‹ Venins et poisons [electronic resource]Chapitre 41 sur 54 · VOUS · texte numérisé non relu

VOUS

le fournir. La curiosité du voyageur fut piquée. Quel pays où les serpents porteurs du plus terrible poison sont partout sous vos pas! Mis au défi de trouver un reptile dans un espace aussi peu étendu, l'un des sàpwallahs se dépouilla de ses vêtements, à l'exception du Langouti, et saisissant son toumril, flûte des charmeurs, il se rendit derrière le bungalow dans un lieu couvert de ronces et de pierres. Aux premiers sons perçants de l'instrument, il signale une tète de serpent sortant de dessous une pierre. Rapide comme l'éclair, il lâche sa flûte et, avec une incomparable adresse, il saisit le reptile, le lance en l'air, et le reprend par la queue au moment où il -touche la terre. Ce n'était qu'une inoffensive couleuvre. On recommence, et cette fois c'est un Cobra d'un mètre de long que le charmeur tient par la queue. Le reptile se débat, mais le sàpwallali, d'un mouvement rapide, lui a saisi le derrière- de la tète et, ouvrant sa gueule, montre aux témoins de cette scène les terribles crochets. Prenant alors une petite pince, le charmeur arrache avec soin chaque crochet, et d'un venimeux animal fait un reptile inoffensif.

Cette chasse au Cobra terminée, les charmeurs exécutèrent avec des serpents quelques-uns de leurs tours favoris. On sait ce que sont ces tours, les récits de voyage en sont pleins. C'est la transformation de serpents en verges, en leur pressant fortement la partie antérieure du corps, imitation du prodige opéré par Aaron et par les magiciens devant un roi d'Egypte. C'est l'immunité avec laquelle ils excitent et manient les Najas, soit après leur avoir arraché les crochets, soit après les avoir rendus craintifs en leur présentant

VKNINS ET l'OISOXS

•les ganlelcLs on for contre lesquels, penJanl un cerlani temps, ils se sont meurtris et hlessés. et qu'ils re noncent ensuite à mordre. Nous avons, en Europe, un exemple de la violence du poison de Naja. Un oard,\m de la salle des Reptiles à la ménagerie de Lon.lres mordu par un Serpent à lunettes, succomba au bout de une heure et demie. L'asphyxie survint par suite de la paralysie des muscles du tiiorax.

Un des- charmeurs dont nous parlions plus haut offrit à M. Rousselctde lui vendre une do ces fameuses pierres à serpent trouvées, disent-ils, dans la tète des Reptiles. M. Rousselet reconnut que ce n'était qu'un fragment d'os calciné. Malgré leur protendue immunité, les charmeurs Asylle3, Marses ou Gounis indiens, ne sont pas à l'abri de la piqûre du Cobra, quand l'appareil à venin est intact: ils devraient ce privilège, les uns à ce qu'ils ont du sang de serpent dans les veines, les autres au titre de parents de saint Paul, les derniers à un avantage de caste.

Mystères et Mystifications. — Cette question des charmeurs estentourée de bien des mystères, et surtout de beaucoup de mystifications -auxquelles les voyageurs se laissent trop facilement prendre. Leur ignorance de l'organisation du serpenl les rend facilement victimes do ces supercheries. Ce n'est pas seulement en brisant les crochets, en exprimant le contenu de la glande, ou en lui faisant redouter l'acte par lequel il prati([ue l'inoculation de son venin qu'on rend un Naja inolfensif: il y a d'autres moyens, qui tiennent plutôt de l'art cbirurgical (|ue (h( la magie. Comme i)reuv(,' nous avons Iv

LE MONDE DES SERPENTS

récit d'une scène étrange dont fut témoin un médecin do la marine, chef du service médical à Pondichery, M. Huillet. Un vieux forçat indien de la prison generale,pour lequel il avait eu quelques bontés, et qui, dans sa jeunesse, avait été un charmeur célèbre, consentit a lui révéler les mystères de son art. Mais laissons au docteur Huillet lui-même le soin de nous raconter le spectacle émouvant dont il fut témoin et qui mit aux prises avec un homme, non plus un Naja désarmé, mais un véritable CapcL frémissant de colère et pouvant inoculer la mort avec la rapidité do l'éclair.

« Le Capel est amené, renferme dans un vase en terre. Le bruit qui se fait autour de lui l'y retient immobile et, pour le forcer à quitter sa cachette, notre jongleur renverse le récipient. A peine a-t-il touché le sol que, prenant un point d'appui sur son corps ramassé en spirale, il redresse la tête, le cou et une portion attenante de son tronc, dilate ses ailerons et, d'un œil intelligent, inquiet, cherche à reconnaître le milieu oii il se trouve. Bientôt il aperçoit le jongleur qui, dans une attitude accroupie, le menace de son poing recouvert d'un linge. Cette manœuvre de la main alternativement présentée et retirée l'irrite au suprême degré. Il enlle alors démesurément ses expansions membraneuses, ouvre largement la gueule, mettant à nu la pointe acérée de ses crochets, souffle fortement en signe do colère, projette à chaque instant sa langue noireetbifîdo, darde de ses yeux brillants constamment fixés surlepoing qui le menace, balance sa tête et son corps en forme de danse et s'élance violemment à plusieurs reprises

âlO

vimxiiNs ict poisons

pour aLtciiidre son ennemi. Dans cette pose, il est réellement beau ot majestueux I On oublie un instant le Reptile malfaisant, pour contempler la vivacité do ses couleurs d'un jaune doré. On admire ce redressement vertical, particulier au seul genre Naja, cette fière progression s'effectuant sur une base mobile, rélcganco des formes de ce cou élargi, enfin ces raies blancbâtros dont les deux pointes repliées en dehors imitent dos lunettes.

^ « On présente un poulet qui, tout effaré, agite les ailes, est mordu et meurt dans l'espace d'une minute. Lorsque le Capel opère sa morsure, il exécute un rapide mouvement de renversement de la tète, par lequel la mâchoire inférieure devient supérieure, el vice versa, absolument comme le Requin.

« Le jongleur continue à le harceler, il quitte l'endroit où il était pour se mettre du côté opposé; le serpent ne le quitte pas des yeux et se tourne lui-même. Mais il commence à se fatiguer, les efforts musculaires considérables qu'exigent la tension de ses ailerons etsonport vertical durent depuis plus de dix minutes; il ne pourrait les soutenir plus longtemps, aussi diminue-t-il la longueur de sa partie redrossée, il se détend même, s'allonge tout entier et veut fuir.

« C'est le moment que choisit le charmeur pour lui lancer sur la tête un morceau de linge et le saisir adroitement derrière le cou. Cette manœuvre périlleuse demande du sang-froid ot une certaine habileté. Une fois maître de cette partie, il remplace sa main droite par la gauche, comprime le cou, le plus près possible de la tête, et renverse celle-ci. La gueule

LE MONDE DES SKRPENTS

largement ouverte montre ses deux redoutables dents cannelées. Le jongleur comprime la partie latérale de la mâchoire supérieure, du côté gauche, et exprime le suc. Faisant ensuite une incision longitudinale, il extirpe la glande à venin. Il exprime ensuite le suc de la glande, du côté droit, et termine la séance en se faisant mordre à la main. »

Ainsi privé de sa glande à venin gauche, et sans venin dans la droite, le Naja avait momentanément cessé d'être dangereux ; mais quelle adresse et quelle audace !

Dans quelque parties du gouvernement du Bengale, la prodigieuse quantité des Cobras dépasse toute croyance, et l'homme y subit la loi du monstre. Le docteur Richards a publié en Angleterre quelques renseignements surles serpents de la région de Bankoura. C'est pendant la saison des pluies qu'ils fontio plus de ravages. Il semble que chassé de sesrepaires par l'inondation, sa malfaisance se soit accrue.

C'est pendant cette saison que Ricliards a examiné, après leur mort, les corps de cinquante individus qui avaient été piqués. Dans ces provinces il y a eu,' en 1874,4202 cas constatés de morsures de serpents, mais il pense qu'il y en a eu bien davantage. Le docteur Richards s'est trouvé de la même opinion que le docteur Fayrer qui dit, dans le Blue-book de l'Inde de l'est, que si l'on pouvait avoir un rapport exact, on trouverait qu'il meurt annuellement plus de 20^000 invidus. Dans ce nombre, il y a plus de femmes que d'hommes, les premières se livrant plus queles seconds

au travail des champs. Devant de 1 elles conditions d'existence l'humanité courbe la tôto ; dans ces pays on est tombé dans une profonde indifférence à l'égard du serpent, et l'on subit la fatalité du poison opliidien.

La statistique du gouvernement dos Indes, pour l'année 1870, porte à 11,400 le nombre des morts, et pour 1880 à 19,060 les victimes qui ont succombé à la morsure du Cobra. En 1881 cette dîme a été de 18,610, total, pour dix années, près de 200,000!! L'administration met à prix la tète de ces reptiles dangereux. En 1880, on a détruit 212,776 serpents et dépensé 11,663 roupies. En 1881, on a tué 234,770 serpents et payé 11,961 roupies de primes, c'est-à-dire 300,000 francs environ. Ces encouragements ont déterminé la formation d'une espèce de caste ou de corps, celui des Kanjars, dont la profession estla chasse aux serpents. Ils reçoivent deux roupies par mois, et une prime de 30 centimes pour chaque ophidien tue au-dessus du nombre de vingt par mois. Des récompenses sont aussi accordées aux villages les plus ardents à cette chasse. Des lithographies coloriées permettent aux agents du gouvernement de reconnaître de suite si les serpents qu'on leur apporte sont proscrits comme dangereux, et si la prime doit être accordée à ceux qui les ont tués.

Légendes. — Est-il étonnant, maintenant, que le serpent apparaisse dans un grand nombre de légendes hindoues de même qu'il apparaît dans les plus anciens récits bibliques? Les populations, plus frappées des conditions misérables qu'il fait à leur existence que des ser-

LR MONDE DES SERPENTS

vices qu'il leur rend en purgeant la terre d'innombrables hordes de Rongeurs et de Batraciens, l'ont révère comme une divinité puissante, divinité du mal si l'on veut, mais qu'à tout prix il fallait se concilier.

Voici l'une de ces histoires. Le roi Anany Pàl, s'étant emparé de tout lenord de l'Inde, conçut la pensée d'élever une colonne commémorative qui servirait de centre à sa capitale. Un vénérable Brahmane lui conseilla, comme fondement de sa colonne, de fabriquer un long clou .de fer et de l'enfoncer en terre à une grande profondeur afin d'atteindre et de percer la tête du serpent Sechnaga, qui supporte le monde, et d'assurer ainsi une éternelle durée à sa dynastie. Ce conseil fut suivi, mais après le départ du sage Brahmane, le roi eut la curiosité de faire retirer le clou, et le tort de douter de ce mystère. Le clou retiré montra sa pointe tachée de sang! La consternation fut profonde, on s'empressa de le remettre en terre, mais la faute était commise, rien ne put la réparer. La dynastie fut emportée dans les révoltes desChohans, et la colonneresta branlante, en indien dilha. De làlenomde la ville sainte de l'Inde, Delhi.

Serpents de CocMncMne. — La Cochinchine française, elle aussi, a des Serpents à lunettes, c'est le Gourouhogeux des Annamites. Le docteur Morice raconte une singulière particularité au sujet du Cobra de notre possession orientale. Des ouvriers trouvèrent un jour l'un de ces serpents lové à côté d'un paquet de ses œufs agglomérés. Averti, le médecin se rendit surleslieux, il le saisit à l'aide d'une pince, puis avec la main droite.

VENINS KT l'UJSOiXS

L'animal se dcbattait avec une énergie très grande et lança à la figure de M. Morice un jel liquide inolîensif. Persuadé qu'il n'avaitpas afiaire à un serpent vénéneux, il passa sur les mâchoires son doigt qui saigna aussitôt] la succion fut de suite pratiquée ! Mais quand les œufs commencèrent à éclore, on reconnut qu'ils contenaient do véritables Cobras avec le V caractéristique sur la tête, le renflement du cou sous la tète, et de véritables crochets. Et cependant, en Cochinchine, les accidents mortels, suite de piqûre des Cobras, sont inconnus, dit M. Morice. Cette assertion est peut-être un peu risquée. Nous tenons de bonne source que les accidents sont au contraire assez fréquents, et que ces serpents sont très redoutés : ce qui ne serait pas s'ils ne faisaient jamais usage de leur venin contre l'homme. Il faut, quand il s'agit de serpents, être toujours en garde contre les exagérations, dans un sens ou dans l'autre.

Un autre Serpent à poison de la Cochinchine est le Bungarus annularis, le con ran mai giam des Anna mites, celui-là très venimeux et très redouté. On est exposé à le rencontrer dans les arroyos où l'on va se baigner.

En Birmanie, on rencontre l'Hamadryas {Ophiophagus Elaps). Les effets de son venin sont puissants; d'après Nicholson, un éléphant mordu serait mort en trois heures.

Les îles Malaises ont le Bungarus fasciatus, nommé Olear Babi à Java.

Les Leiolepis rhodostoma, ou Olear Bédéodak. s'introduisent dans les beaux jardins qui entourentles villas de Batavia, ils font une tache à ces édens enchantés;

LE MONDE DES SERPENTS

leur morsure, dit Schlegel, peut causer la mort en moms d'un quaH d'heure. Le Trimesure (Bothrops viridis), qui rampe aussi de ce côté, est moins redouté; on en est quitte pour une passagère douleur et un peu d'enflure. Ses crochets, malgré leur longueur, se redressent difficilement. Sumatra nourrit des Tropidolaimcs dangereux.

Plus haut, au Japon, aux environs même de la grande ville de Nangasaki, le Trigonocéphale de Blomhoff, Firta Kusti, donne souvent la mort.

Colombie. — Un médecin voyageur, le docteur Satfray, a tracé un somhre tableau de la population ophidienne à la Nouvelle-Grenade. Dans la vallée du Cauca, par exemple, si riche et si fertile, les serpents sont redoutables etredoutés. Ce sontle Turaeqiiis., aussi terrible par sa force que par son venin; le ikfapana, un Bothrops dont la blessure est promptement mortelle pour les plus grands animaux. Un Mapana, attiré par la musique et la lumière, s'était caclié dans la toiture en paille qui couvrait une salle de fête. Voulant changer de place, il tomba au milieu des danseurs terrifiés. La Podrida, serpent gangrène, dont les victimes, au bout de quelques heures, tombent en pourriture. Le Potoquilla, qui s'applatit sous la verge qui le frappe, c'est sans doute rUrata du Brésil. Le Veinte y cuatro horas(2i heures). Le Cinco mimdos, dont le venin tue en cinq minutes. M. Ed. André a également parlé des Crotales et des Serpents Corail de ces régions. Un spécimen de cette dernière espèce fit assez parler de lui en Europe. Expédié encore vivant, dans un étui en fer-blanc, mention fut faite sur la caisse qui le contenait de ce colis dangereux. La

douane crut à une mysLl/icalion, voulut fouilIcrparLnuL cL le Corail, bien vivant encore, se sauva, à la grande stupéfaction dos employés.

M. Urueta dit qu'en Colombie deux oiseaux font la chasse aux serpents : le Culebréro et le Guacabo. Mais le cliat et le porc sont les plus grands destructeurs de serpents. Nous avons dit plus hautquelc porc était, par son enveloppe graisseuse, préservé des effets du venin.

Amérique du Nord. — L'Amérique du Nord a aussi les Crotales dans toutes les parties chaudes. A la Floride, il faut ajouter le Mocassin tète de cuivre ou Copper-head Trigonocephalus contortrix). Le Mocassin d'eau {Trigonocephalm piscivorus) est pour les nègres employés dans les rivières un sujet d'épouvante. Cette dernière espèce est très commune dans les marécages des Florides. M. Poussielgue l'a vue à l'œuvre au milieu des innombrables populations animales de ces régions oii la lutte pour l'existence est si ardente. L'imagination du voyageur aidant peut-être un peu, il a vu un insecte happé par un Crapaud, le Crapaud avalé par un serpent d'eau, le serpent d'eau enlevé parune Grue, et la Grue, à son tour, tuée par un chasseur.

Afrique. — L'Afrique a de nombreux serpents. A tout seigneur tout honneur. Saluons l'Aspic de Cléopâtre: le Naja Haje. Voici, dansles régions sablonneuses, les Cérastes owy'i'^hTQ?, covmxQ?, [Cérastes JE g yptiaciis). Elles sont la terreur des populations en Algérie et en Tunisie. Les accidents de leur morsure rappellent ceux des Vipères d'Europe, avec la gravité en plus. Lamy a

LE MONDE DES SERPENTS. 217

VU mourir en quelques heures deux jeunes elmmeaux Wo I par un Céraste. D'après les Arabes, les quatre cînqmèmesdes gens piqués- par les Cérastes succom-

'"Dans laRégenee de Tunis, ee serpent est nommé Léfaha. Dans leur voyage dans eette contrée MM. les docteursRcbateletTirantsauvèrentunevieilleBedoume

qui venait d'être mordue.

Les Échidnés sont aussi de vrais fléaux pour 1 Afrique, particulièrement l'Échidné du Gabon et l'Echidne heurtante. C'est à cette dernière espèce que Cuvier donna le nom de Serpent minute, en raison de la rapidité de seseffets La Vipère-hcmachate (Sepedon hœmachates), nommé Serpent cracheur à cause de l'abondance de son venin, est redoutée à l'égale des Najas. M. Urueta a fait mordre, au Muséum de Paris un vigoureux chien de lOkilog. par une Vipère du Cap. La piqûre avait pour siège le haut de l'omoplate gauche, près delà base du cou. Dix minutes après cette morsure, cà 10 heures 40, l'animal est étendu de tout son long, anéanti, agonisant. Après quelques déjections, suivies d'expulsion de glaires, il succombe à il heures 5S. L'autopsie révèle partout chez l'animal des infiltrations d'un sérum coloré, des taches hémorrhagiques, des echymoses ; le

sang est fluide et noir. En résumé, tous les symptômes

qui°caractérisent le poison ophidien et qui démontrent

que, comme toujours, l'action principale du venin se

porte sur le sang.

En Afrique, comme dans l'Inde, la crainte du serpent

a conduit les populations au culte, à la vénération.

Schweinfurth raconte que chez les Dinkas on respecte

les serpents qui. le soir, envahissent la toiture des cases et font eraquer le chaume dont ces couvertures sont laites. Chez les Cliilloux ils sont môme l'objet d'une vénération qui n'est accordée à nulle autre créature Les Dinkas leur donnent le titre de frères. Défense de les tuer.

La Vipère. - C'est un bien petit personnage que notre Vipère d'Europe quand on la compare aux Crotales, aux Najas et aux Trigonocéphales, ces hauts barons de la gent ophidienne. Loin d'être humiliés de cette infériorité, nous pouvons nous estimer heureux, dans nos vieux pays, de n'être point exposés à rencontrer ces monstres sous nos pas, et la Vipère, malgré son nom sinistre, doit nous sembler, après ce que nous venons de raconter des autres, un serpent pour rire.

Sous le titre générique de Vipère, les erpétologistes reconnaissent, en Europe, trois espèces : la Vipère Pelias , la Vipère Ammodyte et la Vipère Aspic ou Vipère commune.

La Péliade Berus, ou petite Vipère, se rencontre en Italie et dans le midi de la France. Quelques individus sont parfois trouvés dans la Flandre, la Belgique et jusqu'en Angleterre. Sa longueur est de 40 à 50 centimètres; elle est brunâtre. La tête présente, entre les yeux, trois grandes plaques céphaliqucs. Les accidents par la Péliade sont bien rares; l'homme ne peut redouter beaucoup sa morsure.

La Vip ère Ammodyte se distingue par son museau prolongé en pointe mobile ; cllcliabite l'Europe centrale

LE MONDE DES SERPENTS

et méridionale; au point de vue du poison, on peut la placer sur la même ligne que la VipèrcAspic.

La Vipère Aspic ou Vipère commune est la plus répandue. Sa longueur est de 40 à 70 centimètres, sa tête est plate et présente deux bandes noires réunies en ^ . Les yeux sontprotégés par une forte écaille sourcilière. Il n'y a pas de grandes plaques sur le milieu do la tete, sa couleur générale est le brun passant souvent au oris cendré. Une ligne flexueuse, brune ou noirâtre, règne sur le dos; une rangée de points inégaux de même couleur apparaît sur ses flancs. La langue est longue, fourchue et griscâtre.

Cette espèce est de presque toute l'Europe. Elle n'est pas très commune dans beaucoup de localités de la France. Les forêts de Montmorency, de Sénart, do Fontainebleau, les départements delà Vendée et delà Loire-Inférieure en renferment un grand nombre. On la retrouve enfin en Suède, en Norwègc et jusqu'en Sibérie. Les erpctologistes en distinguent un assez grand nombre de variétés, qui toutes se valent au point de vue de la vénénosité.

Nous avons dit que la Vipère était un serpent pour rire; ceux qui en meurent, ou plutôt ceux qui ont risqué d'en mourir, pourront trouver notre plaisanterie mauvaise. Il est certain que la Vipère, sans être pour un pays un fléau, comme le Cobra dans l'Inde, est une empoisonneuse dont la rencontre est toujours désagréable. D'instinct, l'homme et les animaux laredoutcnt.

Quand nous aurons dit, avec M. Viaud-Grand-Marais, que pour la Vipère la mortalité des piqûres est de 1 sur 2o; quand nous aurons ajouté que les départe-

meus de Ja Vendée el, ,1e la Loire-Inférieure, dans 1 espace de six années, ont ollert 321 cas de piqûre et que sur ce chiffre G2 ont été mortels, nous aurons suffisamment éveillé l'attention sur ce serpent indigène et montré qu'il est prudent de s'en défier et do ne pas négliger sa blessure.

Ce que nous aurions à dire de l'appareil d'inoculation do la Vipère, de son venin, de sa façon de mordre ou de piquer, des symptômes et des résultats de sa piqûre serait la répétition de ce que nous avons écrit à propos des autres Ophidiens venimeux. Si la Vipère est moins dangereuse que les autres, ce n'est pas que son poison soit moins énergique. Il l'est tout autant; seulement il est déversé dans la blessure en bien moins grande quantité. Qu'importe pour la Vipère, son poison est mesuré à la taille des animaux dont elle se nourrit; elle vit, en effet, de lézards, de grenouilles, de vers' Elle chasse aussi les petits Mammifères, comme les mulots, les souris et les taupes. Piquer un bœuf, un cheval ou l'homme, c'est pour elle dépenser son venin en pure porte, puisque ces créatures ne peuvent lui servir de pâture. La Vipère est un animal surtout nocturne, cherchant le soir sa nourriture. Elle aime cependant se chauffer au soleil et se montre aussi par les temps d'orage. Le froid l'engourdit et elle passe l'hiver dans un sommeil hivernal. Les oiseaux nocturnes, tels que les chouettes et les hibous sont les ennemis naturels de la Vipère. Dans leurs luttes contre elle, ils sont assez adroits pour se préserver de ses piqûres.

Ambroise Paré fut mordu par une Vipère dans l'officine d'un pharmacien de Montpellier, auquel il de-

LE MONDE DES SERPENTS

mandait à voir les Vipères qu'il faisait entrer dans sa thériaque. Ce sont souvent ceux qui connaissent le mieux un poison qui en sont les victimes. Les meilleurs nageurs se noient, et les plus habiles connaisseurs on fait do champignons sont empoisonnés.

Nous possédons sur les effets du poison de la Vipero une observation très précieuse qui confirme ce que nous venons dédire : c'est celle que M. Duméril fit sur lui-même après avoir été mordu par une Péliadc. Le savant naturaliste et professeur, qui avait passé sa vie à étudier les Reptiles, fut pris au piège, comme le dernier des mortels. Nous abrégerons son récit :

« Le jeudi M septembre 1831, dit M. Duméril, j'étais en promenade, avec ma famille, dans la forêt de Sénart. J'aperçus, au milieu d'une allée, un serpent qui la traversait rapidement. Il était deuxheures. Trompé, d'après un coup d'oeil trop prompt, je ne doutais pas que je voyais une couleuvre qu'on rencontre assez fréquemment. Comme je ne devais pas en craindre de morsure, je me précipitai sur ce Serpent que je saisis au milieu du corps avec la main droite; mais, ne l'ayant pas empoigne assez près de la tête, et voulant m'aider de l'autre main, j'y fus mordu sur le pouce.

« Ces piqûres furent si promptes que je les sentis à peine.

« Je m'occupai alors de sucer les plaies de mes deux pouces, mais les orifices étaient trop exigus pour qu'il en sortît le moindre liquide. J'aurais mieux fait de les inciser préalablement.

« Je continuai ma promenade. Je m'apercevais àpeine de ces petites blessures pendant la première demi-

Iicure. Cependant je remarquai que le dessus du pouce gauche, le premier piqué, se gonflait, mais sans douleur- 1 on lure s étendit sur le n.ilieu de la main, mais le seul effet éprouvé était celui d'un engourdissement J'essayai en vain par des frictions de faire dissiper ce gonflement qui commençait à se manifester sur le pouce

ce Je continuai de marcher. Il était quatre heures et demie quand j'arrivai au village de Brunoy. Me sentant fatigue et précédant ma famille, je voulus l'attendre en m'asseyant sur une borne élevée, mais il paraît que, sans en avoir conscience, je tombai en syncope et j'étais couché sur le terrain, lorsque mon fils m'aida à me relever. Arrivé à l'embarcadère, j'avais le visage pâle et très altéré, j'étais dans un état de malaise. Pendant les trois quarts d'heure que dura le trajet jusqu'à Paris, j'eus deux ou trois soulèvements d'estomac; comme j'étais à jeun depuis sept heures, je n'eus point de vomissement.

« Arrivé au débarcadère, j'allai à pied, avec difficulté, trouver une voiture qui me ramena à mon domicile. Comme le malaise persistait, je m'étendis sur un canapé pendant qu'on préparait mon lit. Au moment où je me levais pour m'y rendre, je fus pris d'un vomissement de bile pure. Rendu près de mon lit, je me sentis très faible et près de perdre connaissance ; en quittant mes vêtements, je m'aperçus que mon bras gauciie était très gonflé. Cependant, je n'éprouvais qu'un engourdissement sans douleur réelle. Le pouce droit, le dessus de la main et le poignet de c.e côté étaient aussi gonllés. Je dormis parfaitement ; à mon

LE MONDE DES SERPENTS

réveil, le volume du bras était le même, mais d'une teinte rouge, violacée par places.

« Le samedi, c'est-à-dire le surlendemain, je repris mes occupations actives. Il résulte de ce fait :

« 1" Que la petite quantité d'humeur vénéneuse qui m'avait été inoculée par les morsures du Péliade Berus a déterminé chez moi, vieillard actif et vigoureux, âgé de près de 78 ans, des accidents assez graves, et surtout une suite d'insensibilité momentanée, pour donner à penser qu'une personne plus faible, plus jeune, et surtout un enfant, aurait pu succomber à ces accidents;

2° Que sans aucun doute, ainsi privé instantanément de sensation et de mouvement volontaire, un petit animal calibre au volume du serpent en aurait été la proie. »

On a prétendu que le Hérisson était rebelle à l'action du poison de la Vipère. Lcnz avait dans une caisse une femelle de Hérisson qui nourrissait ses petits ; il y mit une grande Vipère commune qui s'enroula dans le coin opposé. Le Hérisson s'approclia lentement, flaira la Vipère, et se retira quand elle se dressa pour lui montrer ses crochets. Comme il approchait une autre fois, sans précaution, il fut mordu au museau ; il recula, lécha sa blessure, puis revintàla charge. Il reçut une seconde morsure à la langue. Sans se laisser intimider, il saisit le serpent par le corps. Les deux adversaires étaient furieux. Le Hérisson grognait et secouait le Reptile; la Vipère de son côté lançait morsure sur morsure. Tout à coup le Hérisson lui saisit la tête, la broya, dévora une partie du Reptile, puis retourna tranquillement dans son coin, à ses petits.

VENINS ET l'OISONS

Lo venin do la Vipère est sans action sur les invertébrés.

Contrepoison du Venin ophidien. — Le venin étant identique dans la série des Ophidiens venimeux, au point de vue de la composition chimique et des effets toxiques, les mômes agents doivent pouvoir combattre plus ou moins efficacement l'envenimation. Les variations de celle-ci, surtout dans les cas graves, sontinsigniliantos. Cependant le docteur Saffray écrit qu'en Colombie, à côté dos symptômes communs, on sait que IcCoral produit l'ictère, lo Crotale un point do côté, VÉchis une hémorrhagie parla bouche et les narines, la Tuya-Ruhana des douleurs musculaires et des phlyctèncs semblables à des brûlures, la Podridora une gangrène foudroyante.

Quand on passe en revue la quantité considérable dos substances signalées tour à tour dans les différentes contrées comme remèdes au poison, on est frappé do leur multiplicité et de l'étrangeté de ces prétendus antidotes. On n'a véritablement que l'embarras du choix : tous sont également célèbres. Mallieureusoment la variété, de ces recettes est elle-même un indice de leur douteuse efficacité; non seulement les remèdes diffèrent suivant les pays, mais dans la môme contrée. Dans la même localité, ils varient comme nous l'avons vu pour le Trigonocéphale. Lo peu d'action des substances minérales les plus actives sur la composition du venin semble indiquer qu'il n'existe pas de contrepoison véritable do ce terrible venin, non seulement parmi les substances inorganiques, mais encore parmi les subs-

LE MONDE DES SERl'ENTS

lances organisées, animales ou végétales. Fontana, d'ailleurs, si autorisé dans la matière, écrivait ces paroles répétées depuis par tous les expérimentateurs : « Il n'y a sorte de matière ou de médicament que quelqu'un n'ait pas éprouvé contre cette maladie... Ce spécifique, je le répute impossible, ou du moins je ne crois pas qu'on le trouvera jamais. »

Cette inefficacité des différentes substances pour combattre l'effet des poisons organiques est bien marquée, non seulement contre le venin des serpents, mais aussi contre celui des végétaux ou d'autres animaux. Il n'y a pas, au sens propre du mot, de contrepoison efficace contre la strychnine et contre la cantharidine, comme il y en a contre les acides, les alcalis caustiques, comme il y en a contre le nitrate d'argent ou le sublimé corrosif. La composition de l'échidnine est incapable de mettre sur la voie d'un contrepoison comme celle du nitrate d'argent indique un chlorure, et s'il existe véritablement des contrepoisons du venin des serpents, ce sont des moyens empiriques dont il est impossible d'expliquer l'action, et qui ne méritent que le nom d'antidotes. Le contrepoison, en effet, est la substance qui réagit chimiquement sur le poison inoculé et le détruit comme il le ferait dans un verre à expé rience, prévenant ainsi ses effets ; l'antidote, au contraire, s'oppose aux effets, en agissant en sens contraire sur fcconomie. Si, par exemple, le venin abaisse la température de l'envenimé , sera antidote toute substance capable de relever cette température. C'est de cette façon que le café est un antidote de Fopium : l'un réveille, l'autre endort.

VENINS ET l'OlSONS

L'éLudo, ou plutôt la revue des remèdes employés contre la piqûre des serpents constitue une des pages les plus étranges de la littérature médicale, et l'un des tableaux les plus curieux de l'outrecuidance et de la sottise humaine dans un art où chacun se croit passé maître. Naïvetés grossières, prétentions saugrenues, illuminations stupides, voilà les sources de l'art du panseur dans les pays à serpents, et jamais liberté de panser et libres-panseurs n'ont joui nulle part d'une telle autorité.

Traitement préventif — traitement des accidents locaux — traitement de l'empoisonnement général et de ses suites : voilà les trois phases principales par lesquelles peut passer la lutte contre le poison des serpents.

Neutraliser l'ennemi quand il est dans la place, le neutraliser, le lier d'avance, c'est encore mieux, en vertu du principe fort sage : mieux vaut prévenir que guérir. Si les contrepoisons manquent, on comprend que les préventifs seront difficiles à trouver.

Dans l'Inde, au Brésil, au Mexique, les jongleurs ou charmeurs se disent à l'abri du poison ; nous avons vu qu'il n'en est rien et que leur art consiste dans leur adresse. Au Mexique, cependant, il est do croyance universelle que les Curados de Coluhras se sont inoculé du venin de serpent et qu'ils se sont ainsi mis à l'abri de tout péril. Nous verrons plus loin que, depuis un temps immémorial, la Vipère elle-même est employée, sinon comme moyen préventif, au moins comme antidote contre l'empoisonnement. Au Mexique, c'est l'inoculation préventive*

LK MÛNDK DES SKRPKNTS

Une Jonglerie. — Pendant la guerre du Mexique, uu médecin de la marine, notre ami M. Jacolot, se trouvant à Tuxpan, dans le golfe, entendit affirmer cette préservation par les personnes les plus sérieuses et les plus instruites. On allait même jusqu'à dire que la morsure des inoculés devenait aussi dangereuse pour les animaux et l'homme que celle du serpent lui-même. Triste privilège assurément, mais ce dernier trait rendit notre collègue très incrédule. On le comprend sans peine.

On lui présenta un Indien investi de cette garantie extraordinaire. -Il avait pu se faire mordre à la langue par un Serpent Corail sans suites fâcheuses. Personne, il est vrai, n'avait été témoin du fait.

L'inoculation se faisait avec une dent de Crotale arrachée un vendredi. Mais avant de se la planter dans les chairs, il était nécessaire de suhir un traitement préalahle et préparatoire, avec des tuhercules frais ou secs de mano de sapo (main de Crapaud). Il était hou de prendre cette drogue un vendredi, et, si c'était possible, le premier vendredi du mois de mars.

Alternativement, de gauche à droite, on pratique avec le crochet 7, 11 ou 15 inoculations, toujours en nombre impair. Le môme crochet peut servir plusieurs années.

Quand un Curado de Colubra est préservé, il peut sucer, dit-il, la blessure de l'homme piqué, et le guérir ainsi. Mais il ne se borne pas à la succion seule; de même que pour se préserver il ne s'était pas seulement inoculé, il donne au blessé le fameux mano de sapo, comme il en avait pris lui-même.

En résumé, l'inoculation préventive, malgré l'opinion des bourgeois de Tuxpan, est une jonglerie. M. Jacolol

a bien fait de ne pas y croire. Quant aux vertus du mano de sapo, qui n'est autre chose que le dorstenia contrayerva, c'est autre ciiose; il y a là des expériences à tenter. C'est ce que M. Jacolot venait d'entreprendre, quand un ordre de départ lui fit quitter Tuxpan.

Il ne faut pas oublier que les individus qui ont été déjà piqués par les serpents ne sont pas à l'abri des récidives. Le venin de ce vieux crochet aurait-il subi une. atténuation de sa virulence, comme les virus maniés par M. Pasteur et devenus, grâce à lui, de bienfaisants vaccins ? L'inoculation par elle-même a fait assez parler d'elle à notre époque, pour qu'on soit réservé à son égard; mais le venin du serpent est d'une nature toute différente de celui qu'on inocule pour préserver de la rage, du charbon ou du choléra des poules. Il n'y a pas plus d'espoir de l'atténuer physiologiquement que d'atténuer la strychnine ou le cyanure de potassium. Nous ne pouvons nous empêcher de considérer ces poisons des serpents, poisons d'intention élaborés, dans un but précis et pour un rôle spécial, comme des agents d'une autre nature que les poisons d'occasion, bien qu'il n'y ait pas non plus de médication préventive contre ces derniers.

En Colombie, on inocule le suc du Mikania Guaco, et le serpent fuit les gens frottés de Mikania. Le Cédron jouit dans le pays d'une réputation encore plus grande, et Dumont; au Muséum, assurait que les lapins qui avaient mangé du Cédron avant la morsure de la Vipère étaient garantis. Au Brésil, la racine d'une apocynée, le Prestonia lalescens, écrasée ou macérée, engourdit les serpents. Tous ces faits sont très douteux.

LE MONDE DES SERPENTS 229

Le traitement consécutif local peut être chirurgical ou médical, et l'un et l'autre simultanément. La succion, la scarification, les ventouses, la résection, la ligature, le lavage, la cautérisation par le fer rouge ou les caustiques atténuent la quantité de poison déposé dans la plaie, et doivent être toujours employés.

Malheureusement, ces neutralisants sur place, tels que chlore, brome, iode, azotate, acide de mercure, perchlorure de fer, phénol, alcool, chloroforme, tannin, ammoniaque, expérimentés tour à tour par les médecins les plus autorisés, n'ont jamais réussi complètement, et ont quelquefois, par leur causticité, aggravé les désordres locaux. Ni l'électricité, ni les courants d'oxygène, n'ont donné de meilleurs résultats.

Parmi les topiques employés pour combattre l'envcnimation, il faut citer le poison lui-même, ou du moins quelque partie de la bête empoisonneuse. Les anciens croyaient que « les mêmes choses venimeuses, contre la nature de leur propre venin, portent le plus souvent avec elles leur médecine » . C'est pour cela que toutes les parties de la Vipère ont été mises à contribution pour combattre sa morsure : la tète écrasée, la cendre, lo sang, les entrailles, en applications, et «le foye avallé ». suivant la prescription de Moïse Charas.

Traitement de l'Envenimation générale. — Administrés soit par l'estomac, soit par injection intraveineuse, il n'y a pas plus de contrepoison du venin de serpent qu'en applications locales. On possède des antidotes physiologiques qui peuvent agir sur l'économie en sens inverse du poison, et c'est tout.

Vl-ININS ET l'OISONS

Chaque pays a ses spécifiques végétaux indigènes. En France, le galium, le frêne, l'ail, la bardanc, le genêt, la rue, les aristoloclies ont fourni des remèdes contre la Vipère.

Dans l'Inde, nous voyons des quantités considérables de plantes préconisées tour à tour: des aristoloches, des aconits, des strychnos, plantes toxiques elles-mêmes.

La Martinique utilise aussi ses aristoloches, des euphorbes, des amomums,desérythrines.

L'Amérique du Nord vante le polygala senega ; le Mexique, le dorstenia contraijerva; le Brésil, les racines de divers cisampelos et cocculus et l'ipecacuanha ; la' Nouvelle-Grenade, le cédron et le guaco, des aristoloches encore, et particulièrement V aristolochia ringens.

Ces trois derniers spécifiques, dit M. Saffray, qui les a vus à l'œuvre, sont de puissants toniques, dont l'action sur l'économie permet de lutter contre l'influence dépressive et asphyxiante du venin, mais ils ne neutralisent pas le principe léthifère.

Mais à quoi bon multiplier ces listes, puisqu'aucun de ces remèdes n'a d'efficacité absolue, et que s'ils agissent, ce n'est pas en vertu d'une spécificité contre le poison, mais comme toniques, diurétiques ou purgatifs, comme le peuvent faire diverses substances qui peuvent soutenir les forces du blessé, faciliter l'évacuation du poison, ou même inspirer confiance au malade? Faire croire à un antidote, c'est déjà quelque chose ; il n'y a rien de plus cruel qu'un mal sans remèdes.

C'est pour cela que,, dans tous les pays, ntDus voyons administrer comme véhicule du remède ou adjuvant des quantités considérables d'alcool, sous les formes de

MONDE DES SERPENTS

talia, rhum, eau-de-vie, wisky, braudy, vins de Champagne, punch, sangris, etc. Les blessés que 1 on plonge dans l'ivresse sontaumoins soustraits a la peur.

L'huile d'olive, les arsenicaux et l'émétique n'ont jamais été considérés comme des spécifiques.

Le Permanganate. - Dans ces temps derniers, on a fait beaucoup de bruit autour d'une médication nouvelle préconisée parM. de Lacerda, dont nousavons déjàparlé. Il s'agit des injections au permanganate de potasse. Déjà, en 1875, sir Joseph Fayrer et le D' Lander Brunton avaient essayé le permanganate contre le venin du Cobra-Capello, mais sans succès; plus tard, M. Vulpian refusa d'accorder au permanganate toute utilité, quand son administration en injection était pratiquée plusieurs heures après la morsure.

Le D'' Couty, collaborateur de M. de Lacerda au laboratoire de physiologie expérimentale de Rio de Janeiro, dénia au permanganate la qualité d'antidote physiologique du serpent. M. Uruetan'a réussi qu'une fois, en traitant par ce moyen deux chiens qu'il faisait mordre à Paris par les Trigonocéphales de la ménagerie. Le docteur Vincent Richards , dans l'Inde , a fait des expériences qui n'ont point, malgré les éloges, gratifié le permanganate du titre d'antidote du poison ophidien. Tels sont les contradicteurs de la médication préconisée par M. de Lacerda, contradicteurs dont quelquesuns en reconnaissent toutefois l'utilité, sinon l'efficacité complète. Un seul, hors du Brésil, M. Driout, médecin major de 1'" classe dans la Régence de Tunis, aurait acquis la conviction absolue ^que le permanganate de

potasse est l'antidote du venin de la Vipère Cornue, et a fortiori de la Vipère de France. Sur trois cas dans lesquels on n'a pas fait d'injection de permanganate dans les tissus autour de la plaie, la mort a ou lieu les trois fois; et sur deux cas où l'injection a eu lieu, deux guérisons. Le mal, dit le médecin militaire, est enlevé comme avec la main.

La question en est là. Des expériences solennelles ont été faites à Rio de Janeiro en présence de S. M. l'empereur D. Pedro d'Alcantara, de divers membres du corps diplomatique, de sénateurs, de ministres, de médecins, etc. Depuis 1881 la discussion est ouverte; il n'y a pas entraînement, unanimité en faveur du permanganate de potasse. De nouvelles expériences sont absolument nécessaires, mais de ces expériences qui, pareilles à celles de Pasteur, ne laissent aucun doute après elles.

Il n'y a plus rien à dire des électuaires et pilules contre la morsure des serpents. Qui croit aujourd'hui à l'efficacité de la thériaque malgré les têtes de Vipères qui entrent dans sa composition? II en est de même du remède indien nommé du nom pompeux de Vichamaroundou et des fameuses pilules de Tanjore.

Le premier est composé delà racine d'aconit féroce, de graines de croton Hgliicm, de Vophylum serpentinum, du lateœ de dœmia extensa et des deux sulfures d'arsenic. C'est assez corsé pour emporter à la fois le poison et l'empoisonné.

Les pilules de Tanjore, outre les deux sulfures d'arsenic, ont l'acide arsénieux, le reste est à peu près le même.

Si le malade ne'peut avaler le Vichamaroundou, on

LE MONDE DES SERPENTS

lui ouvre la peau et on lui introduit la drogue dans les chairs.

Rien ne surpassera le moyen do guérison qui s'opéra à Karikal et dont Sonnerat a laissé la description. « On prit un jeune poulet dont on appliqua le fondement sur la morsure, ce qui fit l'office d'une ventouse et attira le venin. Le poulet mourut, on en appliqua un second qui fut bientôt mort et remplacé par un troisième. Successivement on en appliqua jusqu'à treize. Le dernier ne mourut pas. L'homme fut parfaitement guéri. » Après cela nous croyons pouvoir tirer l'échelle, la cause est entendue.

Chez nous, l'antidote Bihron a joui d'une certaine célébrité. L'iodure de potassium, le bichlorure de mercure et le brome le constituaient. Vanté par les uns, abandonné par les autres, ce spécifique, sorti pourtant des entrailles de la science erpétologique, est oublié maintenant.

En juillet 1881, M. Armand Gautier a publié quelques observations sur le venin du Cobra-Capello, et passé en revue les alexipharmaques célèbres. Du venin en quantité déterminée était injecté à des oiseaux, après avoir été mêlé avec les prétendus antidotes. D'après cet observateur le tannin ne fait que retarder la mort, il en est de même du nitrate d'argent. Les essences, les alcools, les phénols, les éthers, etc., sont sans action ; l'ammoniaque retarde l'effet du venin de quelques minutes seulement.

Seuls les alcalis fixes, potasse ou soude caustique, font perdre au venin toute son efficacité. Ainsi, après cette neutralisation, un oiseau peut recevoir sous la peau un

milligramme de venin, qui le tuerait en 10 ou 12 minutes, sans éprouver d'autre chose qu'un peu d'essoufflement. L'alcali carbonate n'agit pas, et la saturation de l'alcali qui a produit son effet sur le venin ne fait plus renaître l'efflcacité de celui-ci.

L'ammoniaque, en revanche, serait le véritable antidote du venin des insectes qui est acide, tandis que celui des serpents est neutre.

Page 1