CHAPITRE XVllI
LE POISON DANS LE RÈGNE HUMAIN
L'iioumio oiupoisoiiuù, rhoipmc omixiisouiiuur. — Division du sujet. L'iioiiimo pi'oducloui- do poison. — IMouiu'uics. — Lcacomaïues. — Alcaloïdes des maladies. — Fécalisine. — L'iioinnie s'arrae du poison. La défense. — Ennemis du dehors cl du dedans. — Médication parasitaire. — Eiïipoisonuomenl du microbe. — La thérapeutique et la désinfection ne sont que des pratiques d'empoisonnement. — L'art de guérir est devenu l'art de tuer. — Les antiseptiques ne fonctionnent que comme poisons. — Empoisonnons les ennemis de nos serviteurs. Toisons des parasites végétaux. — Poisons des parasites animau.v. Véritable action dos antiseptiques. — Atténuation de la virulence par les poisons. — Maladies du vin, du lait, du beurre. — Faut-il vacciner nos vins"? — Les silos.
ous avons éLudic le poison dans le règne minéral, dans le i-ègne animal et dans le règne végétal ; il nous reste à le montrer dans un monde supérieur, dans le règne humain.
L'homme appartient au règne animal par sa forme corporelle, mais il domine la nature par son intelligence et joue un rôle tout à fait ti part.
Par sa nature corporelle, l'homme est producteur de poison, il peut s'empoisonner lui-même ; il peut aussi empoisonner les êtres qui vivent de lui ou près de lui. 11 fait ainsi suhii- aux autres son propre sort, car nous
VKNJNS ET POISONS
1 ayons vu, il osL empoisonné par les champignons, les huîtres et les poissons toxiques.
Il est empoisonné par les milieux factices dans lesquels il se confine par ses industries et par les produits mènu' de ses industries.
Nous montrerons l'homme s'emparant du poison' et s'en faisant une arme contre ses innombrables ennemis, imitant ainsi ce qu'il voit autour de lui, agissant comme le Serpent, de même qu'il agit comme l'Araignée par hhlet, comme la Gymnote par la commotion électrique.
Mais l'homme, volontairement, s'empoisonne encore, en abusant des substances dangereuses qui l'entourent et qui, détournées par lui de leur rôle dans la natiii-c. sont un fléau pour les sociétés humaines.
De là les. divisions suivantes :
A. —L'Homme Empoisonneur. — 1° L'homme produit inconsciemment des poisons dans son économie.
2° L'homme s'empare du poison qu'il trouve autour de lui. ou qu'il fabrique, pour combattre ses innombrables ennemis.
B. — L'Homme Victime du Poison. — l^Dans les usines, dans les ateliers d'oii sortent les produits de ses industries, l'homme rencontre le poison sous mille formes.
2° Dans le milieu artificiel que ses agglomérations constituent, l'hounne rencoiitre le poison dans le sol. dans les^eaux et dans l'air.
3" Dans les produits fabriqués par lui, aliments, médicaments, cosmétiques, jouetSj vêtements, etc.
4° Volontaii'ement enfin, il fait usage de poisons qui
LE POISON DANS LE RÈGNE HUMAIN
agissent cngranclsur les sociétés, adaiblisscnl, ducimonl, démoralisent, abrutissent les populations.
Dans cette vaste étude, nous ne toucherons ni à la médecine légale, ni à la toxicologie proprement dite, c'est-à-dire à la recherche des poisons par la chimie ou la physiologie. Ce sont là des sciences spéciales, qui ont leurs organes spéciaux. Le point de vue auquel nous nous plaçons pour l'étude du poison est, on le voit, beaucoup moins particulier, plus large, et noiis ne pensons pas qu'il ait été jusqu'ici l'objet d'un ouvrage scientifique.
A. — L'Homme Empoisonneur. — 1° L'homme producteur inconscient de poisons.
Allons-nous être obligé de placer l'honnne parmi les producteurs de poisons physiologiques, à côté même du serpent? Assurément nous ne sommes pas organisés comme celui-ci pour l'inoculation, et si nous avons la dent ou l'ongle venimeux, ceux que nous mordons et ([ue nous égratignons n'en meurent pas. Cependant la salive et l'urine humaine, artificiellement inoculées à de petits animaux, peuvent les tuer.
11 y a chez nous de véritables poisons dont la découverte récente a été un événement dans la science. Le professeur italien Selmi et. en 1873, M. Armand Gautier ont d'abord signale les alcaloïdes cadavériques, produits de la décomposition putride du corps humain, qui peuvent égarer les chimistes chargés d'expertises médicolégales à la suite d'un empoisonnement criminel. Ces poisonsj'^désignés sous le nom général de Ptomaïnes, sont doués d'une extrême toxicité. Des moineaux aux-
VKNINS KT l'UlSUiNS
(luels ou iujccLa moins d'un inilligTannuc 1/2 d'une Ptomaïnc, sonL morts en moins d'une licure avec dos contractions tétaniques. Us sont nombreux et distincts ces poisons nés do la mort et capables de la donner. Quelle funèbre cohorte que la cadavérine, la putrescine, etc. ? Agissent-ils seulement par inoculation et ces sanies cadavériques portées dans l'estomac seraient-elles toxiques? On le croit; cependant des animaux élevés en organisation, comme les Vautours, les Hyènes, les Ciiacals, dévorent les charognes sans péril.
Ce n'est pas seulement dans le cadavre et après la mort que des alcaloïdes toxiques se dé^•cloppent. Vivants, nous produisons sans cosse d'autres leucomaïnes . Heureusement que nous les éliminons, au fur et à mesure de leur production, par les urines, la respiration et les sécrétions intestinales. Quand survient un arrêt dansl'élimination, ces poisonss'accumulentdans l'organisme, et c'est ainsi que, lentement, nous nous empoisonnons nous-mêmes. C'est surtout à la surface de la muqueuse intestinale que ces substances s'élaborent et s'accumulent. Si elles ne sont éliminées et neutralisées, elles sont absorbées et peuvent produire une véritable intoxication.
A côté des leucomaïnes, voici encore, dans rorganisme humain, des substances azotées non alcaloïdiquos dont l'activité "sénéneuse est bien aulrement gran(h^. Telles sont certaines matièi'(is cxli'actives cl iiicrislalh'sables des urines.
Chose étrange qui, comme nous le disions plus haut, rapproche en (pudcpie sorte l'homme du serpent. M. Armand (lauticr a signa]<> dans le viMiin des ()|)bi(h'eiis
LE POISON DANS LE RÉGNE HUMAIN
dangereux des substances donL la composition centésimale est analogue à celle de ces poisons que nous produisons normalement dans nos urines.
La thérapeutique d'un avenir prochain devra compter avec ces poisons, cause de troubles patliogéniques. Déjà l'on considère les embarras gastriques fébriles , non comme des inflammations catarrhalesde l'estomac, mais comme un véritable empoisonnement par la fermentation putride de matières g-astro-intestinales mal digérées. Le poison est donc partout : la vie comme la mort le produisent; il est l'auxiliaire de la première aussi bien que de la seconde; il se mêle à tous les actes physiologiques dans une certaine mesure, ce qui amène un échec pour l'organisme. Tel poison porte atteinte à la vie, et cependant celle-ci a besoin des poisons pour la neutralisation constante des toxiques qui la menacent.
D'après le professeur Selmi, les experts chimistes dans le procès du général D. prirent une ptomaïne pour de la delpliinc, et pour de l'aconitino dans une autre affaire! Que de verdicts iniques ou risqués la genèse du poison par l'économie humaine a pu entraîner ! On frémit à la pensés des victimes innocentes qui ont pu payer de leur honneur et de leur vie la méconnaissance de ce fait par la science jusqu'à ces derniers temps.
— Etes-vous fécaliste ?
— Que voulez- vous dire?
— Croyez-vous au fécalisme comme agent principal de l'étiologie de la lièvre typhoïde? C'est le grand problème à résoudre, problème mtimementlié à la production du poison dans l'organisme humain.
Les matières fécales produites par notre espèce, car c'est d'elles dont il est question dans la théorie du fécalisme, sont, il faut bien l'avouer, les plus infectes de toutes. Leur putréfaction vicie l'atmosphère, et leur substance empoisonne les eaux. Dans les grandes villes, oii la population est très dense, l'excrément humain est la plus grande préoccupation des édilités et des hygiénistes qui voient justement en lui un des écueils de la santé publique. On lui attribue une grande part dans la propagation de ce fléau qui s'appelle le typhus abdominal ou fièvre typhoïde. Que la matière fécale soit capable, d'après les uns, de produire par sa putréfaction le contage de la fièvre typhoïde, ou qu'elle soit le véhicule capable de la propager par l'air et les eaux une fois qu'elle a été mêlée aux déjections empoisonnées des typhiques eux-mêmes, elle paraît, dans l'un ou l'autre cas, liée à l'empoisonnement typhique. Quelle que soit l'opinion qu'on adopte, c'est nous qui multiplions le poison. Les linges de corps et de literie salis par les malades sont bien plus dangereux que les fosses d'aisance. Le poison humain se retrouve encore dans les poussières atmosphériques, flottantes ou déposées, des chambres des malades ou des salles des hôpitaux.
MM. Yilliers et Pouchet ont extrait des alcaloïdes toxiques des organes de malades ayant succombé à. diverses maladies. Le premier, par exemple, a extrait du corps déjeunes enfants de 18 mois à 3 ans, qui avaient succombé à une broncho-pneumonie, suite de rougeole, un alcaloïde toxique doué d'une odeur piquante qui provoque l'éternuement. Il a retrouvé le même poison dans les organes d'un enfant de deux ans, mort du croup.
LE POISON DANS LI3 RÈGNE HUMAIN
Il pcnso que les petits malades ont été empoisonnés par ces alcaloïdes qui n'ont pu être éliminés, au fur et à mesure de leur formation. Ainsi, dès l'âge de 18 mois, et sans doute dès le sein de notre mère, nous sommes déjà de petites fabriques de poisons. Quelle précocité!
L'homme devenant poison pour lui-même et pour les autres ne constitue par un fait unique en physiologie. Tous les animaux sont soumis à la même loi. Les'poisons sont des ptomaïnes et des leucomaïnes, les végétaux eux-mêmes n'y échappent pas. Les excrétions végétales sont un poison, non seulement pour les végétaux de la même espèce, mais aussi pour d'autres. Un sol dans lequel on a cultivé du blé et du colza, quand bien même on lui rendrait les éléments enlevés par la récolte, serait incapable de porter indéfiniment du blé ou du colza, parce que les excrétions de ces plantes réunies dans le sol constituent des poisons pour elles. On a parlé des sympathies et des antipathies des plantes. Il y a encore là un mystère que l'action du poison peut seule expliquer : quand on fait succéder le blé à la luzerne, le blé n'est point empoisonné par ce qui est resté dans le sol de la végétation de la luzerne; cependant, il est difficile de croire que le blé puisse empoisonner le blé. Un grand chêne qui occupe durant plusieurs siècles le même sol ne s'empoisonne pas; il est plus facile de croire que des plantes de différentes espèces puissent se nuire par leurs excrétions; d'où ces prétendues antipathies I Antipathie de l'ivraie pour le froment, du chardon des champs pour l'avoine, de la scabieuse pour le lin, de la spargoute pour le sarrasin.
L'Homme s'arme du Poison. — Nous avons dit déjà que lo poison était l'arme des faibles ou des lâches ; allons-nous voirie roi delà création prendre rang parmi ces derniers? La faiblesse et l'impuissance, il faut bien l'avouer, seront le plus souvent son excuse dans l'emploi de cette arme perfide. Quelle que soit la force do l'homme et l'empire que lui donne son intelligence sur les autres créatures, le poison, dans certaines luttes, est le seul moyen qui puisse lui assurer le triomphe. L'ennemi lui échappe, en effet, souvent par le nombre et par la petitesse; il ne saurait l'atteindre dans ses retraites autrement que par la substance toxique judicieusement choisie, habilement placée. Alors même qu'il ne s'agit pas de la défense, le poison est parfois sa seule ressource pour s'emparer des proies qu'il convoite. Il faut reconnaître cependant que, dans ce dernier cas, l'excuse de l'emploi du poison est moins valable, et que parfois, entre nos mains, l'usage de la substance toxique est une arme de lâche.
Ce chapitre se divisera naturellement en deux parties : la défense et l'attaque. La défense à son tour comprendra deux sections, suivant la nature des ennemis qui nous pressent : ennemis du dedans, ennemis du dehors.
Par un privilège moins honorant qu'onéreux, nous constituons une station des plus favorables pour la vie parasitaire animale ou végétale; nos surfaces et nos profondeurs sont hantées par une foule d'êtres qui se cramponnent à nous avec une énergie singulière, et dont il est parfois très difficile de se débarrasser. Quand un Loup, quand un Sanglier constituent pour nous un^-oisinagc désagréable, on prend son fusil et l'on part ou
LE POISON DANS LE RÈGNE HUMAIN
campagne. Quand l'Acarus de la gale s'est logé sous votre épidémie, ou le Ténia dans votre intestin, l'arme à feu serait dangereuse; il faut avoir recours au poison, lui seul peut atteindre l'ennemi. Il faut détruire l'habitant sans nuire à l'habité, il faut empoisonner l'intrus sans empoisonner l'hôte; il y a donc quelques ménagements à prendre. Heureusement qu'en dehors des doses qui nuisent à l'un et n'affectent pas l'autre, les poisons auxquels ils sont sensibles sont différents.
Toute la médication parasitaire, qui dans ces derniers temps a pris un si grand développement, et qui, bientôt peut-être, sera toute la thérapeutique, repose sur l'emploi judicieux du poison. Le remède reprendra sa véritable signification, (papsj.ay.ov, qui veut dire poison; toute guérison sera véritablement un empoisonnement et l'art de guérir sera devenu l'art de tuer.
Toutes ces affections si tenaces de la peau de l'homme et des animaux, que l'on nomme teignes, sont dues à la présence do champignons parasites. UAchorion Schoenlenii est la cause de la teigne favcuse ; le Trichoyhylon tonsurans, autre Champignon, produit la teigne tondante; la Mentagre et l'Herpès circiné sont dus à des variétés du même champignon. Le Pityriasis versicolore est dû au Microsporon fur fur ; la Pelade est déterminée par le Microsporon Audouini. C'est un Champignon qui est la cause principale de la calvitie. La tête humaine, cette noble tête levée vers le ciel et capable des plus hautes conceptions, n'est qu'une couche à Champignons, et quels Champignons ! Pour les détruire il faut plus de temps et de peine que pour créer une couche de bons Champignons, et il n'y a pas d'an Ire
VEÎJINS ET POISONS
moyen quo le poison, sous formes de pommades soufrées, alccalines ou mercurielles.
Le Muguet de la gorge des enfants, la Rogne ou carie sèche des ongles, sont encore des maladies ducs à des champignons dont le poison seul peut nous débarrasser.
Les animaux parasites devront être, non pas expulsés, mais empoisonnés dans leurs gîtes, comme on enfume les renards dans leurs terriers. L'acarus de la gale a pour poison efficace le soufre, les sulfures ou l'acide sulfureux; mais il ne faut pas asphyxier le patient par ce gaz;, en cherchant à tuer le parasite, de grandes précautions sont nécessaires.
Les entozoaires, et surtout les vers intestinaux, Helmintes, Ascarides, Lombrics, Oxyures, Ténias. Strongies, doivent être aussi empoisonnés dans leurs repaires. Le malade doit avaler le poison destiné à l'intrus. Ce poison diffère suivant les espèces parasitaires. Les Ténias succomberont à l'emploi de l'écorce de racine de grenadier, du kousso, etc. ; les vers seront empoisonnés par l'absinthe, l'armoise, la tanaisie, le semen-contra, la mousse de* Corse, etc. La médication anthelmintique n'est autre chose que l'empoisonnement pratiqué sur une vaste échelle. Cet empoisonnement est assurément bien légitime , et la société protectrice des animaux aurait mauvaise grâce à s'en offenser.
Nous ne pouvons malheureusement pas atteindre aussi facilement tous les ennemis logés chez nous. C'est parce que nous ne pouvons servir le poison aux trichines logées dans la profondeur de nos muscles, que ces parasites sont si redoutables et entraînent le plus souvent la mort du malheureux qu'ils rongent. Quand on pense qu'une
LE POISON DANS LE RÈGNR HUMAIN 3H
livre do chair de porc Iricliiaé peuL coiiLenir 500,U00 trichines, lesquelles, portées dans noire lube digestif, peuvent produire 230,000,000 de jeunes individus, ce cri s'échappe de nos lèvres : du poison I du poison!
En Islande, c'est le Ténia échinocoque qui se loge dans le foie des habitants de ce pays et fait périr un quart de la population. Quel poison pourra l'atteindre dans ce réduit, d'où aucune autre force pe pourrait le déloger?
Plus bas encore, nous avons d'autres ennemis, animaux ou plantes, on ne sait trop, qui, par leur petitesse, échappent à tous les regards et par leur nombre nous écrasent L'Homme, piqué àlalèvre par une mouche charbonneuse, renferme dans son sang, soixante-quatorze heures après, 142 milliards de Bactéridies 1 II eût fallu, plutôt, faire courir un poison dans le torrent circulatoire pour étouffer cette innombrable marée dans son essor, ou lui opposer d'autres bactéridies dont la virulence eût été atténuée par les procédés de Pasteur. Dans tous les cas, le poison jouera un grand rôle pour lutter contre les maladies microbiennes.
Là en effet il faut peut-être combattre un empoisonnement par un autre empoisonnement. Le Microbe, pour les uns, est une cellule vivante, anormalement introduite dans notre organisme, qui s'y multiplie et dont l'innombrable descendance lutte contre les cellules normales, pour leur disputer les éléments qui leur sont nécessaires, l'oxygène par exemple. Un empoisonnement du Microbe, quand bien même cet empoisonnemont ne le terrasserait pas immédiatement, peut l'affaiblir et par suite permettre à la cellule normale de prendre le dessus, et de triompher de l'intrus. Pour d'au-
Li-es, le Microbo envahisseur agirait aulromcnt, otpro.luit chez nous un véritable poison, plomaïne ou autre, qui nous tue. On sait qu'une culture du choléra des poules filtrée et débarrassée de son Microbe, empoisonne encore l'ammal auquel on l'inocule. On sait que le poisson fumé empoisonne souvent, et que cet empoisonnement serait dû, d'après le professeur Aurep, à une ptomaïne sécrétée par un Microbe. La toxicité des charcuteries peut avoir la même origine. La fermentation putride des cadavres est effectuée par des Microbes particuliers qui, dans ces circonstances, produiraient les poisons désignés sous le nom de ptomaïnes, comme les Microbes de la fermentation alcoolique fabriquent l'alcool et l'acide carbonique. Il n'y a pas de ptomaïne sans Microbe, comme il n'y a pas d'ergotine sans Ergot. Ainsi le Microbe est un empoisonneur, le malade est un empoisonné, et le médecin ne peut sauver celui-ci qu'en empoisonnant à son tour l'empoisonneur invisible, c'est-à-dire le Microbe. Le remède sera non pas un contrepoison du poison sécrété par le Microbe, mais un poison direct de celuici. C'est l'application du dicton — morte la bête, morte le venin. Nous n'avons pas à discuter ici plus longuement les théories microbiennes, mais à montrer que le meilleur contrepoison est le poison lui-même. La thérapeutique, l'hygiène, la désinfection, sont l'art de manier à propos les poisons. Tout n'est qu'empoisonnement, la mort comme la vie. Le malade, un empoisonné, le Microbe et le médecin, des empoisonneurs. Des esprits généreux ont constitué des primes à l'empoisonnement. Cent mille francs de la fondation Briand à celui qui guérira le choléra, c'est-à-dire, certainement, à celui qui
LE POISON DANS LE RÈGNE HUMAIN 313
découvrira le poison du Microbe de ce fléau, qu'il soit point ou virgule.
On comprend la répulsion des médecins pour les théories de Pasteur qui tend à en faire tout simplement des empoisonneurs. Les esprits chag'rins disent bien qu'il n'y a de cbangé que la victime et que tout sera bénéfice pour nous.
Oii sont-ils ces poisons qui nous débarrasseront des Microbes avant, pendant et après la maladie, c'est-à-dire avant ou après l'empoisonnement? Les voici : ce sont les antiseptiques. Leur nombre est considérable; ils n'agissent pas tous^de la même façon, et do même que le poison du Ténia n'est pas celui du Lombric, de même le poison du Microbe de la syphilis ne sera pas celui du Microbe de la fièvre paludéenne. Celui de la tuberculose ne sera pas le même que celui de l'érésipèle, etc. La dose du poison dépendra aussi de la quantité de Microbes à empoisonner. Au début d'une invasion de Microbes, il en faudra moins que lorsque ceux-ci auront pullulé. La nature du poison variera avec le lieu d'implantation du Microbe ; ainsi pour atteindre celui de la syphilis, quand il s'est logé dans les os, l'iodure de potassium conviendra mieux que le mercure. Elle variera encore, suivant que le Microbe est dans son milieu originel ou dans un milieu de culture. Il faudra surtout ne pas oublier qu'on peut empoisonner un Microbe sans tuer ses germes et par conséquent sans éteindre sa virulence ; que le germe exige une dose de poison plus considérable que l'organisme dont il est l'agent reproducteur. Il ne faut jamais oublier que le malade lui-môme peut être empoisonné par l'agent toxique que l'on des-
Liiio à son ennemi intérieur el que LouL poison dans ces circonslancespeut devenir le pavé de l'Ours. Les Microbes, ni plus ni moins que le roi Mithridate, peuvent, s'habituer au poison. 11 faut alors en clianger; les Microbes delà syphilis, quand ils se southahilués au mercure et à l'iodure de potassium, peuvent encore être sensibles aux sels d'or ou d'argent.
Raspail. l'ancien, avait prévu que toute maladie pouvait être guérie par un empoisonnement, quand il prodiguait le camphre en toute circonstance. Le camphre est toujours un excellent poison contre une multitude de vermines extérieures, mais impuissant contre les Microbes si variés qui nous assiègent. Jalan de la Croix a fait une étude comparative des meilleurs poisons à diriger contre les Microbes, c'est-à-dire des antiseptiques, et voici dans quel ordre d'activité il les range :
Sublime corrosif, Chlorure de chaux, Acide sulfureux.
Essence de moutarde, Thymol,
Acide salicylique, Acide phénique.
Borax, Alcool,
Essence d'Eucalyptus.
Ce ne sont pas là les seuls poisons que nous ayons à notre disposition contre l'ennemi. 11 .faut encore sigua- 1er le sulfate de cuivre, le clilorure de zinc, le sulfure de carbone, l'acide borique, l'acide formique.
LE POISON DANS LE RÈGNE HUMAIN
Le mode d'emploi et la dose de ces poisons varieront suivant qu'il s'agira d'empoisonner le Microbe chez le malade ou hors du malade. Chez le malade, les précautions sont nécessaires, car s'il peut supporter l'essence de moutarde et l'alcool à doses assez élevées, le sublime corrosif pourrait lui être aussi fatal qu'au Microbe luimême..
Il y a d'ailleurs des poisons microbiens qui ne le sont pas pour l'homme, tel est le borax dont nous pouvons supporter sans inconvénient des doses de 15 grammes par jour. On aurait donc tort de croire que les plus violents poisons de l'homme sont aussi les plus violents poisons des Microbes. Dans les fabriques d'acide borique d'Italie les ouvriers maniant sans cesse un des poisons des Microbes ont toujours été à l'abri du choléra. Les bactéries du foin, qui résistent pendant une heure à l'ébullition, sont tuées aussitôt par un millième d'acide formique ajouté au liquide qui les contient. Sept milligrammes d'iode suffisent pour empoisonner les bactéries charbonneuses dans un litre de liquide ; 'une goutte d'essence de moutarde tue en 48 heures les bacilles virgules d'une culture. En temps de choléra, la moutarde n'est donc pas à dédaigner.
Qui dit Microbe dit contagion, c'est donc parle dehors qu'il faut surtout le combattre. A l'heure actuelle, toute la prophylaxie des maladies contagieuses n'est donc qu'une garde montée, d'abord autour de l'homme sain pour le préserver du Microbe, puis autour de l'homme envahi par le Microbe pour empêcher celui-ci do se propager.
Croiser la baïonnette contre un ennemi qu'on no voit
VENINS RT POISONS
pas, crier qui-vive à un adversaire qui n'entend pas, cela ne paraît pas très efficace ; opposer des barrières à un ennemi qui traverse les filtres les plus déliés semble peu sûr. On y arrive cependant, et le pansement occlusif des plaies dans les grandes opérations, le filtre Chamberland arrêtent le Microbe. Cela n'empècbe pas que le plus certain encore, c'est de semer le poison sur sa route, c'est ainsi que l'occlusion des plaies parle coton, par des tissus divers est pratiquée, mais ces barrières sont elles-mêmes imprégnées des poisons du Microbe, d'acide pbénique, par exemple.
La désinfection qui, par ces temps de contagions, prend des proportions si considérables et devient même le sujet de règles internationales, n'est pas seulement la désodoration de substances sentant mauvais. Elle n'est autre cbose que l'empoisonnement pratique des organismes de la putridité sur une vaste éclielle. Oui, l'empoisonnement devenu une science spéciale, ayant ses organes et ses livres, l'empoisonnement devenu presque toute l'iiygiène, presque toute la thérapeutique. On n'a pas oublié ces salles de désinfection installées dans les gares et dont les voyageurs se sont tant plaints"; sur leurs portes on aurait pu écrire : — ici l'on empoisonne; — et les touristes ont pu quelquefois se demander s'il s'agissait de leurs personnes. Tous les poisons sont réunis dans cette guerre au Microbe. Elle emploie des gaz, des liquides, des poudres; on le poursuit dans les vêtements, dans les cliiffons, dans les amphithéâtres, dans les latrines, dans les marchandises, dans les lazarets, dans les hôpitaux, sur les navires, dans les égouts, dans les wagons ayant transporlé dos
LE POISON DANS LE RÈGNE HUMAIN
hôtes malades, dans les étables, dans les poulaillers, dans les cimetières, sur les champs de bataille. Hercule devint fameux pour avoir désinfecté les écuries d'Augias; la désinfection des capitales du monde civilisé est une bien autre besogne.
Non seulement on poursuit par le poison les Microbes dans les choses étrangères à l'homme, mais on lui fait encore la guerre chez lui-même, au dehors comme au dedans. La pathogénie microbienne a fait naître l'usage des antiseptiques, c'est-à-dire des poisons qui tuent les bactéries. Le pansement des plaies dans la poussière d'une eau phéniquéo, l'occlusion par des tissus phéniqués, le traitement des affections diphthéritiques par l'acide borique, l'acide salicylique, etc. Celui de la pourriture d'hôpital, celui des sueurs fétides et de l'ozène, la désinfection de la bouche et du tube intestinal dans une foule de maladies, dyssenterie, fièvre typhoïde, hépatite, n'est autre chose que la poursuite de l'ennemi par le poison. C'est encore de la même manière qu'on espère empoisonner dans les cavités pulmonaires le Monas tuberculosum de la phthisie, et dans la vessie l'organisme agent de la fermentation de l'urine, et partout oij il se cache le Microbe de l'infection puerpérale.
Sentinelle vigilante, le poison peut être placé en faction dans tel milieu, vivant ou autre, auquel on veut interdire l'accès des bactéries. Il y a là, grâce à cette action quelquefois surprenante, toute une prophylaxie capable de conjurer des désastres pour les individus et sutout pour les sociétés. Quand on pense qu'un gramme de sublimé corrosif suffit pour préserver une étendue 100.000 fois plus considérable, et tuer tout Microbe qui
VENINS RT POISONS
se présenLcrait à l'onLrce, on demeure confondu de cotle puissance.
En résumé, nous voyons que, une fois logé quelque part, il n'est ni peur ni persuasion qui l'en puisse expulser. Le Microbe nïeurt et ne se rend pas; il no se rend pas, môme dans l'air surchauffé; dans dos liquides bouillants, il résiste souvent. Il n'y a qu'un moyen do s'en débarrasser, le poison. Et c'est ainsi que par le poisou habilement manié on rendra la sécurité aux relations internationales, aux armées en campagne et aux escadres. Presque toute l'hygiène aujourd'hui est là. Une bonne loi des suspects, bien légitime celle-là i et l'empoisonnement pratiqué d'une main forme et vigilante. Si nous voulions résumer d'un mot cette nouvelle lactique contre l'ennemi , nous le ferions sous cette forme banale : — Ayez toujours du poison dans vos poches, on sait d'avance ce qui peut arriver.
Nous venons sans vergogne de mettre en pratique ce précopte égoïste : — Charité bien ordonnée commence par soi-même. Nous avons signalé nos ennemis et nous nous sommes enquis des moyens de les détruire. 11 ne faudrait pas cependant nous on tenir là. Dans la lutte pour la vie et dans ses batailles, nous trouvons autour de nous des auxiliaires indispensables, soumis, hélas I aux mêmes misères que le maître, attaqués par les mômes ennemis. Souvent même ils doivent à col état do domesticité auquel nous les réduisons les fléaux qui les' déciment, et qu'ils auraient ignoré dans l'état de nature; souvent encore c'est à notre contact qu'ils contractent certaines affections, la gale, par exemple, ou dos vers intestinaux. La justice, la pitié, la pru-
LE POISON DANS LE RÈGNE HUMAIN
flence, l'intérêt, élèvent leur voix en leur faveur. C'est à nous à leur prêter le poison qui les délivrera, comme il nous a délivrés nous-mêmes.
Parlons d'abord de nos plantes domestiques, de nos plantes nourricières, dont les souffrances sont pour nous des fléaux. Elles ont comme nous leurs parasites intérieurs, animaux ou végétaux; elles sont comme nous encore la proie des Microbes, c'est bien en grande partie à leur état de domesticité prolongée qu'elles doivent cette défaillance qui en fait si facilement la proie des organismes inférieurs. Les forces leur manquent pour résister.
Voici la vigne, par exemple. Depuis le temps qu'elle nous sert, depuis Noë, sans doute, on la taille, on la bouture, on la marcotte sans merci ; on la cultive là ou le soleil lui manque, là ou le sol avare lui refuse la nourriture, et, docile, elle produit toujours ses grappes, sources bénies du vin. Mais elle aussi, sans compter ses autres maladies, a sa teigne et sa gale, l'Oïdium, le Phylloxéra. C'est une calamité publique, les sources du revenu public et privé, celles de la gaîté française sont menacées. Qui sauvera la vigne ou plutôt qui nous sauvera nous même? le poison !
C'est par le poison que nous avons déjà triomphé de l'Oïdium. Ce Champignon, perfide cousin germain de celui de la teigne humaine, succombe au même poison, le soufre, et nous soufrons nos pampres atteints comme nous soufrons nos têtes malades. A Santorin et sur les pentes du Vésuve et de l'Etna les vignes n'ont jamais l'Oïdium : elles sont à la source du poison, le soufre, etl'atmosphère qui les baigne est imprégné d'acide sulfureux.
Pour Lucrle Phylloxéra nous aurons recours au même moyen. Noyer l'insecto dévastateur n'est pas un procédé pratique, remplacer nos vignes par des cops américains, cela ne garantit pas l'avenir. Et d'ailleurs tuer son chien parce qu'il est malade, cela n'est pas généreux. Le remède sera encore le poison, et le poison semble être le sulfocarbonate de potasse. Que de difficultés dans l'application ! Il fallait tuer l'insecte sans empoisonner la vigne. 11 fallait pratiquer l'empoisonnement pendant la période d'hibernation du Phylloxéra de façon à atteindre non seulement l'insecte, mais encore ses reufs. Une expérience qui dure déjà depuis dix années permet d'espérer un succès définitif.
Et c'est pour ce résultat que tout un grand pays s'est mis au travail, que les corps savants et les Académies ont délibéré, que des sociétés se sont formées contre ce péril national, que la fortune et la gloire ont été promises officiellementàcelui qui trouveraitune arme contre l'ennemi. Oui, tant d'angoisses et tant d'espérances, tant de bras et tant de cervelles en mouvement, pourquoi? pour empoisonner un chétif insecte !
Si l'on en avait fini encore après avoir empoisonné l'Oïdium et le Phylloxéra! Mais non ; voici maintenant qu'il faut chercher le poison d'un autre Champignon qui s'est jeté sur la malheureuse vigne, c'est le Peronospora vilicola ou Mildew. Le borate de soude mélangé de plâtre semble être son poison; après celui-là ce sera un autre, et c'est ainsi que l'empoisonnement paraît être appelé à jouer un rôle qui n'est pas prêt de prendre fin.
La vigne n'est pas la seule plante qui nous soit chère et nécessaire. Dans bien d'autres circonstances, pour
LU. l'OISOiX DANS LE RÈGSE HUMAIN
combalire leurs maladies qui, presque toutes, sont parasitaires, et par conséquent contagieuses, l'homme doit se faire empoisonneur. Moins heureux que pour la vigne, il n'a encore pu débarrasser la pomme de terre de son Champignon, le Peronospora infestans.
Le Caféier depuis quelques années est malade dans certains pays, c'est encore à un Champignon que le mal est dû, à V Hemileia vastatrix. Au Brésil et à Ceylan, où il a été signalé, on a constaté que c'est d'abord sur les feuilles qu'il se développe. De là, plus tard, il pénètre dans les racines. C'est sur les fouilles qu'il faut l'empoisonner, et fort heureusement ce parasite est sensible au soufre qui le fait rapidement périr.
Nouvelle émotion, et plus près de nous, ce sont les laitues qui sont malades, et c'est nnmeunier qui en est la cause. Il faut empoisonner ce meunier dangereux qui jette dans le marasme les maraîchers des environs de Paris. Dix mille francs sont offerts à celui qui apportera le poison. L'Académie des sciences est saisie par M. Maxime Cornu de la question, sauvons nos laitues ! Ce meunier, on s'en doute bien, n'est autre chose encore qu'un Champignon ; c'est même un Peronospora, cousin germain de celui de la pomme de terre, le Peronospora gangliiformis. Hélas ! comme son parent de la pomme de terre, le soufre n'est pas non plus son poison ; il faut chercher ailleurs. Ce n'est pas à dire que ce soit la consanguinité qui est la cause de cette résistance au même poison, c'est sans doute l'analogie du mode de végétation de ces deux Champignons qui, se faisant dans les profondeurs des tissus végétaux, les soustrait au contact du soufre.
Nos céréales les plus précieuses ont allaire auxCliauipigiions. Les maladies connues sous les noms de charbon et de carie leur sont dues; le grain emporte avec lui les germes de ces parasites. C'est encore au poison qu'il faut avoir recours pour les détruire. On donne le nom de chaulage à cette opération, qui consiste à soumettre à l'action de la chaux vive pulvérulente les graines de semence. On remplace quelquefois la chaux par un autre substance toxique pour le parasite, par le sulfate de cuivre, et même par l'acide arsénieux. Mais alors il arrive souvent que l'empoisonneur s'empoisonne lui-même. Il faut donc proscrire du chaulage les substances toxiques pour l'iionnne. La chaux seule, ou le sulfate de soude dissous, 8 gr. par hectolitre, tuent parfaitement le parasite, sans compromettre la vie du semeur.
Comme nous, les plantes sont sujettes aux Microbes et sans doute les mêmes moyens, les toxiques, pourraient les en débarrasser. La jaunisse des bulbes de Jacinthes est due à une bactérie qui se développe entre les écailles. La brouissure des poires signalée en 1880 dans l'Illinois est encore causée par une bactérie. Reste à savoir si en empoisonnant la bactérie dans le fruit, on ne le transformerait pas en poire d'angoisse pour le consommateur.
Nous venons de voir comment nous débarrassons nos auxiliaires végétaux de leurs ennemis intérieurs, Champignons, Phylloxéras, Microbes. C'est par les mômes armcsj les toxiques, que nous viendrons au secours de nos auxiliaires animaux. Comme la plante, l'état de domesticité est pour eux la source de mille misères
Ll:: l'OlSUN DANS LE IWA'.NE HUMAIN m
qu'ils ne connaîtraient pas à l'état do liberté, et c'est dans les conditions d'existence toutes particulières que nous leur faisons et mémo à notre contact qu'ils contractent la plupart des affections parasitaires dont le poison, comme pour nous, est le seul remède.
Les Champignons encore envahissent l'animal comme ils envahissent la plante. Voici le Botr^dis bassiana qui cause la maladie des vers à soie nommée muscardine. Plus le malade est chétif, moins le remède doit être violent. La vitalité d'un Champignon parasite l'emporte sur celle d'une délicate Ciienille. Aussi le poison duBotrytis, quel qu'il soit, peut, sans épuiser son énergie sur le Champignon, tuer aussi le malade. La muscardine, pour ces raisons, n'a pas encore trouvé de remède efficace. Il est en effet beaucoup plus facile d'empoisonner un animal qu'une plante. Aussi quand le parasite est un végétal implanté sur une espèce animale chétive, l'arme du poison est d'un maniement difficile. Quanti le sujet est au contraire robuste, comme l'homme et les animaux supérieurs, les médications les plus radicales peuvent être tentées.
Pareils à l'homme, nos animaux ont leurs Épizoaircs et leurs Entozoaires. Krausc a cité un cheval dont la population parasitaire dépassait certainement celle do Londres ou de Pékin. Plusieurs millions do Stronglcs Tétracanthes habitaient ses profondeurs môles à dos centaines d'Ascarides, d'Oxyures, de Strongles armés et dcFilaires. Il en est demème des. autres dans des proportions moindres. De l'œil au rectum, le chien peut loger 14 espèces d'Helminthes, le bœuf autant, le cochon 12 ou 13, la chèvre 9. l'àne 7, le chat G, le lapin 8, le
chameau 4 ou S. La médecine véLérhiaire. pour déloger ces intrus, emploie aussi les poisons.
Les oiseaux de nos Lasses-coui-s ont uuc clieiilèle non moins nombreuse. Le canard et l'oie domestique logent une quinzaine d'espèces :coqs, dindons, faisans, pintades succombent souvent à l'accumulation de ces vers intestinaux, quand ils ne sont pas secourus à temps par une médication dont le poison du parasite est l'agent essentiel.
Les Epizoaires n'ont pas été ménagés à nos animaux domestiques mal entretenus. Le cheval et le chien ont leurs Sarcoptes, déterminant des gales que l'on traite par les mêmes poisons que ceux qui tuent les Sarcoptes de l'homme, le souffre ou les alcalins.
L'armée des Microbes n'épargne pas les espèces utiles qui nous servent. Le bacille du charbon produit chez les bêtes à cornes la terrible contagion du charbon. Le choléra des poules, le rouget du porc, la piithisie, la fièvre typhoïde, le typhus contagieu.x dos bètes à cornes, la rage, la morve, sont les manifestations pathologiques des Microbes. Là cncoi-e interviennent lespoisons désignés sous le nom général et impropre d'antiseptiques puisqu'ils sont destinés non plus à neutraliser une substance septique, mais à tuer un être vivant, àl'empoisonner véritablement. Tous les procédés de désinfection des étables, des parcs, des vagons de chemins de fer ayant servi au logement ou auf transport des animaux suspects reposent sur l'emploi des antiseptiques agissant comme poisons.
Quant à la médication de ces maladies microbiennes, elle repose sur l'emploi de la vaccination par ce que
LE POISON DANS LE RÈGNE HUMAIN
l'on appelle des virus atténués, c'est-à-dire par des Microbes affaiblis dans leur vitalité et leur énergie reproductrice. L'atténuation de la virulence des microbes se produit de plusieurs manières : l'élévation de température, le passage dans des gîtes successifs, etc. ; mais on peut aussi l'obtenir par l'empoisonnement incomplet du virus lui-même. C'est ainsi que MM. Chamberland et Roux ayant constaté qu'une solution ^d'acide pbénique au ë-i-ô tuant les Microbes du charbon, ils peuvent vivre et pulluler dans une solution au 5^, mais sans donner de germes; par suite leur virulence s'amoindrit. Les substances toxiques pour les Microbes peuvent donc à certaines doses, sans aller jusqu'à les tuer, les rendre assez malades pour les transformer en vaccins préservatifs.
Le vers à soie n'est pas seulement attaqué par le Champignon de la Muscardine, il est encore la victime d'un parasite animal qui détermine une autre maladie, la pébrine, ou maladie des corpuscules. Ces granulations microscopiques et mobiles à la manière des bactéries existaient dans la graine d'oii sont sorties les chenilles contaminées et qui succombent au cours de leur développement. Vraies Bactéries pour les uns , vrais Sporozoaires pour les autres, il s'agit, pourpréserver ou rétablir l'une de nos plus belles industries, d'empoisonner l'ennemi de nos magnaneries. C'est beaucoup déjà d'avoir, comme l'a fait M. Pasteur, indiqué l'étude des graines où le microscope nous révèle la présence des corpuscules. Mais quand ces bonnes graines sont éclosos, si les chambrées qu'on va peupler n'ont pas été débarrassées par le poison des germes infectieux, l'échec
est certain. Quand la maladie s'est développée, on parvient encore à atténuer le mal, à l'aide do fumigations d'acide sulfureux, de créozote ou d'acide phénique.
Ce n'est pas seulement en se développant chez nous et chez les plantes ou les animaux utiles que les Microbes sont nuisibles; ils le sont encore quand, parleur présence, ils dénaturent et gâtent les produits destines à notre alimentation. Je prends les vins pour exemple. On parle maintenant non pas de la maladie du vin, mais des maladies du vin, carce riche en a plusieurs. On attrape, dit-on, la goutte, dans la fréqucntationdubon vin : serait-ce une maladie communiquée ? L'acescence. la pousse, la graisse, l'amertume, la viscosité, voilàles principales maladies du vin, et l'on sait maintenant qu'elles sont dues aux Microbes divers qui s'y développent et en altèrent les qualités. Allons-nous être obligés de faire vacciner nos vins, comme nous faisons vacciner nos enfants pour les préserver de la petite vérole, et nos moutons pour les préserver du charbon? Penh ! ce Chambertin vacciné me répugne. S'il n'y a pas de vaccin contre ces Microbes vineux, faudra-t-il aussi les empoisonner pour arrêter la maladie? La pensée qu'avec ce vin guéri il faudra consommer le poison et les cadavres des empoisonnés me laisse froid. Ce Médoc convalescent aux pâles couleurs ne m'inspire pas plus de confiance que ce Champagne qui sort de l'hôpital des vins, où il a pris médecine. Le docteur qui les traita est cependant digne de toute confiance, c'est Pasteur. Les poisons qu'il administre à ces malfaiteurs ne sauraient nous atteindre. Un peu d'acide tartrique libre a raison du vibrion de la ^OMwe. Un peu de tannin fait
LE POISON DANS LE RÈGNE HUMAIN
passer le goût du vm à la bactérie en forme de 8 qui donne la maladie de la graisse à nos meilleurs Champagnes ; la chaux fera justice du Bacillus, ce gourmetde l'amertume, qui ne recherche que les vins les plus fins et les remplit de ses filaments articulés, contournés ou brisés.
Ah ! si nous n'avions à faire que la pathologie des vins on pourrait y concentrer toute son attention; mais la maladie du Microbe menace tout, et, comme les Harpies de l'antiquité, souille tout. Celait que vous administrez à un malade, à un tuberculeux, mais il est malade luimême de la tuberculose et peut vous empoisonner si vous ne commencez pas par tuer par l'ébullition ou par empoisonner son Microbe. La couleur bleue, la fermentation lactique, autres méfaits des Microbes du lait. Si le lait est malade, quoi d'étonnant à ce que le beurre le devienne à son tour. La rancidité s'empare de lui. Si nous voulons conserver nos biens, il faut placer près d'eux une sentinelle vigilante, le poison, et prévenir ainsi l'invasion. Quelques traces de borate, d'acide salycilique, tueront les germes de Microbes apportés par l'atmosphère ; leur multiplication ultérieure est empêchée.
Quand il s'agit de certains crimes, on dit souvent: cherchez la femme. Nous pouvons, nous, répéter aussi, à propos des altérations de nos vins, de nos laits, do nos beurres, de nos fromages et de nos confitures : cherchez le microbe, il est partout. Il est dans la mie de pain brûlante qui sort du four, dans les verrues de vos mains, lecteurs, dans la sueur de vos aisselles, qui teint en rouge les emmanchures do vos corsets,
VImMNS et I'OISONS
lecLrices ; enfin depuis le sommet de la tèto où nous rencontrons le Bacterium decalvans qui nous rend chauves, jusqu'aux pieds, dans la sueur desquels un bacille élabore ses parfums horribles, le Microbe règne en maître.
Après avoir montré sommairement comment l'homme, à l'aide du poison, parvient à triompher des ennemis qui s'attaquent cà lui ou à ses serviteurs, à titre de parasites, et les féconds résultats de cette guerre, nous sommes loin d'avoir épuisé ce sujet, c'est-à-dire d'avoir signalé tous les services que le poison bien manié peut nous rendre et la redoutable efficacité de cette arme indispensable et terrible.
Ce ne sont pas seulement les parasites que nous avons à craindre pour les nôtres; mille ennemis extérieurs nous attaquent.
Ce n'est pas seulement le grain de semence qu'il faut protéger contre l'ennemi intérieur, les blés de provisions sont sujets à bien des attaques. Le Charançon est là prêt à causer dans les silos ou les greniers les plus grands ravages. Ceci, c'est un autre aspect de la guerre avec le poison pour arme. L'adversaire n'est plus un insaisissable champignon aux livrées variées, c'estl'animal, Insecte ou Rongeur, qui demande sa part de notre bien. C'est encore de la légitime défense; l'ennemi, par la petitesse et par le nombre, échappe encore souvent à tout autre moyen d'attaque que le poison.
Dans les silos fermés, par exemple, où l'on entasse de grands approvisionnements de blé, et où lepelletage ne peut pas être pratiqué, on emploie le sulfure de carbone pour détruire les Insectes. Cinq grammes de cette
LE POISON DANS LE RÈGNE HUMAIN
substance, qui se réduit facilement en vapeur, suffisent pour préserver un quintal métrique de blé.
L'empoisonnement est encore pratiqué en grand pour la préservation d'une foule de substances d'origine organique, attaquées, mangées par d'invisibles et innombrables ennemis. Par le campbre, les essences, la benzine, nous préservons les tissus de laine et les pelleteries; par l'acide phénique ou la naplitaline, nous empoisonnons les Anthrènes et les Dernicstes qui, dans les musées, réduisent en poussière l'aile de nos Papillons, dévorent jusqu'aux Cantharides, et font tomber le poil des Lions empaillés. La vie se repaît de la mort dans ces collections si difficiles à conserver, et le respect des morts par les vivants n'y peut être obtenu qu'à l'aide du poison sous toutes les formes, depuis le savon arsenical jusqu'à l'alcool.
Le goudron de gaz est un excellent poison contre l'Altise qui dévore les colzas et les clioux dans le Nord, les vignes en Bourgogne et dans le Midi.
Sans le poison, que doviondrions-nous contre l'armée des Rongeurs qui nous assiège? Les meilleurs pièges sont bientôt éventés. Le poison seul en vient à bout. Il leur est offert dans un régal de leur goût. On sait quel rôle joue la pâte pbospborée dans la guerre aux rats et aux souris dans nos maisons, et aux mulots dans nos jardins. Au lieu de leur servir le toxique sous la forme d'une beurrée, on peut, suivant le procédé Caussé, le leur présenter sous la forme encore plus alléclianto d'une cbandelle. Ces cbandelles empoisonneuses renferment de l'émétique et de la résine d'Eupborbe, elles ne peuvent donner lieu à des méprises : nous ne sommes
pas (les Cosaques, et nul parmi nous n'aie goût du suif.
Au muséum, M. Cloez est parvenu à enfumer les rats dans leurs terriers près des ménageries, à l'aide des vapeurs de sulfure de carbone.
Contre certaines plantes gênantes, le poison peut être aussi employé. C'est ainsi qu'on se débarasse de la Cuscute par des arrosages au sulfate de fer qui est mortel pour ce végétal.
Dans les exemples qui précèdent, l'usage du poison nous semble de bonne guerre. Il s'agit de la défensive contre des ennemis qui nous échappent par le nombre et par leur excessive fécondité.