois, bien passée de cet orage, et vous auriez pu peut-être, pour une promenade, choisir un peu mieux votre temps. Au fait, pourrais-je savoir maintenant dans quel but vous m'avez conduit sur ces grèves arides par cet effroyable temps, et quand le docteur et monsieur votre frère vous croient bien tranquillement couché dans votre lit? Je vous avoue que pour ma part je ne conçois pas le plaisir que vous pouvez trouver à vous faire mouiller de la sorte.
Frédéric ne répondit pas. Seulement il frappa du pied comme un homme vivement contrarié dans ses projets. Puis jetant un regard d'inquiétude du côté de la lagune , il répéta :
— Oui, un effroyable temps!
Et sans faire attention aux torrens de pluie qui lui fouettaient le visage, sans chercher un abri contre les lames qui montaient de la mer et menaçaient à chaque instant de le renverser sur le sable, il se promenait silencieusement le long du rivage , les bras croisés sur sa poitrine , qui exhalait par intervalles des soupirs et des menaces interrompues.
Timotéo, ruisselant de pluie et d'eau de mer, essaya vainement d'allumer sa pipe, sa fidèle compagne du bivouac et des ennuis de garnison. L'orage lui refusa même cette légère consolation- Il en fut réduit à souffler dans ses doigts et à injurier mentalement les uns après les autres tous les saints du calendrier maritime. Cependant il prit son parti; il enveloppa sa tête de son mouchoir pour augmenter la résistance que le feutre de son chapeau pouvait opposer à ce déluge ; il se fit petit pour offrir moins de surface à ce manteau de pluie qui lui glaçait les épaules. Enfin il s'habitua peu à peu à supporter ce léger malaise physique qu'il contrebalança moralement en se promettant bien de chasser le plus tôt possible cette importune humidité de l'air par quelques bouteilles de bon vieux vin de Chypre. Au bout de quelques instans le visage du lieutenant reprit cette sérénité morne et insignifiante qui présidait aux scènes habituelles de sa vie. iiuj if ;»
Son ieune ami ne semblait pas même s'apercevoir de ces cataractes pluviales qui versaient sur lui leurs torrens. Un coup de vent venait d'emporter son chapeau, et ses longs cheveux blonds flottaient tout brillans d'eau
de nier. Son habit était déchiré, en désordre ; i'eau ruisselait par tous ses véteinens : et lui, les yeux attachés vers l'horizon où Venise apparaissait à travers le rideau écumeux de la houle, il laissait échapper de bizarres exclamations; ses dents grinçaient de rage; ses mains se cherchaient pour se presser convulsivement et se tordre ; son visage , inondé de sueur, semblait labouré par les angoisses les plus pénibles.
— Oh ! oui , reprit-il , un effroyable temps !
— Si vous m'en croyez, hasarda le lieutenant en secouant les pans de son habit pour en faire écouler l'eau, nous chercherons un abri vers un petit cabaret du Lido , qui ne doit pas être fort éloigné d'ici.
Mais Frédéric, sans répondre précisément à son insinuation :
— Dites-moi, Timotéo, à travers cette pluie, à la lueur des éclairs, n'apercevez-vous pas une embarcation à la mer dans la direction de Venise ?
— Vous voulez rire : une embarcation à la mer avec ce temps-là ? Il faudrait que les malheureux qui la montent fussent bien dégoûtés de la vie. Pas un barcorolo, j'en suis sûr, ne
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se hasarderait dans la lagune avec cette bourrasque quand vous rempliriez d'or sa gondole. Ne voyez-vous pas comme ces lames sont courtes et furibondes; et ce vent qui souffle à démâter une frégate...? Oh! non. Si vous attendez une visite à cette heure au Lido par le temps qu'il fait, je crois que vous aurez mal choisi votre salon de réception.
Frédéric fit un signe de tête affirmatif qui semblait dire : Je pense comme vous, Timotéo, et j'espère bien être seul à mon rendez- vous. Dès ce moment la vive inquiétude qui convulsionnait les traits mobiles de son visage, s'effara peu à peu. Il sembla respirer plus librement : son regard cependant ne quitta pas l'horizon de la lagune où Venise , toute illuminée de joie et de plaisirs , semblait par intervalles danser au bout des grandes vagues comme un beau vaisseau de guerre qui se joue en pleine mer avec la tempête.
Bientôt la figure du jeune homme reprit son expression d'inquiétude et d'effroi.
— Regardez ! regardez ! Timotéo , s'écria-t-il en allongeant le bras du côté de Venise. Ne voyez- vous pas dans la direction de Saint-Servule une voile blanche qui semble venir à nous?
— Cela n'est pas possible , répliqua le lieutenant en abritant ses yeux avec sa main contre la lumière trop vive des éclairs qui sillon-' naient le ciel. Ce serait courir à une mort certaine.
— O mon ami ! ce n'est que trop vrai , s'écria de nouveau Frédéric. C'est elle, ce ne peut être qu'elle qui joue ainsi sa vie avec ce dévouement aveugle. Malheur ! malheur ! Fatal rendez-vous! C'est moi qui l'ai donné! Oh! je vais la perdre! Venezia! Venezia! que ne m'attendais-tu pour mourir?
— Un moment , dit le lieutenant ; je distingue maintenant un petit chasse-marée de pêcheur. Il a amené sa voile; la petite île de Saint-Servule est doublée avec bonheur. Il y a quatre hommes dans l'embarcation. Une robe blanche sur l'arrière.
— C'est elle, vous dis-je. O mon Dieu! rendsla-moi et prends ma vie en échange de la sienne !
Un effroyable coup de tonnerre répondit à l'invocation du jeune homme. Frédéric poussa un grand cri et se jeta la face contre le sable. Un vent fiu'ieux soufflait du nord-ouest. I.e chasse-marée courait des bordées pour ne pas
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venir à la côte. Relancé d'une vague à l'autre, il se couchait alternativement sur ses deux flancs, balloté par les lames comme un poisson mort. Le vent de terre -ferme le poussait sur les grèves du Lido avec une effroyable vitesse. Quelques minutes encore et il venait se briser.
Frédéric, mêlant ses cris aux cris de la tempête, courut comme un homme désespéré vers le point de la côte où il jugea que le petit navire pourrait venir se perdre. Les manœuvres des quatre marins trompèrent un instant ses prévisions. Ces braves gens faisaient tête à l'orage et tâchaient de regagner le large pour choisir une petite anse où ils pussent s'abriter avec moins de danger. Le vent qui faiblit sembla vouloir les favoriser; mais bientôt le frêle navire craqua dans toute sa membrure , et une forte lame le jetant sur les galets du rivage l'échoua tout d'un coup au milieu de l'agonie de la tempête.
Frédéric arrivait à ce moment vers ce point de la plage, tout haletant et la terreur dans l'âme. Il se précipita dans la mer. Le chassemarée échoué sur le flanc avec sa mâture brisée et sa cale déjà noyée d'eau dépassait encore les vagues de toute la hauteur de son bord.
SUR LES GllEVES DU LIDO. Il
Les marins vomissaient mille imprécatioi^s. Une femme abattue le long du bord semblait ne plus donner aucun signe de vie. Frédéric et Timotéo, plongés dans l'eau jusqu'aux épaules, enlevèrent cette femme dans leurs bras , la soutenant au dessus de leurs tètes malgré les coups de mer qui venaient les frapper par derrière et qui menaçaient à chaque instant de les broyer avec le précieux fardeau qu'ils portaient.
Enfin ils déposèrent sur le sable Venezia mourante et pâmée. Frédéric la réchauffa de ses baisers et de ses larmes brûlantes.
Dès qu'elle eut ouvert les yeux , elle poussa un cri de joie et toutes ses angoisses furent oubliées. Elle avait revu son Frédéric. Elle se leva aussitôt, soutenue par cette puissance morale que donnent les fortes passions; elle étreignit la tête de son jeune ami entre ses deux bras tout ruisselant d'eau de mer; elle colla ses lèvres froides et violettes sur cette bouche tant aimée, et sembla respirer dans un long baiser la vie prête à l'abandonner.
Le sang, refoulé vers son cœur, jaillit aussitôt sous la pâle enveloppe de sa gracieuse figure. Elle reprit le carmin velouté de ses
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joues, le sourire de ses lèvres, les éclairs de ses beaux yeux noirs : son cœur battit amoureusement, et sa voix fraîche et douce retrouva enfin des sons et des paroles.
Quand la jeune signora eut entièrement repris ses sens, Frédéric s'éloigna de quelques pas avec Timotéo. Il lui parla long-temps à voix basse , en étendant à plusieurs reprises son bras dans la direction de la mer.
Le lieutenant ne l'interrompit que par quelques exclamations qui indiquaient sa surprise ; puis regardant le ciel orageux avec im soupir , et secouant de nouveau ses vétemens mouillés , il se dirigea vers l'autre extrémité du Lido, c'est-à-dire du côté de la pleine mer.
Frédéric suivit long -temps du regard les pas de Timotéo, jusqu'au moment où la lueur des éclairs devint insuffisante pour guider ses yeux à travers la profonde obscurité de la nuit. Puis il revint auprès de sa jeune maîtresse, et il ôta son habit pour en couvrir les membres glacés de Venezia.
Cependant l'orage commençait à se calmer, la pluie avait cessé d'inonder la grève, le ciel conservait encore sa teinte sombre, mais de petits lambeaux d'azur étoilaient par inter-
valles parmi les franges funèbres des nuages. Frédéric voulait que la belle signora consentît à se laisser conduire dans quelque cabane de pécheur , où elle pourrait au moins sécher l'humidité de ses vétemens.
— Mon cher trésor, répondait la jeune femme en jetant ses deux bras autour du cou de son ami, puisque le danger est passé, puisque la Vierge divine n'a pas voulu que je trouvasse ici mon tombeau , que sert de craindre maintenant? Craindre quand je suis près de toi , quand je sens le feu brûlant de tes baisers? Non, vois-tu, je ne puis pas craindre! Vois-tu, nulle puissance humaine n'est capable de séparer deux cœurs que la tempête et la foudre n'ont pu séparer î Vienne la mort , je ne la craindrais pas elle-même , pourvu que je pusse la recevoir dans tes bras. Car je suis à toi, Frédéi'ic; car nous sommes l'un à l'autre pour la vie.
Et la tête voluptueusement renversée, ses cheveux noirs livrés au caprice de l'air, ses deux bras agrafés comme un collier de perles au cou de son amant, la jeune femme se suspendait au regard de Frédéric , et sous le magnétisme de ce regard tout ce corps frêle et
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souple tremijlait comme un bouquet de feuilles à la cime d'un peuplier.
Le jeune homme leva les yeux au ciel avec un soupir, un éclair de mélancolie traversa la suave quiétude de ses traits ; mais ce ne fut qu'un éclair. Venezia ne put l'apercevoir.
— Tu ne crains pas, ô ma belle amie! dit Frédéric en couvrant son front de ses baisers. Oh ! ne dis pas cela ! Tais-toi ! prends garde d'éveiller contre nous la jalousie du sort ! Prends garde que nous ne payions bien cher notre folle confiance dans la destinée ! Saistu que l'infortuné marin sombre quelquefois au port? Sais-tu que dans la vie le bien et le mal se tiennent par une chaîne étroite et indissoluble? Sais-tu que le bonheur lui-même recèle les plus cruelles angoisses, et que les roses aussi ont leur poison qui tue? Va! jouissons du bien présent, mais ne défions pas le lendemain. Le lendemain peut nous garder des larmes bien cuisantes. Oh! ne l'éveillons pas! Hier, à voir ce ciel si brillant et si pur scintiller et se nuancer d'azur comme le globe de tes beaux yeux, Venezia, eussions -nous pressenti cet horrible deuil de la nature qui a pensé s'étendre jusqu'à mon cœur!
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Et Venezia :
— Ami, pourquoi livrer ainsi votre âme à ces noirs reflets de la tempête ? Voyez , la mer s'abaisse, le ciel se dévoile, et parmi ces étoiles si brillantes , la nôtre va peut-être se montrer. Tenez, cher ange, c'est notre étoile qui brille là bas du côté de la mer. Donnez-moi vite un baiser et prenez sur ma bouche un peu de ce feu qui brûle mon cœur et qui me fait entrevoir la peine et les malheurs , là seulement où vous n'êtes pas.
Frédéric se pencha sur le visage de son amie, et la tête emprisonnée dans ses bras, il répondit par mille baisers aux folles exagérations de cette âme italienne. Il se laissait aller lui-même à cette exagération de langage qu'on appelle extravagance sous nos brumeuses latitudes, mais qui, sous un ciel plus aimant, n'est que l'intime traduction des sentimens de l'âme. Certes le Roméo de Shakspeare eût été bien mal appris, si, à travers les scènes brûlantes de son amour italien , il se fût mis de sang-froid à critiquer littérairement les concetti de sa passionnée Juliette.
— Ma chère âme, dit Frédéric, vous m'aimez donc bien ?
— Si je VOUS aime ? dit Venezia en joignant les mains ; il le demande ! Mon sang , ma vie , mon corps, ma pensée : ne savez- vous pas que tout cela est à vous; que vous pouvez !e prendre , le torturer , le déchirer à votre aise ; que vous êtes mon amour, mon roi, mon Dieu; que vous pouvez d'un mot , d'un coup d'œil me faire mourir et me rappeler à la vie; me donner à votre gré un paradis ou un enfer. Si vous me dites d'être heureuse et gaie, je suis heureuse et gaie ; votre visage est-il triste et souffrant, vous me voyez aussitôt l'abattement et la langueur dans tous les traits; je ressens vos impressions avant que vous-même vous ayez pu les analyser. Je devine vos sensations, vos désirs, et je les reflète comme une glace fidèle. Un mot de votre bouche et je passe des jours et des nuits sans sommeil , arrosant mon lit de mes pleurs ou noyant mon âme dans d'ineffables délices ; un mot de mon Frédéric et malgré mes surveillans , sans souci de mon honneur, en dépit de la tempête et de la mort , je m'échappe furtivement de mon palais et je viens vous trouver la nuit, seule, calme et joyeuse au milieu des convulsions de la nature sur ces grèves arides où j'espère du moins
VOUS voir quelques instaiis. Si je vous aime, Frédéric? Pensez donc à tout ce que j'ai fait pour vous. Vous, pour m'aimer, pour m'arracher à mes devoirs, pour me posséder, vous n'avez eu qu'à le vouloir. Mais moi, mon ami, que d'obstacles infranchissables , que de périls à braver, que de préjugés à vaincre, que de remords à étouffer ! Les tortures de ma conscience, les mépris du monde, les pressenti; mens de l'avenir, rien n'a pu m'arréter. Ce n'est qu'à travers le déshonneur que ma main a pu presser la votre. Le corps de mon mari était là tout sanglant entre nous deux, j'ai encore franchi cette barrière. Je me suis vantée tout haut de mon amour pour vous; j'ai foulé aux pieds toutes les lois sociales, les avis, les conseils, les menaces. En vain le monde me tendait-il encore la main ; j'ai mis un abîme entre le monde et moi. Je me suis déshonorée aux yeux du monde, Frédéric , et cela sans retour, sans espoir de pardon ; car, vous le savez, pour nous seules pauvres femmes, il n'est dans le monde de pardon ni de pitié ! Je me suis fiée de l'avenir à votre amour, à votre loyauté. Peu m'importe après cela, Frédéric, que le monde me méprise et me rejette, si j'ai votre