ÉNOMBREMENT DES SERPENTS VENIMEUX
Dessins et couleurs. — Nous allons maintenant passer en revue les nombreuses et redoutables plialanges des Serpents venimeux. Quand on pénètre dans la salle des
Reptiles, dans un muséum, on reste frappé de la quantité des espèces de ces Serpents, et de la pi-ofusion avec laquelle ont été multipliées ces terribles bêtes, véritables machines à tuer. Il y a là un fait difficile à classer dans
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les liarmonies de la création.Une des choses qui étonnent le plus après ce premier frisson, c'est labeauté des formes, des dessins, et souvent des couleurs répandues sur la robe de ces horribles créatures. L'art est là, le grand art, avec ses variations infinies et gracieuses. Voyez ce Serpent-Corail aux anneaux blancs et rouges : quel élégant bracelet pour une Cléopàtre ! Admirez ces Xiphosoma caninum de Surinam, aux teintes azurées; ces Elapsma- 7^egravi et elegans de Cayenne et de Vera-Paz; ces Lygosoma, brillants comme des Colibris. Ella marqueterie écailleuse des autres, que de combinaisons et d'effets gracieux ne réalise-t-ello pas? Malgré soi, devant ces chefs-d'œuvres de bon goût, et ces merveilles d'art, on se sent séduit, quand on est dans un musée; mais rencontrer, dans un bois ou dans l'herbe, ces bijoux artislement ciselés, c'est autre cliose; l'admiration fait place alors à un autre sentiment moins agréable, l'effroi !
Fécondité. — Les espèces dangereuses, si répandues qu'elles soient, sont cependant en minorité parmi les Ophidiens. Sur 500, on compte cent espèces venimeuses. Malheureusement un grand nombre de celles-ci sont douées d'une fécondité prodigieuse, et la multitude des individus de la même espèce sur une surface donnée compense amplement la multitude des espèces différentes qu'elle pourrait nourrir. Dansl'Inde, par exemple, il y a beaucoup plus de Najas seuls que de Serpents sans venins, toutes leurs espèces réunies.
Le Serpent venimeux n'est pas né de circonstances fortuites, spéciales à telle ou telle région : c'est une uti-
litc sociale dans le monde vivant; nous le rencontrons là surtout oiî il est nécessaire en raison des fonctions dont il est chargé.
Distribution géographique. — L'Amérique, avec ses climats différents d'un pôle à l'autre, ses altitudes variées, ses régions brûlantes, humides ou sèches, devait offrir aux Serpents des conditions très favorables. Ils y abondent. Les deux Amériques ont les Crotales, ou Serpents à sonnettes, les Rattlesnakes (genres Crotalus et Caudisona). Le Brésil possède des Crotales, des Lachosis,des Bothrops, desÉlaps, très redoutés. Le Serpent Grage est célèbre à la Guyane, c'est le Bothrops atroûc des grands bois. La Colombie, l'Equateur, le Pérou ont de nombreuses espèces. L'Amérique centrale connaît les Crotales et le Trigonocéphale ou Ferde-Lance; l'Amérique du Nord, encore des Crotales et d'autres Trigonocéphales.
L'Europe aies Vipères. L'Afrique est peuplée d'Élaps, d'Échidnés, de Cérastes. En Australie, plus de la moitié des Ophidiens appartiennent à la section des Protéroglyphes, et aux genres Alecto, Furina, Pseudelaps. Un des Serpents les plus redoutés est le Death-Adder(Amn- Ihophis cerastina). UAlecio curta, V Alecto oariegata y sont communs. Dans les hautes herbes des bords du Murray rampe le Blake-Snake {Pseudechisporphyricus) à dos noir et à ventre rouge. Sa piqûre détermine une mort rapide après assoupissement et convulsions.
L'Inde entend siffler le Cobra di Capello, le terrible Naja ou Serpent à lunettes. Mais ce Serpent di primo oartello ne suffit pas à cette terre classique; elle a le
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Boiigaro azuré, appelé aussi Krait ou Yenna virieu. Au Bengale, en 1867, sur une mortalité de 10.800 personnes, il y en avait 369 du fait du Krait. L'Inde a encore les Platyccrques ou Hydrophis, Serpents d'eau. En rade de Madras, un marin fut mordu par VHijdrophis nigrocincta, et mourut en quatre heures; une autre victime, en quarante-huit heures, après des convulsions. Inscrivons encore au compte de l'Inde l'Échidnée élégante, nommée aussi Dahoie, Serpent tapis, Kunnadi virieu. Moins célèbre que le Naja, mais plus dangereux peutêtre, les jongleurs ne plaisantent pas avec la Daboie. D'après Desaint, un bœuf, un veau, un enfant de dix ans succombèrent en une demi-heure.
La Nouvelle-Calédonie a ses Serpents : les Platurus fasciatus el Fischeri; mais quoique Protéroglyphes, €es Ophidiens sont peu dangereux. Aux Philippines, on rencontre le Tropidolaime d'Hohbron.
Localisation de quelques Serpents. Le Trigonocéphale. — La répartition des Serpents venimeux offre plus d'une particularité intéressante. Il n'en est aucune peut-être qui soit plus singulière que le cantonnement duBothrops lancéolé. Vipère Fer-de-Lance, aux Antilles. Dans cette longue chaîne d'îles situées en avant du golfe du Mexique, deux points seulement seraient habités par ce terrible Serpent : la Martinique et Sainte- Lucie, îles voisines et séparées par un étroit canal. Cela se comprend ; mais on cherche en vain les raisons pour lesquelles la Dominique, placée au Nord, et aussi rapprochée de la Martinique que Sainte-Lucie peut l'être de cette dernière île, n'a pas de Bothrops. Quelles rai-
sons géologiques, physiologiques, ont pu empêcher sa diffusion ? La mer est, il est vrai, un obstacle; mais que d'occasions naturelles ou artificielles de transport. Ces ouragans, après lesquels les torrents portent à la mer des arbres couverts de végétations parasites, véritables îlots flottants que les courants reprennent ensuite, n'auraient-ils pas pu jeter quelques Bothrops sur des côtes si voisines? Le Fer-de-Lance, que l'on retrouve si souvent dans les habitations, dans les fourrages, à bord des navires amarrés aux quais, n'aurait-il pu accidentellement émigrer d'une île à l'autre ? On dit enfin, ce qui cependant n'est pas prouvé, qu'au temps jadis les Anglais, quelque peu Carthaginois, auraient essayé d'en doter notre colonie de la Guadeloupe. Cette tentative aurait éclioué, et cette île aurait été pour le Fer-de- Lance une terre ingrate et mortelle.
On prétend même qu'à la Martinique ce Trigonoccphalo ne se serait jamais montré sur quelques points, et particulièrement sur l'îlot du Morne-Rouge, dans le Collé du Lamantin. A la demande des aimables propriétaires de ce domaine, j'ai visité le Morne-Rouge, oii j'ai reçu une hospitalité que je n'oublierai jamais. Rien, dans cette localité, ne m'a semblé pouvoir justifier l'absence du Serpent, ni la végétation, ni la nature du sol. Mais cette exception, dont on a fait grand bruit, est très facile à comprendre pour d'autres raisons. Le Bothrops a besoin de sécurité, de solitude et de retraites. 11 fuit le bruit et les habitations pendantle jour. L'îlotdu Morne-Rouge ne lui offre pas ces conditions. Cet étroit espace est sans broussailles. De plus il est habité par une population relativement nombreuse, cm-
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ployée dans une poterie importante. On y élève en liberté beaucoup de porcs qui vaguent et fouillent partout, et sont, paraît-il, en raison de leur couche de graisse, à l'abri des piqûres du Serpent. Voilà, en dehors de son isolement par l'eau, pendant une partie de l'année, des raisons suffisantes pour expliquer l'cloignement du Serpent de cette localité.
Cette localisation du Fer-de-Lance, principalement à la Martinique, nous suggère une réflexion qui sera peut-être en contradiction avec ce que nous venons de dire plus haut. Nous croyons, contrairement à ce que l'on a souvent écrit à ce sujet, que la présence de l'homme multiplie le Serpent. A la Martinique, par exemple, le Fer-de"Lance est beaucoup plus commun dans les zones cultivées que dans les parties incultes. On dira peut-être : ce n'est pas l'homme qui attire le Serpent, ce sont les rongeurs dont il se nourrit. C'est vrai; mais c'est l'homme qui multiplieles rongeurs, et par conséquent le Serpent. Nous sommes persuadé que le Bothrops était beaucoup plus rare aux temps oii l'ile était en friche, que maintenant. La culture de la canne à sucre a tout envahi. A l'heure actuelle même, c'est dans ces cultures qu'il pullule et non plus haut. Si l'homme éloignait le Serpent, la population si dense de l'Inde l'aurait supprimé depuis longtemps.
L'Homme n'est pas une Proie pour le Serpent.— Quand nous considérons les conditions d'existence des Serpents à poison, nous devons reconnaître que cette arme terrible n'est point dirigée contre l'homme. 11 n'en est pas de même des griffes et des dents des lions et des tigres.
Pour ces derniers, riiomme csL non scul(}incnL un adversaire qui leur dispute le terrain, mais de plus, riiomme est une proie, et la faim fait taire les appréhensions qu'il inspire. Dans les cirques de la Rome antique, les ciirétions sans défense étaient livrés aux bêtes qui ne reculaient pas devant cette chair nouvelle. Autour des Ailles de l'Inde et de la Gochinchine, le tigre rôde encore et de temps en temps prélève ses victimes. Il n'y a pas d'Ophidiens de taille à manger un homme; contre lui, leur venin n'est qu'une arme défensive employée sans préméditation, et sous l'influence d'une surprise et d'une peur instinctive. Jamais il n'y a lutte au sens propre du mot, par conséquent, du Serpent à l'homme il n'y a ni vainqueur ni vaincu.
Le célèbre groupe du Laocoon où. des Serpents enlacent et mordent un père et ses deux fils représente une scène contre nature qui n'a jamais existé.
Le Serpent ressemble à ces pièges à loups dans lesquels l'homme se laisse prendre quelquefois, mais dont les ressorts n'ont point été tendus pour lui.
M. de Lacerda, dans son travail sur les Serpents du Brésil, raconte qu'un individu atteint d'éléphantiasis, convaincu qu'il serait guéri par la piqûre d'un Serpent, obtint de tenter l'expérience dans un des hôpitaux de Rio de Janeiro. La scène se passa devant plusieurs médecins. Le malade plongea son bras dans une cage oiî se trouvait un Serpent à sonnettes. Il le provoqua et l'excita pour se faire mordre. Mais le Reptile ne se prêta pas à ce que l'on attendait de lui, et ce ne fut que lorsque la patience de ce Serpent fut réellement à bout, qu'il se lança sur la main et la mordit sur le dessus,
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près do l'annulaire. Le malheureux malade mourut dans les 24 heures.
Mortalité par les Serpents. — Bien que le serpent n'attaque pas l'homme, c'est un mauvais voisin pour nous, et nous attrapons souvent des coups qui no nous étaient pas destinés. Là où il n'y aurait que dos hommes, le serpent mourrait do faim plutôt quo do les menacer. Cela n'ompèchepas qu'il assombrit singulièrement la vie Inniiaine quand il y est mêlé, et que les morts par son poison sont fréquentes.
Le docteur Frayer, do Calcutta, estime à vingt mille les victimes annuelles dos trois serpents indiens, le Naja, le Bongare bleu et le Krait. Au Brésil, sans qu'il soit possible d'établir. une statistique précise, quatre ou cinq espèces do Tlianatophidions seulement, d'après le docteur de Lacerda, suffiraient aux accidents si nombreux signalés dans ce pays. Parcourez la Mailiniquo, réunissez dans les bourgs les orphelins, l'es veufs, les mutilés que la piqûre du Fer-do-Lance a faits, et vous croirez être revenus aux temps mythologiques, oi^i l'intervention d'Hercule et de Thésée était nécessaire pour combattre les monstres. Nous savons, par une expérience de quatre années, combien la vie est rendue pénible dans cette belle île par cet aflVeux reptile. En Europe môme, la Vipère et ses variétés font périr des centaines de personnes. M. Viaud-Grand-Marais a relevé pour la Vendée et la Loiro-Inférieure, en six années, 321 cas do morsures, dont 62 mortels. En résumé, la mortalité tient à la quantité do poison verséo dans la blessure par un Serpent. Les blessures, du Crotale, du
Naja, (lu Bollirops, qui peuvent sécréter près ou plus d'un gramme de venin, sont nécessairement plus souvent fatales que Jos piqûres do la Vipère, aspic qui ne fournit que 0,15, de la Péliade, qui ne fournit que 0,10. Il faudrait encore ne pas oublier que la mortalité due au poison ophidien est en raison de la quantité d'échidninc qu'il renferme.
Revue des Serpents célèbres. — Ce que nous avons dit du Trigonocéphale peut s'appliquer aux autres serpents dangereux, répartis dans l'univers, et constitue l'histoire physiologique du poison ophidien. Malgré cependant la remarquable uniformité d'action du venin, mille détails intéressants sont attachés à l'histoire particulière de chaque espèce. Nous allons les signaler maintenant on faisant cette revue spéciale, et pour commencer complétons par quelques faits ce que nous avons déjà dit du Trigonocéphale.
Los piqûres du Trigonocéphale sur les animaux domestiques produisent des effets dépendants do la grosseur de l'animal. D'après Guyon et Rufz, lesbœufs, les vaches et les chevaux succomberaient fort rarement à cette inoculation. Le porc serait préservé par sa couche de graisse, les chats et les chiens sont au contraire fréquemment les victimes du terrible Ophidien. Si comme chez l'homme la mort n'est pas toujours la conséquence de cet accident, l'animal reste parfois mutilé, la gangrène envahit lo membre blessé dont les parties sphacélées se détachent. J'ai vu à la Martinique des chats et des chiens sur les liabitations qui avaient perdu à la bataille, ceux-ci une patte, ceux-là la queue.
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Les Panseurs. — Quand un individu est pique, vivemenL on va clierclier le médecin, on s'adresse au pansour. M. Rufz avoue qu'après neuf années de pratique médicale on ne lui avait pas encore confié un blessé. Un seul médecin a véritablement traité la piqûre du serpent à la Martinique : c'est Guyon, major au 26"= de ligne. Tous les soldats piqués avaient l'ordre de se présenter à lui. Guyon ne perdit pas un seul malade. Aujourd'lmi c'est différent, les blessés ne vont pas à riiôpital;ils se font panser ailleurs. Les médecins créoles eux-mêmes, quelle que soitleur couleur, ne sont pas consultés quand il s'agit du serpent.
Remèdes. — C'est d'autant plus bumiliant pour eux que le panseur, c'est le premier venu. Est panseur qui veut, depuis l'iiomme du monde qui n'a aucune teinture médicale jusqu'au plus abruti des nègres. Et ce qu'il y a de plus étrange, c'est que, depuis le vieux créole jusqu'au nouveau débarqué le plus exempt de préjugés, tous vont aveuglément au panseur. Et cependant quel mélange que ces drogues de toutes sortes, cboisies sans rime ni raison, par l'outrecuidance la plus saugrenue qu'il soit possible d'imaginer. Ils abondent ces remèdes; dans la même paroisse, il y a quatre ou cinq panseurs dont la pliarmacopée est différente, et tous prétendent n'avoir pas perdu un seul blessé. Ce ne sont pas seulement les drogues qui sont étranges, c'est la manière de les employer : coupez telle racine en quatre, mais n'employez que trois morceaux. Ailleurs, c'est encore par nombre impair, trois ou neuf, que les feuilles ou les morceaux de racines font partie du remède. Beaucoup
(le simples, parmi lesquels se roLrouvenL surLouL le poivre de Guinée, le Lrèlle, le mouron (noms donné;: à des herbes du pays qui n'ont aucun rapport avec notre trèfle et notre mouron), la malnomméc, le picJ-poule, la liane à serpent, le bois immortel, le tabac, l'herbe puante, la racine de cotonnier, le citron, les feuilles de calebasse. La tète, le cœur et le fiel de serpent desséche avec soin, la poudre de six vieilles pipes, le sucre, etc., etc., nous en passons, et des meilleurs, font partie de l'arsenal des remèdes destinés à combattre l'envenima tion.
Dans la composition de ces recettes grotesques, on voit presque sans exception intervenir l'emploi de bon tafia, en quantité raisonnable, C'est le liquide habituel des macérations et des infusions végétales. On dit dans le pays qu'à défaut de vertus spéciales il soustrait le malade à la peur, qui est un des plus grands obstacles à la guérison. Quant au pansement, on est d'accord sur la nécessité de la ligature et de la succion, quand elles sont possibles ; les scarifications et les ventouses sont d'un usage ordinaire.
On comprend que les pratiques qui précèdent l'application du remède constituent la médication réelle et quela composition des drogues employées, faisantsimplement office de cataplasmes, soit assez indifférente.
Statistique du Trigonocéphale. — On a beaucoup exagéré la mortalité par la pi(iûre du Fer-de-Lancc à la Martinique. Rufz l'évaluait à 2") personnes par an. ïy.ler estimait qu'à Sainte-Lucie le Trigonocéphale piquait 180 personnes par an. et qu'il en mourait 20. Les 2o
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morls (le resLimalioli de Rufz se réparlisseiit bur une population de 125.000 âmes : ce u'esL pas énorme, quand on songe surtout à la très grande quantité do détenteurs otde distributeurs de poison qui peuplent l'île. Us sont partout : «dans les quartiers plats du sud, dans les montagnes du nord, dans les cannes de l'intérieur, dans colles dos bords de la mer. » Les environs dos villes on sont remplis. A Fort-do-France, comme au temps où Guyon exerçait, au fort Bourbon, ils sont nombreux. Do 1818 à 1825, c'est-à-dire en 8 ans, le médecin du 26«estilimait à 2,376, le nombre dos serpents tués dans cette seule localité, perchée au-dessus de la capitale de l'île, au milieu dos halliers et des broussailles. Au temps où l'on payait une primo par tète do serpent, Vianos estimait à 700 par trimestre le nombre dos serpents tués dans la banlieue de Fort-de-France seulement. Au temps où j'habitais la Martinique, do 1860 à 186-5, ils avaient certes diminué, mais étaient encore nombreux. Dans le cimetière de l'hôpital do la Marine, les sœurs durent renoncer à aller prier sur la tombe do leurs compagnes quand l'herbe était un pou hauLe. A Bollevue, habitation de plaisance du Gouverneur, distante de la ville d'un kilomètre, le serpent n'était pas rare, et quand le soir nous revenions à Fort-do-France, après avoir dîné et passé la soirée chez M. de Maussion de Candé, le gouverneur do cette époque, on faisait marcher devant nous doux domestiques portant dos lanternes et armés do sabres.
Los environs de la ville do Saint-Pierre ne le cédaient on rien sous le rapport do la fréquence du Trigonocéphale à ceux do Fort-do-France. Les habitations Péri-
nelle oL Pécoul claicnL cclcbrcs pour la inuUiplicitc du lerriblo Opliidion clans les champs de cannes. II y a quelques trente ans, c'est quararante à cinquante serpents que l'on tuait, en cernant une pièce de cannes d'une certaine étendue, et en les acculant dans un bouquet central où l'on mettait le feu. Saint-Pierre, d'ailleurs, est entouré d'escarpements couverts d'un lacis végétal inextricable, 011 le serpent trouve un abri 'très sûr. A l'époque oii j'étais à la Martinique, un affreux malheur vint nous attrister ainsi que toute la population. Dans le parc muré du magnifiquo établissement du séminaire — collège tenu par les Maristes, le fils unique de M. Moufflet, médecin en chef delà marine, fut piqué par un serpent qu'on ne put retrouver, et succomba rapidement, malgré tous les soins dont il fut entouré. Plus loin, du côté du Prêcheur etde la ravine Falaise, pendant une station aux eaux minérales du Prêcheur, j'ai xu en action les deux épouvantements de cette ravissante contrée : le serpent et le tremblement de terre. Un soir, assis sur la terrasse de l'établissement oi!iles hôtes passagers do cette demeure se réunissaient pour jouir du repos de ces heures calmes et fraîches, nous vîmes passer un nègre portant une lanterne et armé d'un sabre d'abatis. L'un de nous, avec l'intention marquée de se moquer de tant de prudence, lui envoya d'un ton railleur cette apostrophe. — Eii! l'ami, ouvre l'œil au serpent. — Le nègre, haussant les épaules, n'avait pas fait quinze pas, que nous le vîmes s'arrêter et, après un moment, revenir vers nous. Il lança alors au milieu du cercle épouvanté, en s'écriant : — tiens, ouvre l'œil au serpent — un énorme Trigonocéphale do près de 2 mètres
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qui, la colonne vertébrale brisée, se tordait encore dans les dernières convulsions. Leshommes se levèrent mus comme par un ressort ; les enfants se serrèrent contre leurs mères qui poussaient des cris. Il était là pourtant lové à quelques pas de nous, attendant la proie, ou notre retraite pour se rapprocher de l'habitation. Le lendemain, en plein soleil cette fois, nouvelle épouvante : un tremblement de terre passait comme un frisson sur cette nature enchanteresse, semant de poussière et d'éboulis les gorges profondes et verdoyantes do la montagne Pelée, remuant ainsi les plus fermes d'entre nous et terrifiant les mères qui, les bras ouverts sur le berceau de leurs enfants, mais raidies par l'eflroi, restaient sans mouvement.
Crotales et Serpents du Brésil. — Continuons cette revue des serpents, dans les diverses contrées du globe. Les observations de piqûre directe de tous les serpents venimeux par des personnes capables d'en analyser les effets successifs sont nombreuses dans la science. Voici par exemple, dans la tribu des Vipérins, les Crotales ou Serpents à sonnettes, ainsi nommés parce que leur queue est garnie de grelots formés par des espèces de segments de sphère emboîtés les uns dans les autres, dont le nombre varie selon les espèces et augmente avec l'âge. Ces productions épidermiques font entendre, quand le serpent chemine, un bruit strident particulier, qui prévient de sa présence.
Les Crotales vivent de petits Mammifères. Quand ils ont piqué une de leurs victimes, ils attendent, ce qui n'est pas long, sa mort, une ou deux minutes, avant de
VKNINS KT POISONS
Juviilci'. 11 n'csL ])ns on oHcL do vonin plus aclif quo celui dos CroLalos. L'Iiommc, lo cheval, le bœuf succoinbenl en ([uelquos heures, parfois mémo plus rapidemenL. Le docleur Pichnrel a publié l'incident arrivé dans une ménagerie à l'Anglais Drakc, qui, piqué par un Crotale, succomba au bout de neuf heures, malgré une cautérisation presque immmcdiate. En 1807, une scène terrible se passa à Northamplon, en Angle teii*--e, dans la ménagerie d'un nommâ W. Manders. Huit Crotales y étaient renfermés dans une cage, quand l'un d'eux parvint à s'évader. Ce fut une panique; personne n'osait poursuivre ce terrible reptile; il piqua un buflc superbe , puis il s élança aux naseaux d'un beau cheval, qui le secoua vigonrousemcnt et le broya sous ses pieds. Mais bientôt bulle et cheval frissonnèrent, poussèrent des plaintes douloureuses, tombèrent et moururent après une agonie terrible.
Les Crotales Durisse, Horrible et Millet, qui sont les plus connus, habitent exclusivement le nouveau conti-' nent, Brésil, Guyane, Mexique, Orégon. Le Crotale Horrible est très commun au Brésd dans les provinces de Minas Gcraes, Goyaz, Matto Grosso, etc. « L'énergie de leur venin, dit M. de Lacerda, est proverbiale. Le bétail paie un lourd tiùbut annuel de vie aux Serpents à sonnettes, el, par instinct, il s'écarte des endroits infestés par ces serpents. Dans les campos, situés sur les rives de Rio-liianco, lebétiiil, lorsque vient le soir, abandoime les pâturages et court se réfugier dans les bois. C'est l'heure à laquelle les Serpents àsonnettes, sortant de leurs retraites, viennent faire leur battue dans la plaine. A cette heure lugubre,
LE MONDE DES SKRÎ'ENTS
personne n'oso fouler l'iierbe des cliamps clans laquelle se love le redoutable OpUidien. » Les cas de mort fou-, droyanle d'hommes et d'animaux ont été constatés, bien que les habitants soient rarement piqués.
Le Lachesis mutus (Daudin), Surucucu du pays, est une des espèces les plus dangereuses, par sa longueur de 2 mètres et l'activité de son venin, presque toujours fatal. On prétend mémo qu'à l'époque du rut, ce terrible Ophidion attaque l'homme.
Lo Botlu-ops atrox (Waglor), Jararacussu, est très commun dans la province de Rio de Janeiro. Ce serpent, auquel sa couleur noire donne un aspect sinistre, est très redouté, et passe pour aussi dangereux ([ue le Lachésis.
Le Bothrops Ja/araca est relativement assez court, 0'" GO ; on le l'cncontrc dans les plantations de café et de cannes à sucre. Comme il inocule peu de venin à la fois, sa morsure est moins dangereuse.
Lo Bothrops Ui-ula a été décrit avec lo plu3 grand soin par M. de Lacerda. C'est une espèce assez rare au Brésil. Il passe pour plus dangereux que les Crotales mémos, c'est un fort beau serpent en raison do la délicatesse dos écailles, do la vivacité dos teintes et do l'é- Lîgance dos dessins. Pour so maître en garde et se préparer à l'attaque, ils'aplalit comme un ruban.
Le Brésil a encore des Élaps, parmi lesquels ligure le Serpent Corail. On le considère comme inolfensif dans quelques régions, ailleurs on le redoute beaucoup. M. de Lacerda a constaté chez ce serpent la présence de deux crocliots canaliculés placés assez loin do l'ouverture de la bouche. Ce charmant serpent Corail doit
donc, pour pouvoir inoculer son poison, ouvrir plus largement la bouciie que les Solénoglyplies. S'il le fait rarement, il faut pourtant se méfier de lui. Le naturaliste autrichien Wertheimer est mort en douze heures de sa piqûre.
D'autres serpents Protéro glyphes, comme le Corail, mordent rarement, mais, comme celui-ci, ne font pas toujours petite bouche, et, à un moment donne, piquent l'imprudent qui ne s'en méfie pas. Tel est le Cobra-Cipo des provinces méridionales du Brésil. M. Benninghausen faillit en être victime.
Le Poison et la Théorie de l'Évolution. — Les évolutionistes se demandent, en présence du fait de serpents porteurs de poison et de serpents qui n'en ont pas, si le venin, donné d'abord à tous, n'a pas disparu chez ceux qui n'en faisaient pas usage; ou bien si le venin, refusé d'abord à tous, n'a pas été produit par nécessité biologique chez quelques-uns seulement. Voilà un problème sur lequel on peut discourir inutilement pendant bien longtemps, sans arriver àriende pratique. Pour moi je ne sais à quel parti m'arrêter; s'il m'est doux de penser que tous les serpents ont été primitivement honnêtes et que quelques-uns ne sont devenus criminels que par besoin, j'aimerais aussi à croire que tous, ayant été créés empoisonneurs, il en est qui ont renoncé spontanément à leur coupable industrie. Ce retour au bien est un spectacle plus consolant que la persévérance des bons. Malheureusement, s'il est plus facile de mal tourner que de se corriger quand on est né vicieux, ce serait ici tout le contraire; il nous semble
LE MONDE DES SERPENTS
beaucoup plus facile à un serpent de laisser s'atropliier son arme terrible, faute d'exercice, que de se créer un appareil aussi compliqué, si grand que soit le besoin qu'il en ait.
Un Boa qui aurait des crochets vénéneux, et qui aurait fini par s'en passer, trouvant plus honnête d'étouffer ses victimes, serait un Boa bien délicat. Je ne crois pas que le mangé lui doive une grande reconnaissance pour avoir modifié son procédé : il n'en passe pas moins un mauvais quart d'heure.
Quand un serpent créé honnête, c'est-à-dire sans poison, et qui, s'apercevant qu'il mène une existence misérable, n'ayant ni la force pour étouffer sa proie, ni membres pour la saisir, ni rapidité pour courir après, conçoit ce merveilleux instrument d'intoxication, son génie me cache sa scélératesse. N'était-il pas plus simple pour lui, au lieu de vivre de rongeurs agiles, de manger autre chose, ou de prendre un accroissement de force musculaire et de faire comme les Colubridés sans venin. Mais non, ce serpent modifiera de fond en comble l'ossature de sa mâchoire, inventera ces redoutables crochets, les placera comme ils doivent l'être; puis, chimiste profond et physiologiste consommé, il élaborera un poison qui n'agira que par inoculation, avec une rapidité terrible. Il est si difficile de croire à tout cela qu'il vaut mieux admettre que tous les serpents ont commencé par avoir du poison. Mais alors nous tournons le dos à la loi du perfectionnement. Un serpent sans poison est un serpent dégradé, un serpent avili; un serpent devenu empoisonneur, au contraire, est un serpent de progrès, un serpent perfectionné.
Le Serpent indien. — L liulc oL l'Afrique nourrisscnLlcs Najas ot parmi eux le célèbre Naja iripudians, espèce indienne, connue sous les noms de SerpcnLs à lunolLos, Serpent à coille, Cobra, di Capcllo. L'espèce africaine, Naja llajc, est l'Aspic des anciens, rcprésenLc souvent sur les monuments de l'antique Ëgypte.
La subtilité du venin des Najas dépasse peut-être, au point de vue do la rapidité de l'action, celle des autres Ophidiens dangereux. Ce fut après la bataille d'Actium que Cléopàtrc, voulant échapper au vainqueur d'Antoine, se fit apporter un Aspic caché sous des fleurs et des fruits. La mort fut excessivement rapide, et c'est à peine si le visage de la voluptueuse souveraine manifesta quelques contractions. Mourir avec grâce et sans grimaces, ce fut pour Cléopâtre une suprême jouissance.
Au temps où Galien faisait ses études ' près de la célèbre école d' Alexandrie, l'Aspic était encore l'exécuteur des hautes œuvres. On faisait mordre parle Naja les condamnés à mort. C'était assurément une niort plus douce que la plupart des genres de supplice, y compris la guillotine, et les coupables ne pouvaient rien désirer de mieux. D'ailleurs, les anciens, épris de la beauté plastique, avaient hon-eur de morts tragiques, à moins que ce 'ne fût dans les arènes et comme spectale pour les foules. La ciguë ou le serpent convenaient à ces exécutions à huis clos, et le lacet que les souverains de l'Orient envoient encore discrètement à ceux de leurs sujets qui les gênent est un souvenir de ces dispositions d'esprit.
L'Inde est la^patrie du N^io. iripudians, le célèbre Cobra di Capello, ainsi nomme parce que, par un mou-
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voment élévatoire des eûtes supérieures, il se renlle audessous de la tête, et peut former ainsi à celle-^ci comn.e une espèce de collerette ou de capuchon. D après P. Desaintiltue 1 fois sur S; d'après le receveur de Jcrruch, 5 fois sur 12, et d'après Huillet, médecin de la manne a Pondichéry, 47 fois sur 118. ^
Le Cobra tient une place immense dans l'Inde, c est la divinité terrible des populations qui subissent une sorte de fascination, et baissent la tète devant ce souverain, fléau de leur pays. Rien ne donne une plus haute idée de l'empire exercé par le Cobra sur les imaginations et de l'efl-roi qu'inspire cet empoisonneur célèbre, que les fêtes instituées pour faire des offrandes aux serpents, et se les rendre favorables par des prières, afin de conjurer l'efl'et de leurs piqûres généralement mortelles. M. Roussclet a décrit l'une de ces fêtes nommées la Naja Pantchàmi.
LaNajarantchàmi. — Ce jour-là, les temples et leurs abords sont- remplis d'une foule compacte en habit de fête, et les rues bordées de boutiques diverses. C'est l'anniversaire du jour ou Kriclma tua le grand serpent Python do liindraband, qui désolait les rives do la rivière Ujumna. « Le flot incessant qui encombre les environs de l'étang de Paidonch se presse vers une place voisine oi^i se déploie la plus importante cérémonie de la féte. Là sont rangés deux ou trois cents sàpwallalis ou charmeurs de^ serpents, ayant chacun devant soi une corbeille contenant une vingtaine de Cobras-Capello. Les pieux Hindous leur a.pportent des jattes de lait de bufle. dont ces reptiles sont très friands. Bientôt cha(|ue
jalLo est entourée d'un cercle de Cobras qui, la tète plongée dans le liquide, restent dans un état de parfaite immoLilité. De temps en temps, le sâpwallah en retire un pour faire place à un autre, et il est curieux de voir la fureur de l'animal dépossédé qui se dresse, gonlle son capuchon, et frappe tout ce qui l'entoure. Le cercle des charmeurs est environné d'un cercle de curieux ; ces reptiles, ces hommes demi-nus ou couverts, d'oripeaux de couleurs qui manient les reptiles sans la moindre crainte, sont d'un effet très original. Ce singulier manège dure toute la journée, et deux ou trois mille Cobras sont amplement repus de lait; lelendemain matin, les charmeurs quittent tous l'île et lâchent charitablement leur collection de serpents dans la jungle, y Cette fête a généralement lieu en juillet ou en août, époque oiî les Serpents à lunettes sont le plus dangereux. Mais l'instinct craintif des populations leur a fait choisir précisément cette saison pour apaiser le courroux de ces terribles divinités.
Les Charmeurs indiens. — Pendant son séjour au bungalow de Sangor, M. Rousselet rendit visite à deux sâpM^allIias, ou charmeurs de serpents, qui font commerce de ces reptiles. Entre autres espèces, on lui offrit un Goulâbi ou Serpent des roses, dont la robe est diaprée de teintes de corail. Comme le voyageur leur marquait son étonnement qu'ils n'eussent pas le célèbre Cohra-Capello dans leur collection: à quoi bon, répondirent-ils, nous encombrer d'un serpent que nous pouvons nous procurer dès qu'on nous le demande ! En désirez- vous un? La cour môme de votre bungalow va
LE MONDE DES SERl'ENTS