‹ Venise au XVIIIe siècleChapitre 11 sur 45 · LES GENS D ESPRIT. GASPARD GOZZI · texte numérisé non relu

LES GENS D ESPRIT. GASPARD GOZZI

s'étaient allumés à son entrée, s'éteignent. Elle no demande jamais oiî il va. Elle lève les yeux si on le lui demande. Si on parle d'amour, elle ne veut rien entendre; furtivement elle se prend à soupirer; qu'on la questionne sur ee soupir, elle en donne des raisons fallacieuses; si on n'y croit pas, elle se renfrogne. Cecco, tu as (jui l'aime avec son cœur* ! »

Sa verve a de la politesse, et son brio de la poésie. La folle veine de comicité vénitienne s'est chez lui affinée et aiguisée au contact des vieux auteurs d'Athènes et de Florence, ou des ironistes de l'étranger. Aristophane, Lucien, et ceux qui fabriquaient jadis les beaux sonnets caudati, Addison aussi et La Bruyère l'ont aidé à se saisir. II a beaucoup lu, plus rélléchi qu'un autre, et longuement sué « l'échiné en arc ». Il montrerait ses paumes qu'on y verrait des cals comme aux mains de l'ouvrier fidèle. Écrivant le plus joli latin du monde, ayant voltigé de livre en livre comme l'abeille de fieur en fleur, et ayant fait du savoir « la lanterne de son esprit », il a d'aventure pénétré « cette vie de dedans » d'où se distrait son âge frivole. Dante, qu'il pratique journellement, Dante dont, bien avant Monti, il fut le restaurateur en Italie, Dante dont il prit la défense contre le Jésuite Bettinelli en une prose de droiture et de vérité -; puis la campagne, où parmi les cigales il allait écouter les poètes^, et dont il garde un sens si charmant, et où ilfautévo-

* Opère, I. p. 283.

* Giudizi detjli anlichî poeti sopra la moderna censura di Dante attribuita a Virrjilio. Opeiv, V, p. 157. Celte écriture connue sous le nom plus bref de la Difesa est l'une des œuvres les plus importantes de Gasparo Gozzl. Elle marque une date littéraire. Voir ïorre. Le Lettere Virgiliane e la Difesa di Danle.

* Odo i poeti in niezzo aile cicale...

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qucr sous une frondaison (Fautomne son manteau d'un vieux rose ; Dante et la campagne ont tonifié à jamais cette âme savoureuse. Il a le respect de lui-même et de son art. Il a aussi le respect de sa langue, qu'il veut claire et naturelle, puisée aux sources vives de l'usage ^, parée à la façon d'une petite paysanne des fleurs de son champ, et non couverte de poudre, pierreries et fanfioles. Le cosmopolitisme, qui dans l'Italie du xviii" siècle régentait en despote aussi bien les idées que le style, n'a point altéré cette nature de souche strictement italienne, dévote à la tradition, attachée à laCrusca, classique comme un vieux texte, et un peu attardée sur les chemins du passé. Il est de ces Italiens qui ne sauront jamais complètement le français. Il ose écrire tout de go comme il pense. Il est quelquefois négligé, il n'est jamais emprunté. Il a du jugement, préférant à nul autre « les sentiments communs, la morale courante, les expressions usuelles ». Le charabia lui est insupportable à l'instar de la plupart des livres modernes, « où vous avez l'avantage, écrit-il à son ami Dalmistro, d'apprendre du même coup l'anglais, l'allemand, le français, outre la métaphysique, et tant d'autres doctrines que c'est une merveille- ». Il a le bon goût de n'être pas encyclopédiste. Il a surtout et par-dessus tout du bon goût.

Il a souffert. S'il lui arrive la plupart du temps de

*■ Ghi vuol ben favellare vada alla scuola

Di seruplici villani e villanelle Le quali dicon quel ch" hanno nclla gola. Nalura âpre a tai genti le mascelle :

Ogni pensier fra loro lia sua parola Senza tante metafore e novelle...

* Opère, XVl, p. 146.

LKS GENS d'esprit. GASPAHO f.O/.ZI 131

riro do ses misÎTos, il lui arrive aussi d'eu pleurer. Quelquelois son sourire est tout gorgé de larmes. La douleur qui parachève et ennoblit a compté au nombre (le ses expériences. Dans les Scrnioni en vers, qu'il adresse aux patriciens pourprés et placides possesseurs de somptueuses villas sur la Bi'enta, retentit souvent comme un bruit de sanglot. « Je suis seul, je crie, et m'épouvante, et tremble!... » Il a tenté mille voies : toutes en vain. Il a couvert les bancs des libraires de mille et mille papiers : en vain. A l'âge innocent, où près du foyer l'on écoute l'aïeule conteuse, et où l'on croit que des donzelles sortent des oranges, le pédagogue qui lui disait : « Fils, étudie ! » l'a trompé. Le clou, l'épine, la tenaille et la flamme mettent son âme en lambeaux. Devant lui, il ne voit que « des apparences et des ombres. )j II ne lui reste qu'un bien, qu'une espérance de paix, qu'un abri et qu'une richesse : la pierre où le nom des malheureux siens est sculpté ; l'œil fixe, il la regarde ; à genoux il lui demande de s'ouvrir : a Oh ! mon père, mon père !» Il a souffert jusqu'à l'angoisse du mal d'écrire, et d'avoir mis son génie en gage chez les libraires rapaces, et d'avoir vendu à drachmes son cerveau, et d'avoir détaillé once après once son âme sur les balances ; « et le mal pire de tous encore, c'est que l'âme et le cerveau se vendent à meilleur compte que la viande de bœuf et de cochon ' ! » Oh ! ceux qui

• Non 0 picciolo malo ad oncia ad oncia

MeUor l'aima in hilance, ed il cervello Vondere a drainmu ; e peggior mal ù ancora Clx'a minur piezzo l'anima o il forvello Vtmdansi clie di bue carno o di ciacco. Oh ! mio dulcie 1 oh mia vorgogna oterna !

Opère, XI, p. 386.

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reviennent en bandes au crépuscule ! Oh! les charpentiers et les forgerons, qui sortant des oflicines se pressent sur la Rive ! Oh ! les femmes d'artisans jouant du tambourin sur les barques du dimanche ^ ! « Saintes épaules! Chairs heureuses, vides d'esprit! » s'écriet-il.

Les amers sont des toniques. La coupe d'amertume, où il a bu la liqueur forte, lui fait prendre en pitié les inanités ambiantes. L'Homme du monde, dont les affaires sont deux ou trois révérences, et replier sur un fauteuil ses cuisses oisives, et tirer un son de ses poumons, et ne rien dire, ou bien dire par exemple : Qu'avons-nous de nouveau?; le Sigisbée, qui va à pas menus, guigne du coin de l'œil, et laisse après lui une traînée de parfum ; le Parasite, qui paie son écot de récits lascifs et de chroniques scandaleuses; le Danseur, qui commente avec ses jambes les histoires des Grecs et des Romains, excitant son mépris, arment son poing du fouet de la satire. En face de cette humanité falote, il lui arrive d'opposer une époque mâle et superbe, alors que les amoureux, au lieu d'épingles flamandes, achetaient des mors de chevaux; alors que les ventres des Atrides engloutissaient des bœufs entiers; alors qu'aux menottes des petits enfants les premiers jouets étaient la barbe rude des

• Voi mi traeste di si duro inganno

Voi, saggia schiera, legnaiuoli e fabbri, Quando si lieti ail' imbrunir dcl giorno lo lasciar vi vedea pialle e fucine Dopo un picciol guadagno, e andar contcnti. Quai dottor vi somiglia, aller che in torraa Nelle vostre barchette a' di fesLivi Cantando andate, e le arLigiane donne Fan risonare il cembalo e isonagli?

Opère, XI, p. 357.

LES GKNS d'f.SPRIT. GASPARO GOZZI 133

Cllil•ons^ Le prédicateur en vogue, qui d'une main vrliémcnte agrippe le crucifix, et de l'autre pétrit sa barrette, et cric, et sanglote, et tantôt fait une voix de moustique, tantôt de taureau — « et alors tu entendras parmi l'auditoire une toux universelle » — lui remémore la douce et pieuse figure de ce Basile qu'il a tant traduit, qui le front dans la main lisait les Écritures, et transformait leur substance en substance de son cœur. La volupté elféminée qu'exluile Venise lui rappelle la volupté véritable, Ténergique déesse (|ue Zeus a située derrière la Fatigue, la rude Beauté qui essuie la sueur des fronts moites, qui calme l'ahan des cœurs acharnés, qui fronce le sourcil devant les poids inertes sur les fauteuils et sur les lits. Les époques sans morale ont toujours été fertiles en moralistes. Le comte Gasparo Gozzi est par excellence le moraliste de cette époque sans morale. Il s'improvise le censeur de cet âge, oii la vertu ne trouve de louanges que sur les épitaphes des tombeaux. Il joue le rôle de cet Ariste, au nez duquel les gens éclataient de rire pour retourner à leur propos de cuisiniers et d'élixirs. « Chut! voici la forte tête qui éternue des dogmes " ! »

Au surplus, cet Ariste n'est point farouche. On

* Nasceano Achilli ; ed i IrasLuUi primi

Délie raani sfasciate eran le folte De' ChironL maoslri ispido barbe, Crescean sudando, e l'anime di pelli Abitalrici stagionali ed ampli, Erano anch' esse onniposscnti c grandi.

Opère. XI, p. 377

" ... Zitto : ecco il pran capo

Starnuta-dogmi ; ecco clii d'uom s'è falto D'apoftemmi volume, e tutli alToga In un pelago immenso di preceUi.

Opère, XI, 397.

aurait tort de le considérer un esprit morose sans ouverture ni bonne grâce dans Tentendement. Si la douleur lui a livré de rudes assauts, elle ne s'est point installée à demeure à son chevet. Si l'amertume a frotté ses lèvres d'absinthe, elle n'a pas rongé son co:'ur de sa bile corrosive. Et la science, qui a nettoyé et fourbi cette pensée, ne l'a point conduite à ces hauteurs vertigineuses, qui se hérissent de précipices et de révélations. Sa profondeur n'est point insondable. Chez lui, comme chez son maître Dante, le coin de la bouche ne retombe pas en pli cruel. Ayant pleuré, il s'essuie les yeux et sourit. Ayant dardé son aiguillon, il s'envole. Il n'est pas d'humeur si maussade qu'il recherche le triste plaisir de chagriner le monde, ni d'un orgueil si démesuré qu'il s'imagine de taille à en changer le cours ^ Patient « comme un pilastre, » et convaincu que « l'humanité doit aller comme elle va », il n'a rien de l'apôtre, du messie, du conducteur de peuple dans le buisson ardent ; rien même de ceux qui apportent à l'univers une autre doctrine, ou simplement une autre formule. Il est une fleur de bon sens, un sourire exquis de vieille culture, une flamme d'ironie, une fantaisie diaprée et chatoyante comme un petit flot de la rade. Il est le poète inutile et charmant que Platon bannissait de sa République. Aucun soin trop grave comme aucun lest superflu n'alourdit sa gondole chargée de butin odorant. Plus

' « Qui m'écoute, a-t-il dit, ne pleure point, ne se résout pas à mieux faire, il me prête les oreilles, et c'est tout. » Et à quelqu'un, obéissant au rigorisme défunt qui lui demandait comment se comporter, attendu que sa famille méthodiste n'arrivait pas à marier sa sœur, il répond de se comporter comme les autres. « Si nous sommes au monde, lui déclare-t-il, nous devons faire comme ceux qui y vivent. »

LES GENS D ESPRIT. GASPAUO COZZI 1". >

que los mœurs, il a surtout chritic le style ; moins que morale, sa conscience est principalement littéraire; les plus vertueuses de ses indip^nations ressemblent à de belles antithèses, et ni la politique, ni la religion ne réussirent jamais à l'attirer dans leurs maquis. Tandis que l'Europe entière dispute « d'empereurs morts et de gouvernements qui vont sombrer », lui donne à manger à une poule ; ou bien, pareil à Horace sur la Voie sacrée, il observe en Merceria les costumanzc da riso de Venise ; ou bien, il invente de petites facéties à empêcher les enfants de dormir*. Partout et toujours, il demeure le délicieux irénique^, qui supporte les pires coups de la destinée comme il supporta la perte d'un manteau neuf, qu'un jour, oublieux de la modestie convenable au chrétien, et du vêtement d'or et d'azur céleste dont la Providence le devait recouvrir, il s'était commandé.

Celui qui le lui vola lui rendit service : il le laissa plus humble, et avec moins de crainte des taches et des accrocs.

Ainsi fait, le comte Gasparo Gozzi est un personnage de Venise. Il est quelque chose comme le poète

« lo non ho punto a far colla tcmpesla

Délie bombe infuocate e de' cannoni, Sto colla turba cheta de' coglioni Clie non debbono al mondo alzar la testa...

Opère, XIV, p. 40.

* « Mon Iiabitude fut de no jamais dire du mal. Ce qui dit du mal, c'est les oisifs, et moi j'ai beaucoup à faire ; ce qui dit du mal, c'est les bavards, et moi par nature je parle peu ; ce qui dit du mal, c'est les mécontents de la fortune, et moi je n'ai fortune ni bonne ni méchante, parce que ce qui arrive est ce que je veux. »

officiel de la République, l'homme d'esprit en titre, la gloire auloclitone et consacrée. Si le doge Marco Foscarini, auquel il prépara les matériaux de son Histoire de la littérature vénitienne, ne lui a pas donné la chaire de lettres grecques et latines qu'il ambitionnait à Padoue, il a été nommé correcteur des impri' mes à Venise, surintendant de l'art des libraires à Venise, réorganisateur des écoles de Padoue. Les patriciens lui offrent cent sequins pour célébrer leurs noces ^ Pas de fête de la Sérénissime qu'il ne soit chargé de quelque cantate. Pas de nomination de procurateur qu'on ne lui commette un discours. Il ne faut pas cependant qu'on l'appelle célébrissime. Bel celeberrimoper miafè! répond-il. Et sérieusement pourtant, il se demandait pourquoi, ayant tant lu, tant médité, tant écrit, imaginé le jour entier durant, el une bonne partie de la nuit encore, et au fond n'étant pas une huître, et possédant aussi une bonne dose de mémoire, il ne fut pas arrivé à un degré très haut de réputation littéraire. Il l'attribuait à son tempérament trop domestique, qui n'avait jamais redouté de sourire au premier venu, et qui n'avait point assez veillé à mettre un silence entre chacune de ses paroles. Il remarquait aussi avec tristesse qu'il n'avait peut-être pas cité suffisamment ^.

Caterina Dolfin-Tron, la femme du procurateur que

* « Il n'y avait pas de noces ou de prise de voile chez les grands de notre République, ou d'élévation de doge, de procurateur ou de grand chancelier qu'on ne commît à mon frère des discours ou recueils de poésie... et ces grands s'étaient fait une loi, qui donnai! splendeur à leur famille, de lui donner chaque fois en cadeau cent sequins, lesquels cent sequins profitaient peu ou point au pauvre homme, parce qu'il leur poussait des ailes dans ses mains. » Carlo Gozzi, Memorie inutili, I, p. 233.

* Opère, XIII, p, 314.

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