‹ Vengeance fatale [microforme]Chapitre 7 sur 27 · LA GRACE DE DIEU · texte numérisé non relu

LA GRACE DE DIEU

Vingt ans se sont écoulés depuis les évènements que nous venons de raconter.

Pendant le mois de juillet 1858, les comédiens de la troupe française de New-York et de la Nouvelle- Orléans, que n’a pas oubliée le public de Montreal qui fréquentait le théatre à cette époque, donnèrent une représentation de la “ Grâce de Dieu ” ; ce magnifique drame applaudi alors sur tous les théatres français et américains avait attiré, ce soir là, l'élite de la socicté de Montréal, ce qui n’empêchait pas la foule du peuple d'affluer au parterre, aujourd’hui converti en purquet ou salle d'orchestre.

Les loges privées avaient toutes été retenues d’avance, -

Dans l’une d'elles étaient trois personnes sur lesquelles nous devons appeler l'attention de nos lecteurs.

Ce groupe se composait de deux hommes et d’une jeune fille.

Le plus âgé de ces deux hommes pouvait avoir une cinquantaiue d'années, quoiqu'il parût beaucoup plus jeune, malgré quelques rides qui sillonnaient son front haut et découvert. Il portait au petit doigt de sa main gauche un jonc émaillé d’une fleur bleue. Ce jonc devait inspirer beaucoup d'intérêt à son jeune compagnon, car depuis le commencement de la soirée, il n’en avait pas détourné sa vue un seul instant,

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Celui-ci était un tout jeune homme qui appelait la Sympathie par une figure noble et intelligente, Quand ses Jeux avaient le malheur de se fixer sur l'anneau dont noUS parlions ci-dessus, son front se ridait péniblement et sa figure prenait une empreinte très-mélancolique, Ce jonc semblait lui rappeler quelque souvenir, et à l'expression de son visage, ce souvenir devait être douloureux. Mais dès que son attention s’en détachait, elle se portait immédiatement toute entière sur la jeune fille assise à ses côtés, et alors tout changeait en lui, tristesse ct rides se dissipaient et ses yeux reprenaient une douceur ineffable, dès qu'ils se fixaient sur ceë objet de toutes ses adorations.

Elle était vraiment Jolie. De longs cheveux blonds tombant négligemment sur ses épaules ; sa figure presque toujours colorée par un teint rose et frais: ses yeux d’un bleu céleste: ses mains et enfin tous ses traits d’une délicatesse remarquable, lui donnaient une beauté virginale, celle qui caractérise le mieux les Jeunes filles à cet âge.

Disons ici que le Jeune homme et la Jeune fille étaient fiancés et que leur mariage n’était retardé que par l'admission du premier à la profession du droit qu'il étudiait depuis bientôt quatre ans.

Pendant presque toute la durée de la représentation, la conversation des deux jeunes gens, aussi bien que l'attention qu'ils se portaient mutuellemen t, les avaient empêchés de suivre avec autant de soin qu’elle méritait la pièce donnée ce-soir là, Celui qui les accompagnait jetait parfois sur eux un regard de dépit. 11 y avait quelque chose de méchant dans ce regard mêlé de dédain et d'envie. Sans doute cet homme n'avait jamais

connu les charmes d'une semblable allégresse, et dont ceux-là seuls qui s'aiment d’un amour réciproque ont Jamais joui réellement,

—Je crois, Hortense, dit-il, en se tournant du côté de la jeune fille, que tu n’auras pas beaucoup de détaiis à donner à Mathilde sur la pièce de ce soir.

—-Et pourquoi donc, mon père ?

—Mais tu ne peux saisir les paroles des acteurs et

causer tout à la fois. Qu'en pensez-vous M. Hervart ?

— Vous avez raison, M. Darcy, mais votre donnée n'est pas tout à fait exacte ; en effet nous avons cessé notre conversstion à toutes les scènes émouvantes, et, certes elles ne manquent pas, oo.

On était à la scène du cinquième acte, où l'amant de Marie vient demander sa main.

— Oui, fit Hervart, en répondant à une question de son futur beau-père, c’est le mariage à la fin du drame.

Cela finit toujours ainsi,

—La règle n’est pas générale cependant, "fit tranquillement Hervart ; on pourrait signaler quelques exceptions.

Quoique ce dernier eût prononcé ces mots bien ionocemment, M. Darcy tressaillit, mais il se remit

très vite et ajouta : “ Cette petite Marie a bien mérité son bonheur car elle a essuyé beaucoup de traverses.”

Cela me fait songer, fit Hervart, à une femme que J'ai connue et qui a été plus persécutée que Marie dans cette pièce.

—Et a-t-elle succombé ?

—Non, monsieur, —Demeure-t-elle à Montréal ?

— Elle est morte.

— Vous dites qu’elle est morte ? Alors, l'ai connue,

Si Hervart eût porté plus d'attention alors à M. Darey, il aurait remarqué un léger tremblement dans Sa Voix, mais il se contenta de répondre : “ Je ne le crois pas.”

Et ses yeux se tournèrent de nouveau vers la bague que M. Darcy avait à Ja main, Celui-ci s'en aperçut et parvint à la dérober à la vue du jeune homme.

Le rideau tomba sur le cinquième acte.

moi aussi, je

Fr <

Castor Er Poux

À la sortie du théâtre, Hervart reconduisit en voitu. re M. Darcy et sa fille, mais malgré leurs invitations empressées, il refusa d'entrer vu l'heure avancée de la soirée, et il se rendit immédiatement à son domicile sur la rue St-Hubert.

Une agréable surprise l’attendait à

À peine avait-il posé le pied sur de l'escalier, qu'il entendit une y criant de l'étage supérieur donc vite, déserteur, que je

En trois bonds Hervart visiteur.

— Ernest, toi ici ! fit-il

SOn arrivée, :

la première marche oix bien connue lu:

sur un ton jovial :

te serre la main” se trouvait auprès de son

“viens

d’une voix qui réflétait enco-

re plus de joie que d’étonnement.

—Comme tu vois, mon cher L installé chez toi pour h donc ? Voilà près d’une h

Ouis, et Parfaitement uit jours. Mais d'où vienseure que je t'attends.

tu

—Tu verras qu'il n'y a pas de ma faute ; en effet, J'arrive du théâtre. Mais dis moi-done comment tu as fait pour entrer, la concierge qui ne demeure Jamais après neuf heures et demie.

-—Quand j'ai frappé à sa porte, il était À peine neuf heures, Je te demande > On me dit que tu es sorti et que tu ne rentreras probablement pas avant minuit. Je ne tenais aucunement à attendre seul pendant trois heures, “ Je reviendrai tantôt, dis-je à la concierge ” — Mais il n’y aura Personne pour vous ouvrir la porte, car je m'en vais à l'instant même.

—Ïl y va d’un écu pour vous si vous m’attendez Jusqu'à ce que je revienne.

—-Très-bien, alors, j'attendrai,

Je sors donc. A peine dehors je fais la rencontre de quelques amis et sans m'en apercevoir, voilà bientôt deux bonnes heures que nous flânons ensemble. Je suppose qu'il est temps pour moi de rentrer au logis; j'y retrouve la concierge qui m’ouvre la porte et que je renvoie très-satisfaite, après lui avoir donné la récompense promise. Voilà, mon cher, comment je suis installé chez toi sans plus de façon.

‘—Tu ne pouvais mieux faire. Depuis quand es-tu à Montréal ?

—Je suis arrivé ce soir à sept heures et demie. Pierre apporta du tabac et, tous deux, ayant allumé une pipe, causèrent encore quelques instants, après quoi Louis invita Ernest à prendre du repos,

—Mais es-tu fatigué ? demanda ce dernier à son ami, Quant à moi, tu sais que je n'ai point pour habitude de me coucher de bien bonne heure.

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