CHAPITRE II LE POISON DANS LE MONDE MINÉRAL
Poisons minéraux. - Pas de poison sans êtres cmpoisonnables - Poisons primitifs. - Poisons neutralisés. - Sensibilité des orfianismcs. - L'air est un poison. - Fonction des poisons minéraux dans la nature.
E même qu'il n'y a eu dans le monde de chaleur et de lumière qu'après la venue d'êtres capables do sensations calorifiques ou lumineuses, de même il n'y a eu de poisons dans la nature qu'après l'apparition d'êtres capables d'être empoisonnes.
Avant les manifestations de la vie, la terre recelait les mêmes substances qu'après; des roches, des métaux, des combustibles. Parmi ces substances, quelques-unes devaient plus tard être qualifiées de poisons, mais alors, l'arsenic, par exemple, ne se distinguait pas des autres substances minérales par une qualité spéciale, de même que l'or ne valait pas plus que le dernier des minerais.
Quand la vie se manifesta dans les premières mers géologiques, elle entra de suite en relation avec le monde minéral qui l'entourait. Il est inutile de dire que, comme température et composition, elle se trouva adaptée à ce milieu. Créée ou spontanée, il ne pouvait
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en être autrement, c'était la condition do sa durée.
La diversité des êtres signalée dès cette époque se trouva comme aujourd'hui adaptée à des milieux identiques : les eaux d'abord, l'atmosphère ensuite. Mais quand, à la suite des condensations aqueuses, des bouleversements de la superficie, du mélange des matériaux terrestres, les conditions offertes à la vie se multiplièrent, les animaux et les plantes se trouvèrent exposés à la rencontre d'éléments dangereux pour leur existence, incompatibles avec leur organisation. Il y eut dès lors des poisons d'occasion, des empoisonnements et des empoisonnés.
L'eau salée fut le poison des animaux des eaux douces, et l'eau douce un poison pour les êtres vivant dans les eaux salées. Les débris de la plante empoisonnèrent l'animal en corrompant les eaux ou l'atmosphère; sans doute les bouleversements géologiques, en changeant la composition des eaux et du sol, amenèrent de grandes destructions qui furent de véritables empoisonnements. La chaux portée en grande quantité sur les terrains y fit périr les plantes qui préfèrent les sols silicieux ; les inondations de la mer furent fatales à des animaux et à des plantes que le sel tue.
La plante ne peut fuir les conditions défavorables ni les substances toxiques pour elle. C'est un moyen employé par la nature pour créer les habitats, multiplier les stations, empêcher les plantes de s'étouffer sur les mêmes lieux. L'animal peut fuir, le plus souvent, les conditions défavorables , et son instinct l'éloigné des eaux ou des substances dangereuses pour lui.
La toxicité des matériaux inorganiques est toute
relative, il n'y a pas de substances absolument incompatibles avec la vie. Animaux et plantes renferment un grand nombre d'éléments indispensables ou indifférents : tout dépend de la quantité.
Le phosphore, violent poison pourl'homme et les animaux, est un élément essentiel de la charpente de tous les vertèbres. Le cuivre, le plomb, le fer, le manganèse et bien d'autres existent à l'état normal dans nos tissus. On a poussé fort loin ce dénombrement des éléments normaux des êtres vivants, et l'on se souvient de cette riposte de Raspail dans le procès Lafarge, quand il prétendait tirer de l'arsenic du fauteuil même du président des assises.
Chez les plantes, des substances minérales toxiques se montrent fréquemment, et le cuivre se trouve toujours dans le marc de café. ♦
Comme il n'y a pas, dans le règne minéral, de substances intentionnellement dirigées contre les êtres vivants, avec le dessein de leur nuire, il est impossible de qualifier poison aucune d'entre elles ; la plupart des corps y revêtent des combinaisons quileur enlèvent toute nocuité, le phosphore, le chlore, le brôme, l'iode existent dans la nature à l'état de phosphates, de chlorures, d'iodures et debromures dont quelques-uns sont indispensables à la vie. L'être libre, l'homme seul peut intentionnellement par un usage réfléchi, coupable ou non, faire un poison d'une substance naturelle comme l'arsenic, un sel de plomb ou de cuivre. En dehors de lui, le monde vivant n'a rien à redouter du monde minéral comme poison direct.
Les animaux et les plantes souffrent beaucoup plus
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de la soustraction d'un élément nécessaire à leur constitution que de l'introduction d'un élément étranger qui ne tarde pas à être éliminé.
Quand nous disons que le monde vivant n'a rien à redouter du monde inorganique au point de vue do l'action toxique de ses éléments, nous réservons bien entendu les cas extraordinaires et très localisés, où les émanations gazeuses du sol, acide carbonique, acide sulfureux, tuent la vie dans un rayon plus ou moins étendu.
L'animal et la plante sont des organismes d'une exquise sensibilité, très impressionnables par d'imperceptibles quantités de substances qui, sans qu'on sache pourquoi, leur sont antipathiques et revêtent ainsi pour elles les caractères de véritables et redoutables poisons.
On sait les belles expériences de M. Raulin sur les éléments minéraux nécessaires au développement de Vaspergillus niger, une de ces moisissures qui se montrent dans les conditions les plus diverses. Parmi les matières qui lui sont indispensables apparaît l'élément zinc, à l'état de sulfate. Sa présence est nécessaire dans les liquides oiî se développe l'aspergillus. il suffit qu'il y soit dilué à la dose homœopathique. de. La santé, la prospérité de la culture dépen
dent de cette quantité de zinc. Quand elle est épuisée l'aspergillus disparaît.
Si l'aspergillus est sensible à l'action des éléments dont il réclame T'intervention, il est encore plus sensible vis-à-vis de ceux qu'il redoute. En présence ■ un seize cent millième de nitrate d'argent, la
végétation cesse brusquement. Il est même impossible qu'elle s'établisse dans un vase d'argent, bien que l'analyse chimique soit incapable de découvrir la moindre quantité d'argent dans le liquide en contact avec ce métal. L'argent est donc pour laspergillus un poison d'une subtilité incroyable: comment? pourquoi? voilà deux points d'interrogation auxquels l'aspergillus ne répondra sans doute jamais. Comment le zinc est-il favorable à la forme vivante, aspergillus niger ? Comment l'argent lui est-il profondément nuisible? C'est là tout le mystère des poisons. Quand au pourquoi de ce fait étrange, nous mettons bien au défi le cause fmalier le plus sagace d'en donner une raison. L'argent n'est pas en effet tellement répandu que la nature en ait voulu faire le fléau de l'aspergillus et limiter à son aide les envabissemunts de cette moisissure dont les germes sont partout. Cependant, si les microphites et les microzoaires qui nous pressent de toutes parts, et nous disputent la subsistance et la substance, sont tous aussi sensibles que l'aspergillus à quelques éléments minéraux ainsi devenus leurs poisons, il y a là une finalité intelligente et conservatrice qu'il est impossible de méconnaître. Leur effroyable fécondité, leur propagation insensée se trouve ainsi contenue dans certaines limites, au grand profit des êtres supérieurs dont ils sont les plus implacables ennemis.
Ces derniers ne jouissent pas d'une sensibilité aussi grande. Ils ne rencontrent pas dans le monde minéral dos poisons aussi subtils. L'iiomme, par exemple, dont le régime est si varié, serait exposé à tous les poisons
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(le lalerre. Car tout est dans tout, à la surface terrestre, dont les matériaux sont incessamment broyés et mélangés ; les plantes et les animaux dont nous nous nourrissons et surtout les eaux que nous buvons contiennent les éléments les plus divers. Si nous avions pour le cuivre, par exemple, la sensibilité de l'asporgillus pour l'argent, mais le café qui en contient deviendrait cette fois réellement un poison plus ou moins lent. L'eau de la mer renferme des millions de tonnes d'argent : est-ce sa présence ou celle du chlorure de sodium qui font des eaux salées des poisons pour les végétations mycodermiques.
Si le monde minéral renferme des substances agissant comme poison sur les êtres vivants, il en contient aussi qui font naturellement l'office de contre-poisons. Voici le fer : comme le zinc il est indispensable au développement de Vaspergillus niger, mais ce n'est pas au môme titre. Le zinc entre dans la plante comme élément constitutif de ses tissus, mais le fer détruit à mesure qu'il seproduitun poison sécrété par la plante, et qui, en s'accumulant dans la liquide oi^i elle vit, finirait par la tuer.
En résumé, le monde minéral ne renferme ni une substance ni un groupe de substances ayant des caractères spéciaux qui en fassent des poisons absolus de toute vie. Mais il contient des éléments et des combinaisons capables d'alTecter diversement les êtres vivants et de jouer, suivant l'organisation de ces derniers elles conditions d'existence, ici le rôle de poison , là celui de contre-poison, ailleurs celui d'alimont.
L'incompatabilité de certains éléments minéraux avec
toiles OU telles formes de vie, donL ils deviennent ainsi les poisons, joue dans la nature un rôle immense. Le fait de l'aspergillus nous l'a déjà fait entrevoir.
Nous pourrions en citer de bien plus remarquables. Voici l'oxygène, l'élément de laviepar excellence, indispensable à l'animal et à la plante. Cependant l'oxygène est le poison d'une catégorie d'êtres qui, sans cet obstacle partout répandu, opprimeraient la vie. Les microbes anacrobies sont tués par l'oxygène, tandis, que les microbes aérobies y puisent leur vitalité. On ne voit rien dans l'organisation des anaérobies et des aérobies qui puisse expliquer une différence d'action aussi profonde de la part de l'oxygène. Ici nous nous trouvons encore en présence d'un de ces faits inexplicables, comme le point du maximum de densité de l'eau, mais qui, en raison de leur relation précise avec l'ordre de cet uni vers, semblent être le résultat d'une volonté suprême.
L'air est donc un poison pour dos milliards d'êtres, surtout quand cette action s'exerce au soleil. C'est l'air qui nous débarrasse do ces cohortes pullulantes de bactéries dont la prolification est telle que, trois jours après, la descendance d'un seul individu, dont il faut 636 millions pour faire un poids d'un milligramme, pèserait 7,500 tonnes.
C'est la toxicité de l'air due à l'oxygène qui empoisonne les innombrables germes que l'air et les eaux charrient ou déposent à la surface du sol. Nous trouvons doux fois la vie dans l'air, une première fois parce qu'il revivifie notre sang, une seconde fois parce qu'il est le poison de nos ennemis les plus puissants et les plus nombreux.
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Merveilleuses harmonies, luttes fécondes ! L'homme peut lui-même intervenir dans ces batailles, et tourner plus efficacement contre les engeances microscopiques qui l'assiègent ce poison de l'air si largement distribué autour de lui. En répandant, par exemple, à la surface d'une plaine les eaux d'égout, comme à Genevilliers, il ne fait autre chose que déterminer l'empoisonnement, la destruction des masses innombrables de microbes qui souillaient ces eaux, qui deviennent alors les éléments d'une admirable fertilisation du sol.
Les poisons minéraux produisent la limitation des domaines réservés à telles ou telles espèces et la fécondité de tels ou tels autres. L'interdiction de certains milieux à des catégories d'êtres : l'atténuation des luttes pour l'espace et la substance. Le poison minéral est un agent dont la fonction a beaucoup plus d'importance qu'on le croit, et qui est un élément d'ordre là on le désordre semblait devoir régner en maître. Dans les milieux oii l'homme , par sa présence, a renversé les conditions naturelles d'existence en troublant la constitution du sol, de l'air et des eaux, tout est changé ; la vie se heurte à mille écueils inconnus jusqu'alors ; des contagions nouvelles surgissent ; l'être vivant s'étiole ou succombe sous des maux nouveaux : et il arrive que des lieux qui ont supporté longtemps les civilisations avancées de notre âge deviennent hostiles à la vie parla multiplicité des poisons qui s'y accumulent, en attendant le jour oij cet empoisonnement du sol de la terre et des eaux y ait rendu pour des siècles toute vie impossible.