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CHAPITRE III

LE POISON DANS LE MONDE VIVANT

î poison chez les animaux. - Pourquoi le poison. - Le persil et les perroquets. — Poisons d'occasion. - Poisons d'intention. — Légitimité du poison. - Le trigonocépliale. - Rendez-nous le serpent. - Que de douceurs dans ce venin !

ES luttes pour l'existence sont, nous l'avons dit, le plus souvent des luttes contre l'existence. Pour garder la vie il faut donner la mort. Manger et n'être pas mangé, voilà les deux nécessités entre lesquelles toute existence s'écoule. L'attaque et la défense : telles sont les phases alternatives ou simultanées de ce combat perpétuel. Point do repos pour l'être, sa sécurité est le prix d'un vigilance continuelle.

Quand on étudie l'armement des milices innombrables qui descendent dans ce champ clos de la vie, on demeure confondu de la variété, de l'ingéniosité des moyens mis à la disposition des êtres, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Tout ce que la sagacité humaine a pu inventer dans ses propres luttes, depuis la flèclie jusqu'au filet, se retrouve dans l'animalité, et sans doute il nous reste encore bien des découvertes utilisasablés à réaliser dans le monde qui nous entoure. Le poison, dont l'hommo a su faire un si terrible

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usage, devait se retrouver dans ce redoutable arsenal : il y est.

Le poison dans la nature 1 L'association de ces deux mots fait rêver. Ehl quoi, cette nature oii l'intelligence, la puissance, la bonté et la beauté se révèlent de toutes parts, ne serait qu'une empoisonneuse? Elle aurait précédé les Médées et les Locustes dans cet art mystérieux et infernal, dans cette industrie ténébreuse et lâche, la fabrication du poison? Nous nous trompons sans doute : dans la variété des êtres et dans celle des substances élaborées par eux, rien d'étonnant à ce que ceux-ci ou celles-là puissent revêtir les caractères de la toxicité, pour telle ou telle espèce. Que le persil, par exemple, puisse être un poison pour les perroquets, cela ne veut pas dire que la nature ait voulu empoisonner les perroquets du nouveau monde avec une plante d'Europe. Le persil ne pousse pas dans les régions brûlantes et dans les forêts oii vivent les perroquets. Ceux-ci ne sont pas faits pour habiter les pays oii l'ombellifère aromatique croît nalurellement. La toxicité d'une substance pour telle ou telle forme vivante n'indique pas une intention de nuire, ne constitue pas le poison dans son sens ^véritable. Un tribunal devant lequel serait déféré l'empoisonnement d'un perroquet par le persil acquitterait certainement le persil I

Mais il n'en est pas toujours ainsi. Le Cerceris tubercule qui pique des charançons pour en approvisionner ses nids est bien un empoisonneur patenté. Le scorpion, beaucoup d'araignées, un grand nombre de serpents ont reçu la substance toxique et s'en servent intentionnellement, sciemment, ou instinctivement, contre la

proie convoitée, ou l'ennemi menaçanl. Ici c'est bien du poison dont il s'agit, et la nature intelligente savait bien ce qu'elle faisait quand elle élaborait dans les tissus des êtres ces substances terribles. Impossible d'ailleurs de douter de ses intentions quand on voit l'animal pourvu de cette arme perfide, dolé en même temps d'instruments d'inoculation d'un art prodigieux, d'une délicatesse infinie, et tel que ni les Cliarrière ni les Pravaz n'en ont inventé de pareils. Voilà véritablement des empoisonneurs de profession, voilà vraiment le poison. Le scélérat dans la poche duquel on trouve, après le crime, non seulement le poison, mais l'instrument d'inoculation, ne mérite pas le bénéfice des circonstances atténuantes.

Le scorpion, le serpent seront toujours condamnés, mais le poisson vénéneux, le fruit toxique qui empoisonnent l'imprudent, le gourmand ou l'ignorant qui les mangent; ne le seront pas.

Ainsi la nature a doté certains êtres du poison pour qu'ils s'en servent dans les luttes pour l'existence, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Dans ces cas-là le poison est nécessaire : donc il est légitime.

Montrons-le par quelque exemple. Voici le serpent, le Trigonocéphale des Antilles si l'on veut, que nous avons plus d'une fois rencontré dans nos courses à la Martinique. Il y a dans ce beau pays un dicton populaire d'une grande vérité. C'est celui-ci : — serpent vu, serpent tué. — Cela signifie que le serpent est un être désarmé, incapable de lutter contre l'homme. On dirait que le reptile lui-même a conscience de sa faiblesse. L'enfant qui n'a pas peur et qui fait la rencontre d'un

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serpent en train de glisser dans l'herbe peut le poursuivre, le serpent ne se retournera pas pour mordre. L'enfant armé d'une légère baguette en aura toujours raison et, d'un coup léger, le mettra hors de combat en lui luxant la colonne vertébrale.

La faiblesse du serpent éclate encore dans sa lutte contre certains oiseaux qui lui font la guerre, le Serpentaire entre autres, que l'on a cherché à introduire aux Antilles. Cet adversaire ne redoute pas le serpent : ses ailes tendues en avant lui servent de bouclier, et d'un coup de bec rapidement donné il brise l'axe spinal de son ennemi.

Aussi le Trigonocéphale, qui a la prudence de tous les gens de sa corporation, n'engage jamais de lutte ouverte. Il vit cependant de proies vivantes, de reptiles, d'oiseaux, de petits quadrupèdes. Pour vivre, il faut manger; pour manger, il faut saisir sa proie. Comment le Trigonocéphale s'y prendra-t-il? Son agilité est inférieure à celle de ses victimes, il n'a point de membres, sa bouche n'a point une armature faite pour retenir ou déchirer une proie qui résiste. Il est incapable, comme le Boa, qui d'ailleurs n'a pas d'autre arme, de se se jeter sur sa proie et de l'étouffer dans ses enlacements.

Ainsi disgracié, le Trigonocéphale serait voué à une extinction prochaine de sa race, sans le poison. A qui demanderait à ce vagabond quels sont ses moyens d'existence, il pourrait répondre : — Le poison I Et comme il n'en a pas et ne peut en avoir d'autres, au lieu de l'envoyer au dépôt on le rendrait à la liberté.

Grâce au poison terrible qui gonfle sa hideuse ma-

choirc, co serpent pourra vivre. Love sur lui-même et tendu comme un ressort, il attendra des heures et quelquefois des jours l'occasion qui lui amènera quelque proie. La fascination de son regard terne et de sa langue sifflante peuvent l'aider dans sondesseinlcgitimc d'apaiser sa faim. Puis après cet acte, après ce meurtre nécessaire, rien dans sa conscience ne troublera sa longue digestion. Jusqu'à ce que celle-ci ne soit achevée, sans crainte et sans remords, indiflorcnt à tout, sans haine et sans envie, il dormira sous quelque pierre ou dans quelque trou.

Voilà le poison nécessaire, le poison réhabilité. Voilà l'empoisonneur , absous. Il pourrait lever la tète, ce Trigonocéphale, car on peut dire que son arme qui lui permet de subsister ne le met pas à l'abri de ses ennemis, et qu'il ne s'en sert jamais, n'étant pas batailleur, qu'en cas de légitime défense ou de nécessité pressante.

Devant un tribunal, il aurait donc le bénéfice de toutes les circonstances atténuantes, comme le voleur mourant de faim qui prend un pain à l'étalage du boulanger.

Le coupable, s'il y en a un, c'est la nature qui a créé cette merveilleuse machine à empoisonner. Mais avant de lancer un verdict, il faudrait aussi l'entendre et lui demander quel était son dessein en créant ce sombre empoisonneur.

Elle n'est pas obligée de nous répondre, ou bien elle pourrait d'un mot nous fermer la bouche, en répondant qu'elle ne s'est pas engagée à faire de ce monde un lieu de délices, que la lutte est ici-bas la condition de

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toutes les créatures, à quelque niveau de l'cchelle vivante qu'elles soient placées.

C'est à nous alors à chercher la culpabilité, si elle existe, les circonstances atténuantes, si c'est possible. Eh bien I pour nous en tenir au Trigonocéphale, cette vieille connaissance, nous dirons qu'aux Antilles, deux îles sœurs, deux îles françaises, la Martinique et la Guadeloupe, ont été bien inégalement traitées. La fée qui présida à leurs destinées donna le Trigonocéphale à la première et le refusa à la seconde. Vous allez croire peut-être que les habitants de la seconde se félicitent de cette faveur. Non I Ce n'est pas tout que de pouvoir flirter en sécurité dans les bois et sur les gazons : il faut vivre ; pour vivre, il faut en tout pays un travail, une industrie. La culture de la canne et la production du sucre est celle de nos colonies d'Amérique. La canne dans ces régions a un adversaire, le rat, qui détruit une partie des récoltes. Le rat a un ennemi, .... le chat, .... allons donc I — le serpent, le Trigonocéphale. Grâce à lui, il y a peu de cannes ratées, c'est l'expression en usage à laMartinique, et voilà pourquoi le serpent y est considéré comme un bienfaiteur et pourquoi aussi la Guadeloupe, qui n'en a pas, réclame, et a tenté, dit-on, plusieurs fois d'en acclimater chez elle.

Ainsi donc cet empoisonneur, ce serpent maudit est un modérateur des rongeurs. Ce n'est plus un vulgaire malfaiteur, faisant le mal pour le mal, ou dans son seul intérêt. Saluons, c'est un fonctionnaire, un gardechampêtre, si vous le voulez.

Si vous ne voulez pas absoudre complètement la

nature de la création de ce monstre, considérez qu'il lue sans colère, par besoin, de loin en loin. Voilà qui vaut bien les circonstances atténuantes. Mais l'liomme,direz vous. Ce n'est pas seulement le rat qui est la victime du Trigonocéphale. Bien des gens, chaque année, paient le tribut au mino taure. Vous plaignez-vous du soleil, parce que quelques personnes, chaque année, tombent frappées d'insolation ? Toute médaille a son revers , c'est une des conditions de ce monde.

Mais n'oubliez pas, pour le cas qui nous occupe, que l'empoisonneur incriminé, en diminuant le nombre des rats à la Martinique, augmente la quantité de cannes récoltées sur un hectare, et que l'on peut dire : beaucoup de Tngonocéphales, peu de rats ; peu de rats, beaucoup de cannes ; beaucoup de cannes, beaucoup de sucre.

Et en supprimant les termes intermédiaires : beaucoup de Trigonocéphales, beaucoup de sucre.

Et voilà le sucre lié au poison par la reconnaissance. Que de douceurs dans ce venin I

On se tromperait beaucoup, si l'on croyait que nous avons voulu reconnaître dans la production des animaux venimeux un dessein de la Providence de vouloir rendre à l'homme le séjour de ce monde le plus désagréable possible. Les harmonies, les relations qui lient entre elles les créatures de cette terre, à titre onéreux ou gracieux, constituent, croyons-nous, un plan dans lequel l'homme n'est pas compris, ce qui fait bien do lui un être à part, dominant le monde vivant et suffisamment armé par son intelligence. Il n'y a pas dans la nature de poison prévu contre

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l'homme, comme il y en a bien certainement contre telles et telles espèces animales. Il n'y a pas non plus d'espèces défendues contre la puissance de l'homme. Si l'homme se blesse parfois aux épines du chemin, elles n'ont point été dirigées contre lui. Admirateur de l'intelligence dans la nature, nous no sommes point pour cela des outranciers de finalités. Ce serait aboutir dans cette voie à des puérilités sans nombre. Si nous reconnaissons, suivant une expression pittoresque do de Hartmann, que la nature n'associe jamais à ses desseins un lest inutile, ai que, par conséquent, il n'y a pas d'empoisonneurs sans empoisonnés, nous ne voulons pas dire, pour cela, que tous les empoisonnés ont été visés dans la création du poison.

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