‹ Venise au XVIIIe siècleChapitre 12 sur 45 · I.F.S GENS d'esprit. GASPARD GOZZI · texte numérisé non relu

I.F.S GENS d'esprit. GASPARD GOZZI

le [)i'lil. peuple sunioiiiiiKiil. le «Patron, » employa tout son crédit à adoucir sa vieillesse candide. L'amitié de cetU^ illustre dame et de ce poète à tèle blanche est même une des plus gracieuses aventures de la République unissante. Elle l'appelle «son père, Metluil'intitul(! « créalui'e à couleur délicate et blonds cheveux », « fille Excellence d'un père à peine Illustrissime », « Excellence bienfaitrice et patronne », et il signe les lettres qu'il lui adresse : « Votre père putatif, votre grand-père, votre très humble, très dévot, très obligé esclave et père éternel, amen, Gasparo Gozzi. » Elle a pour lui toutes sortes d'égards d'une tendresse exquise ; elle prie ses filles à passer l'automne dans sa villa; elle lui envoie des présents de fruits, de gibier ou de fascines ; elle lui prête sa loge au théâtre, où servi à la baguette, pour la première fois de sa vie, il se voit obéi. Lui, en retour, s'acquitte auprès d'elle de petits services obligeants, comme de la renseigner de nouveaux alors qu'elle est à la campagne, ou d'aller porter sa pelisse chez le fourreur, ou d'aller tancer l'inertie de ses couturiers, ou de lui expédier une capote blanche avec du taffetas rose ^ Et un jour que dans un accès de délire ou de désespoir — on ne sait si inconsciemment, ou trop éclairé par sa conscience- — le pauvre homme se laisse

* Il lui écrit à peu prùs tous les jours. Voir cette correspondance, Opère. XVI, p. b'6 et sq. Elle est cliannante. Il lui dit : « Je vous avise que je me suis fait faire une petite cape verte, et que si la liberté m'en est accordée, je viendrai vous révérer avec. » Ou bien : « Voici quelques jours que j'ai commencé un sonnet pour Votre Excellence, mais je n'en peux faire que quelque virgule par jour. » Ou bien : « C'est vrai : mais je suis le général en chef de vos amis c... ; évêques, soldats et tous les autres viennent sous mon enseigne ; figurez-vous alors les batailles que donne notre armée 1 »

• C. Magno, -l^f^e/o Dalmistro e il tentato suicidio di Gasparo Gozzi.

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choir de sa fenêtre dans la Brenta, c'est elle, la première avisée, qui s'inquiète et intervient. « Arrivé que je fus dans sa chambre, écrit le frère de Gasparo, je la trouvai sur un sopha pleurant à chaudes larmes. A peine m'eut-elle vu qu'elle courut se précipiter dans mes bras à moitié évanouie. Quand elle put parler, la voix brisée par les sanglots, elle ne put rien que dire : « Cher ami, allez à Padoue, sauvez mon père, sauvez mon père ^ ! »

11 est vieux maintenant, si vieux. Il est vieux comme le péché mortel, avec cette seule différence que le péché mortel se renouvelle de temps à autre, tandis que lui reste toujours de la même condition. Sa femme Luisa Bergalli est morte. Il en a épousé une autre, Sarah Cénet, Française échouée à Venise après de cruelles aventures. Quoique nouvellement marié, il ressemble à un patriarche. Il a une quantité de petits enfants qui lui sautent autour des jambes en l'appelant « g-rand-père ! grand-père ! » tellement que par imitation les enfants de la fermière l'appellent « grand-père ! » aussi. Sa fille Marina est plus enceinte un jour que l'autre : il y reconnaît la marque de ce sang des Gozzi, si merveilleusement prolifique que lui-même s'étonnait qu'une de ses sœurs religieuses n'eût jamais accouché, et que dans la rue il ne faisait jamais l'aumône qu'aux meiulianles en chemin de famille. Jadis c'était lui qui riait de sa vieille servante, dont la peau était faite comme une bourse que quelqu'un trouve sur une route, et il la jette loin ; aujourd'hui, ce sont les jeunes servantes qui rient de sa caducité par derrière. 11 se nourrit de chapons si

* Carlo Gozzi, Memorie inutili.

LKS GENS D ESrUIT. GASP.VRO (lOZZI 439

/iiaigrcs qu'ils s'échappent par les barreaux (1(^ leur cage. Il monte un cheval, (|ui est son contemporain, cl date du siège de Troie. Il n'a {)lus que deux jambes pourries avec son cœur qui vole. Si les mcdocins viennent le visiter, il leur mande qu'il est malade, et s'excuse de ne les pouvoir recevoir. Il s'en tire en allant doucement, doucement par la poussière, avec à la main quelque fleur de sauge ou quelque bouton de rose qu'il respire. Hypocondriaque par accès, il ne se rappelle plus en se mettant à table les raisons de son hypocondrie. Il se promène par les champs, par les vergers, par les grèves, s'entretient avec les oiseaux du ciel, et lisant Columelle, cultive son pelit clos. Quand il voyage, il emporte son chat dedans une cage. Et un jour de Noël, le vieux poète, qui n'avait jamais pu apprendre à danser, et disait de lui-môme : « Tout ce que j'ai de bon, c'est un peu de romanesque dans l'esprit » rendit à Dieu son âme fine. Là-haut, l'attendait l'étoile brillante, à la fenêtre de laquelle il devait regarder les petitesses de ce monde, et se consoler d"y avoir si peu fait.

Il fut pourtant le chef en titre des gens d'esprit*. Qui définira jamais l'esprit de Venise?

* Algarotti chantait :

... 0 risido ccnsor, ferma il tiio corso Dell' Adria iii seiio, ovo ricovro amico Ebbcr semprc le Muse : ivi la voce Del mio Guasparri e' 1 varie stilo udrai Onde lian prido f:li Eroi, plauso lo sceue, E le Grazie, c gl' Amori anima o vila. Tu' 1 Irovcrai Ira brigalclla ouesta D'animc elcttc, a cui nascciido iufuse Foco di porsia Fcbo nel seno.

Ivi il Farsetti, il MartincUi, e l'altra

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Pittoresque et fantasque ; composé de caprices comme rarchitecture locale est composée d'arabesques; assaisonné d'un grain de malice comme Tonde à peine amère de la lagune est relevée d'un grain de sel, il est, selon l'expression intraduisible d'un contemporain, tout sclierzi et lepidezze.

Misce stultitiam consiliis brevem, prétendait Horace, qui fut le poète peut-être le plus lu de cette époque épicurienne. L'esprit vénitien obéit à l'injonction du protégé d'Auguste. Il entremêle sa sagesse d'un petit accès de folie. Il porte à son sommet une houppe et un grelot. Exquis de bonhomie familiale, il se complique d'un brin de faribole. Il est un mélange bizarre de toutes les ironies et de toutes les clartés. « Il tient beaucoup de Tatticisme grec et de la gaîté française sans être ni l'un ni l'autre », assurait Grosley. Et que si tous les gens d'esprit contemporains reçurent une parcelle de cette vivacité piquante, depuis le poète Lamberti, que le vieux Gamba appelait l'Anacréon de Venise, jusqu'à l'aventurier Casanova dans les saillies duquel le Prince de Ligne reconnaissait « un goût de sel attique », il appartient à Gasparo Gozzi d'avoir doté cet espi'it vénitien de toute son élégance et de tout son éclat.

Si le pauvre « faquin de librairie » qu'il s'intitulait, et qu'il était vraiment, n'eut pas le loisir de laisser une œuvre, et si dans toutes les voies littéraires qu'il ouvrit, il se vit dépassé — la Frusta letteraria de

Felice turba s'ammaestra, e legge Gli aurci volumi de' pocli anlichi, Gui le muse lallar più cliallri mai.

Duce, c Maeslro fra colaulo senno Sicde il mio Gozzi, e degli Autor velusti Moslra i vestigi, ed a scguirli insegna.

Algarotti, Opère, IX, p 22!.

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